Interview / Yvan Bourgnon "C'est hard, mais je suis heureux !"

Yvan Bourgnon © Pierre Guyot

Yvan Bourgnon est actuellement en stand-by à Taloyoak, au Canada, à attendre que les glaces s'ouvrent pour continuer son parcours jusqu'à Nuuk (Groenland). Nous en avons profité pour prendre des nouvelles et savoir comment se déroulait son aventure. Extrême fatigue, froid permanent, grosses frayeurs, quelques pépins techniques... Il détaille pour Bateaux.com la première partie de son aventure.

Où en es-tu de ton parcours ?

Depuis le 9 août je suis au mouillage à Taloyoak, au Canada pour attendre que s'ouvre un passage dans la glace. Normalement, je repars demain (NDLR Jeudi 17 août). C'est une sacrée pause, mais les premiers jours ont été indispensables. J'ai pu me reposer et réparer mes panneaux solaires et mon pilote automatique.

C'est long d'attendre cette ouverture, surtout que les nuits sont de plus en plus fraiches, il y a de moins en moins de jour (moins 20 minutes par jour environ). Protégé, on est quand même mieux qu'en pleine mer, même si l'accès au mouillage est toujours très compliqué pour moi, sur mon petit catamaran de sport, sans moteur. Je dois aussi gérer au cas où l'ancre dérape. Ça m'est d'ailleurs arrivé avec 30 nœuds de vent. Il y avait des glaçons, des cailloux à proximité, j'ai dû couper le mouillage et c'était très stressant !

J'ai fait quasiment les 2/3 de mon trajet, il me reste encore 1300 milles, certainement les plus durs du défi. Il va y avoir beaucoup de glace, je n'aurai qu'un passage étroit de quelques centaines de mètres entre la terre et les glaçons, et très peu d'occasions de mouillage pour dormir. J'ai déjà navigué comme ça au moins 200 milles en Alaska. J'ai tapé deux fois des glaçons à faible vitesse et sans dégâts heureusement. On peut vite se retrouver en situation critique, surtout quand le vent te pousse sur les glaçons.

Ton voyage se déroule comme tu l'avais prévu ?

En venant faire ce défi, je me suis mis dans la tête que j'allais en baver. J'avais entendu parler du Nord-Ouest, mais pas de manière aussi difficile : moins de glace, plus de soleil, moins de pluie. Au départ, j'ai navigué pendant 10 jours sous une pluie verglaçante en Alaska. Il y avait également beaucoup plus de glace que prévu. J'ai aussi dû gérer ma panne de pilote automatique. Au début par manque de soleil et ensuite à cause d'une avarie. J'ai fait 2/3 de mon parcours sans pilote ! Tout ça durcit le défi ! Je ne m'attendais pas à être autant en difficulté. Psychologiquement je suis solide, physiquement je suis reposé (après son mouillage), mais j'espère que le reste du parcours ne sera pas aussi dur.

Je me suis fait peur aussi sur la cartographie. J'ai touché deux fois des cailloux avec mes safrans, mais sans gravité. Je croise des récifs, des bancs de sable qui ne sont pas répertoriés sur les cartes. Or je navigue 1/3 du temps dans le brouillard. Du coup, je navigue intelligemment, en réduisant ma vitesse. On peut vite rester coincé.

Je me suis fait également une belle frayeur avec mes doigts gelés. J'ai bricolé 1 h 30 sur mon gouvernail, sans gants pour pouvoir manipuler de petits éléments, dans l'eau glacée. Au début, je ne me suis pas rendu compte, mais le lendemain je n'avais plus de sensibilité sur les deux premières phalanges de l'index et du pouce de la main gauche. Ma main était blanche, et le sang ne venait plus.

J'ai suivi les conseils du CCMM (Centre de Consultation Médicale Maritime) de Toulouse : tremper mes doigts dans de l'eau à 40° plusieurs fois par jour et me masser. Ça a fini par revenir, mais ça a duré 15 jours ! Si je chavire et que je me retrouve dans l'eau, est-ce que je tiendrai suffisamment longtemps pour redresser le bateau ? C'est borderline…

Je suis d'ailleurs passé par-dessus bord au mouillage. J'avais ouvert le haut de ma combinaison, me pensant en sécurité et je me suis fait entrainé par la chaine de mon ancre. Du coup, de l'eau s'est infiltrée dans ma combi et j'ai eu du mal à remonter à bord, alourdi par l'eau. Même si je suis resté que quelques secondes, j'ai eu du mal à me réchauffer.

Tu croises du monde sur ta route ?

Je ne croise quasiment personne, quelques bateaux en liaison en VHF. J'ai rencontré quelques personnes au mouillage à Herschel Island (Mer de Beaufort) et ici j'ai eu quelques contacts radio, mais les gens sont surpris de la difficulté de navigation. Les voiliers se rendent compte de la difficulté de la chose.

Surtout que dans le Grand Nord, les compas ne fonctionnent pas. On est trop proche du nord magnétique (à seulement 700 milles). Encore heureux un de mes pilotes fonctionne avec un compas satellitaire (mais est tombé en panne) contrairement à l'autre qui ne fonctionnera qu'après le détroit de Baffin.

Au niveau des icebergs, tu en as croisé beaucoup ? Rapport au réchauffement climatique ?

