Interview / Erwan Le Roux : "les petits camarades sont un peu énervés, il va falloir barrer beaucoup"

Erwan Leroux

Erwan Le Roux, tenant du titre en Multi 50 nous accueille à bord de son bateau FenetréA-Mix Buffet à quelques jours du départ de la 11e édition de la route du Rhum. Son palmarès impressionne. Il est notamment vainqueur des transats Jacques Vabres 2009, 2013, 2015 et second en 2017 et vainqueur de la dernière Route du Rhum malgré un bateau de 2009, plus ancien que d’autres Multi 50. Pour rester au meilleur niveau et garder une longueur d’avance, il optimise sans cesse son bateau et nous en dévoile quelques-uns de ses secrets.

En tant que tenant du titre, quel est l’objectif pour toi sur cette route du rhum ?

Il y en a plusieurs : arriver de l’autre côté, et faire un doublé : gagner ! Mais pour ça il faut d’abord arriver.

Erwan Leroux

Tu as un bateau de 2009. Il y a sur la classe Multi50 des bateaux plus récents. Comment le fais-tu évoluer pour qu’il reste performant ?

Pour qu’un bateau dure aussi longtemps, et pour continuer de faire des résultats comme on a eu cette année, on est obligé de le faire évoluer. Aujourd’hui on est le seul bateau de la classe à avoir tout hooké sur le mat : hook de grand-voile, hook de gennak’, toutes les voiles d‘avant sont hookées. Ça permet une meilleure tension. On a aussi des matériaux de grand-voile qui évoluent, on est sur du 3Di pour North ou du DFI chez Incidence. Ce sont des matériaux beaucoup plus raides et avec une drisse tu as énormément de rendu et d’élasticité. Maintenant, quand on prend une "rise" tous les efforts sont renvoyés dans les hooks.

Avec les foils, on a aussi beaucoup plus de sécurité et de raideur, mais du coup c’est tous les périphériques extérieurs qui commencent à lâcher. C’est une des raisons pour laquelle on a cassé notre drisse de gennak’ sur la transat Jacques Vabres l’année dernière. Ça nous a couté la première place.

On a investi l’hiver dernier dans une dérive, c’est la même que sur les derniers bateaux, pas beaucoup plus légère, elle est même plutôt un peu plus lourde que l’ancienne, mais beaucoup plus raide donc elle renvoie beaucoup plus de puissance au bateau.

Erwan Leroux

Après ce sont des petites choses : le pilote a évolué, on a beaucoup investi dans la centrale de navigation.

Ce sont les 3 éléments majeurs qui ont fait évoluer le bateau. Aujourd’hui, on arrive à un bateau qui est globalement performant et qui arrive à rester au même niveau que les autres.

Il y a aussi des plus petites choses moins visibles : on a changé les câbles du gréement dormant pour diminuer le diamètre, ce qui a diminué la trainée aéro parce que les matériaux ont évolué, on est passé en Dyneema SK99.

Avec la centrale, on arrive à enregistrer des données qu’on n’avait pas avant en ajoutant pas mal de capteurs sur le bateau et qui permettent d’améliorer le rendu des voiles. On a un capteur de rake de foil, les capteurs de hauteur de dérive… tout est enregistré. On peut ressortir les données et se dire "là on a plutôt bien navigué quand on était relevé à 20% de dérive, foil à fond et rake à 2°". Ce sont des petites choses comme ça qui mettent de l’eau au moulin pour le futur ou même pour un bateau neuf.

Tout ça, c’est grâce aux partenaires et aux armateurs qui continuent d’investir dans le bateau et qui permettent de le garder au top niveau.

Erwan Leroux

Est-ce qu’il reste encore une marge de manœuvre et d’évolution possible ?

On a encore plein d’idée ! Nous, on est sur la fin d’un cycle donc on ne sait pas trop ce qui va se passer l’année prochaine, mais une personne qui rachèterait le bateau aujourd’hui aura les safrans à changer – ils sont d’origine. Si on passe sur des safrans similaires aux derniers bateaux sortis en autoclave, on va gagner en raideur et en transformation de la vitesse et de ce que rend le bateau en performance.

Il y a encore des progrès à faire sur le pilotage, il y a des voiles à faire évoluer…

Comment gères-tu ton temps sur le bateau ?

J'ai un poste de barre avec siège amovible. Le siège sous le vent je l’enlève pour l’utiliser comme siège de quart dans la "véranda". Au poste de barre, j’ai accès à mon réglage de chariot que je peux ramener au cockpit. Pour la Route du Rhum 2018, j’ai aménagé spécialement une protection supplémentaire. Parce que les petits camarades sont un peu énervés, ils vont beaucoup barrer. Il va falloir barrer un peu plus du coup ça me protège un peu du karcher. Mais je ne passe du temps à la barre que quand les conditions de mer sont un peu difficiles et que le pilote a du mal à barrer. Concrètement ce n’est que 20 à 30% du temps. Le reste du temps, le bateau est sous pilote et je suis dans le siège dans la véranda avec toutes les écoutes à portée de main (pour le largage d’urgence, pas pour le réglage) et les systèmes anti-chavirages (NDLR : à un certain angle de gite, il y a un petit pousseur dans le taquet qui libère l’écoute).