J'en rencontre. En Alaska, je ne devais pas en rencontrer autant. Il n'aurait pas dû y en avoir. Or c'est très glacé, avec pas mal de glaçons et des passages de seulement 100 m entre la terre et les glaçons. Je ne suis qu'un petit témoin et je suis sur une petite partie de l'océan arctique, mais les glaces sont très présentes. Il faut dire aussi qu'il n'y a pas l'influence de l'océan, car c'est une mer fermée et le froid est suffisamment présent pour que ça déglace tardivement.

Après, des scientifiques ont aussi une théorie inversée qui dit que puisque la banquise nord s'est fracturé, les zones du sud sont envahies par les glaces. J'suis sur une petite partie de l'océan arctique.

J'aurai pu passer dans une eau complètement ouverte, mais je vais naviguer au milieu des glaçons. Il fait des températures très basses pour les mois de juillet/août. Début août, il a gelé, mon réchaud a congelé et ne fonctionnait plus. Mes bouteilles d'eau avaient congelé.

Arrives-tu à gérer le froid ? La nourriture ? Le sommeil ?

Non c'est difficile. J'arrive à pêcher à l'arrêt, mais pas à la traine. Ici, je pêche et j'ai mangé pas mal de poissons même si je ne sais pas ce que c'est. Du coup, dans les prochains mouillages, il va falloir que je fasse l'effort de pêcher. Pour l'eau, il a suffisamment plu pour faire des réserves.

Pour le sommeil, c'est compliqué. Sur 25 jours de mer, je n'ai eu qu'une semaine de pilote. J'ai été souvent dans le rouge. Je me suis mis en mode Figariste, mais dans la compétition, c'est plus facile, tu tiens avec le stress. Là, tu luttes contre les éléments et c'est difficile de lutter contre le sommeil.

Je me suis d'ailleurs endormi plusieurs fois à la barre, en me réveillant au bout de 1/2 heure. Sur un océan, c'est plus facile, il y a plus d'eau à courir. Ici, je dois gérer les hauts fonds, les glaçons, les mammifères marins (quelques baleines en travers de mon chemin à éviter). Bien sûr que le syndrome du Sri Lanka peut se reproduire, mais je ne navigue pas de la ma même manière. Je suis prudent, ce n'est pas une course de vitesse. Ici les maitres mots sont la veille, la vigilance, l'anticipation et l'organisation.

Certains jours, j'ai loupé le bon créneau pour me changer ou aller aux toilettes. On se dit qu'on le fera plus tard, mais il n'y a pas de plus tard. Il faut saisir l'instant, sinon on le loupe. Il faut penser à prendre quelques minutes pour dormir, pour manger... et ne pas reporter les choses.

Le froid, c'est un vrai souci. Même quand il fait chaud (10° max), il y a beaucoup de vent, d'humidité. Je ne navigue jamais en dessous de 4 couches et des fois je vais jusqu'à 7 couches. Le seul élément compliqué, c'est les gants (moufles, gants de ski) qui conviennent pour barrer, mais pas pour bricoler ou tirer sur des ficelles. Je n'ai pas trouvé de gants adaptés et je suis obligé de faire ça les mains nues. Je déguste au niveau des mains !

Après le froid permanent, je m'y attendais. Je suis partie aussi pour ça. Même si avoir froid pendant 3 semaines d'affilée, ce n'est pas évident.

As-tu croisé des ours ?

J'en ai croisé un seul, que j'ai vu à 150 m environ. Je suis un peu déçu sur ce point-là. Mais je vais rentrer dans le sanctuaire des ours polaires, l'endroit au monde où on en trouve le plus. C'est l'île Prince-Charles, à l'ouest de l'île de Baffin, dans la zone des glaces que je vais affronter pendant les 3 premiers jours. C'est une zone qui est glacée 3 mois sur 12. On m'a mis en vigilance totale sur la présence des ours. En Alaska, le gros de la banquise s'était retiré, mais là, je suis sûr d'en voir. Quand tu es bloqué dans un couloir d'eau, c'est un danger supplémentaire. Et une raison de plus de ne pas dormir. Il ne faut pas que je me retrouve dans une situation difficile.

Pour cette deuxième partie du parcours, à quoi t'attends-tu ?

Ce qui m'inquiète, c'est le sommeil. Au niveau des glaçons, les trois premiers jours vont être intenses. Ensuite, pendant 2 jours, je vais en voir de temps en temps. Enfin, les derniers jours (2 à 5 jours), je vais longer le Groenland, dans la baie de Disko (NDLR Au large de la côte occidentale du Groenland, dans l'est de la mer de Baffin). C'est la baie qui regorge des plus gros icebergs du monde. C'est très touristique, on croise même des bateaux de croisière. Je vais affronter des icebergs de plusieurs kilomètres de long.

Après, en traversant la mer de Baffin, je vais être tranquille quelques jours. Même si à cet endroit, il peut y avoir de méchantes et subites tempêtes. C'est ce qu'on appelle les vents catabatiques, qui sont des vents de reliefs le long du Groenland, qui peuvent monter de 0 à 100 km/h en quelques minutes.

J'estime mettre entre 15 et 17 jours pour rejoindre Nuuk (Groenland). Mais tout peut arriver… Je ne pensais pas être en stand-by ici à attendre que s'ouvrent les glaces. Je devrais terminer mon périple dans les premiers jours de septembre.

Question timing, je suis bien. Mon inquiétude, c'est l'ouverture des glaces, qui conditionne la réussite de mon défi. Et tant que je n'aurai pas passé ce bouchon de glace, ce ne sera pas gagné. Ça s'ouvre une fois par an, mais certaines années, ça ne s'ouvre pas…

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