Erwan Leroux

Sous la véranda, j’ai le visuel sur un iPad qui me renvoie les informations de l’ordinateur. Je peux discuter avec mes routeurs… J’ai ma commande pilote à portée de main et je peux fermer pour dormir s’il fait froid.

Quand les conditions sont vraiment très stables, je peux passer un peu de temps à l’intérieur pour dormir et m’allonger. Je dors entre 10 min et 25 minutes. 10 minutes pour les premières 24h en Manche et quand tu es à gauche de la route maritime de Ouessant et vers le Cap Finistère. Si tu es à droite, là par contre tu peux passer à 20 minutes parce qu’il n’y a plus de pêcheurs. Il n’y a que quelques cargos, mais l’AIS gère ces croisements, on met les alarmes à 10-15 milles et c’est bon.

Erwan Leroux

Pour rentrer à l’intérieur, tu te tiens à la barre, tu envoies les pieds par la descente et tu les poses les deux échelles latérales et ça descend tout seul.

Quand les conditions sont plutôt molles, le matos est avancé, tu peux voir les packs d’eau sur les étagères là-haut et dès qu’on arrive sur des allures un peu reaching, le matos est basculé à l’arrière. Moi je passe beaucoup de temps au pied de la descente parce que je suis prêt à sortir, je peux mettre une écoute qui arrive de dehors pour choquer rapidement. À bâbord la cuisine, et à tribord toute l’électronique avec mon ordi : ma nav’, mes moyens de communication, mes enregistrements de données, ma centrale de navigation…

La partie avant est plutôt réservée au moment où  j’ai besoin de me changer. C’est le côté "sec" du bateau. Pour dormir, je prends le matelas que je mets au fond et je m’allonge dessus, toujours dans l’idée d’être prêt à sortir.

Erwan Leroux

Continues-tu d’apprendre des choses sur ce bateau malgré ton palmarès ?

La vie est un éternel apprentissage. Le fait d’avoir mis les foils a donné un coup de dynamisme au bateau, on réapprend d’autres choses, on a d’autres sensations, on essaye de trouver d’autres petits systèmes. Les angles de vent apparent sont beaucoup plus fermés, donc forcément les formes de voile évoluent. 

Quelles vont être les difficultés du parcours sur cette route du Rhum ?

La difficulté c’est nous même. À J-3 il est possible de perdre la route du Rhum. Il faut se mettre dans la bulle à J-3 et ne pas perdre de l’énergie, ne pas vider la cuve de sommeil. Et puis sur la course, il y aura des modes survies, des modes courses, des modes attaques. Il faudra gérer ces modes-là. Les mettre au bon moment, au bon endroit. Il faut arriver de l’autre côté, donc ne pas casser de matériel, trouver les bons angles par rapport à la mer et faire aller vite le bateau sans qu’il ne tape de trop. C’est ce liant qu’il faut trouver pour passer entre les buches, entre les fronts dépressionnaires et la mer croisée. C’est  ce qui nous fera arriver de l’autre côté en bon état et j’espère en bonne position.

Erwan Leroux

Quel est le meilleur souvenir que tu gardes sur une route du Rhum ?

J’ai eu la chance de gagner il y a 4 ans. J’ai eu une arrivée fantastique. C’est mon meilleur souvenir !

J’espère en vivre d’autres sur cette édition.

J’ai d’autres très bons souvenirs. J’étais préparateur en 2002, c’est  également un moment marquant pour moi. Déjà parce que c’était la première, j’accompagnais Marc Guillemot sur la Trinitaine. Il finit deuxième derrière Michel Desjoyaux malgré l’hécatombe qu’il y a eu en ORMA : 18 bateaux au départ, 3 à l’arrivée. Marc passe la ligne d’arrivée avec le solent vert, marqué Groupama avec lequel Franck avait chaviré la première nuit. Il avait un bras de liaison complètement noir de carbone réparé aux Açores. Ça montre bien ce qui s’est passé entre les deux. C’est juste incroyable.

Erwan Leroux

Comment décrirais-tu la route du Rhum en deux mots ?

C’est notre "sprint en solitaire". En multi 50 c’est important, c’est la fin d’un cycle. C’est notre évènement phare, nos jeux olympiques.

Erwan Leroux

Quel est le programme après la route du Rhum ?

Il y a ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas. Ce que moi je sais c’est que je suis avec Spindrift pour le trophée Jules Vernes de cet hiver. J’espère qu’ils ne partiront pas et qu’ils m’attendront. Ils vont se mettre en stand-by assez vite maintenant. Moi je serai à leur disposition à partir du 18 novembre.

Après il y a des choses qu’on ne sait pas. Je sais que le bateau est à vendre donc qu’il va changer de main, mais je ne sais pas si j’en serai encore le skipper. Que va-t-il se passer avec mes partenaires ? FenetréA arrête, Mix Buffet on ne sait pas encore. On verra ça après le Rhum.

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