Interview / Stéphane Le Diraison : "Je veux me concentrer sur la performance et faire une belle navigation"

Stéphane Le Diraison a participé en 2016 au dernier Vendée Globe. Mais après 42 jours de course, il démâte au large de la Tasmanie. Sous gréement de fortune, il parvient à ramener son IMOCA à Melbourne. C'est fort de cette expérience qu'il se lance encore plus motivé dans cette Route du Rhum 2018.

Stéphane Le Diraison nous accueille avec beaucoup d’enthousiasme, heureux de nous faire découvrir son bateau remis à neuf désormais sous les couleurs de "Time for Oceans". Il nous explique son projet les étoiles plein les yeux. Récit d’une rencontre passionnante.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Qu’as-tu fait évoluer sur ton bateau depuis le dernier Vendée Globe [NDLR Stéphane avait démâté au sud de l’Australie après 42 jours de mer] ?

Il y a eu pas mal de choses faites. Forcement quand on démâte, la bonne nouvelle c’est qu’il faut partir sur un gréement neuf. Le bateau est de 2008 et on a profité du démâtage pour lui mettre un mât au gout du jour. C’est un mât de 2018, qui est sensiblement allégé. On a gagné 45 kilos sur le gréement pour un mât de 400 kg (poids de jauge). C'est un mât plus technique. Ça nous a permis de retirer beaucoup de poids dans le bulbe.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Tu as annoncé avoir gagné 700 kg sur le bateau, comment gagne-t-on autant de poids ?

C’est une Twingo garée sur pont qu’on a débarqué !

On a travaillé sur les batteries. On a changé de technologie et gagné 100 kg. Plus pleins de petites optimisations. On a fait la chasse au poids, à l’intérieur il n'y a plus que du carbone. On a mis le bateau au régime. On a été plus rationnels sur l’accastillage. Certes le piano reste assez fourni, mais on l’a divisé par deux parce qu’on avait des forêts de taquets… On a fait partout un gros travail d’optimisation. Malheureusement ça ne suffixera pas pour aller battre les bateaux de dernière génération, mais ça permet de gagner de manière substantielle en performance.

On a également travaillé sur les voiles. Parce que forcément, avec le mat, sont parties mes principales voiles. Toutes les voiles plates (grand-voile, J1, J2…) sont neuves. On a pu faire des voiles plus légères. Par exemple ma grande voile c’est 20 kg de moins que l'ancienne. 20 kilos, c’est trois packs d'eau. Imagine 3 packs d’eau de moins à 13 mètres de haut ! Rien que pour la grand-voile !  On a fait un grand boulot et ça se voit. Il y avait des bateaux injouables pour moi - entre autres l’ancien Queguiner qui s’appelle Monin aujourd’hui - j’ai réussi à le battre sur le trophée Azimut bien qu’Isabelle navigue à un très bon niveau. Avec toutes ces optimisations, j’ai pu rehausser le niveau de jeu de ce bateau.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Peux-tu nous présenter ton bateau, nous raconter son histoire ?

Ce qui est amusant, ici à Saint-Malo on est côté de Hugo Boss et que justement, mon bateau est un ancien Hugo Boss, celui de 2008. C’est le premier bateau sur lequel Alex Thomson s’est illustré en faisant le pitre au bout de la quille en costume complet. Ce bateau a une histoire, c’est le premier bateau avoir fait plus de 500 milles en 24h et encore aujourd’hui faire 500 milles en 24h ce n’est pas rien. C’est un bateau qui est bien né.

Je l’ai récupéré en novembre 2015 dans un endroit totalement improbable.  Il avait été racheté par un polonais et je l'ai récupéré à Gdansk. J’ai commencé à faire le tour d’Europe pour le ramener à La Ciotat. On a fait un chantier de refit pour le Vendée globe 2016, on l’avait remis très propre, mais on avait gardé le vieux gréement. Donc Vendée globe 2016, j’étais 10e au moment du démâtage et j’avais fait le 4e meilleur temps entre bonne espérance et cap Lewin. J’ai mis un peu de temps à rentrer dans la course parce que j’ai eu des petits tracas. Rien de grave, plein de petits trucs techniques à la noix qui me pourrissaient la vie. Et puis dans l’indien tout se passait bien et je pouvais enfin laisser libre cours à ma combativité.

Mon épopée du démâtage en tant que compétiteur est une grosse frustration, parce que quand on prend le départ d’une course on veut arriver. Mais en tant que navigateur c’est une énorme expérience, très riche. Se retrouver tout seul sur un machin comme ça dans les mers du sud au large de la Tasmanie avec un morceau de mât qui est en train de découper la coque avec des vagues de 5 mètres qui passent par-dessus le pont, sachant que personne ne va venir nous chercher : c’est une grande expérience de marin pour la maitrise de soi, de reprise en main de son bateau. Quand j’ai pu l’amarrer à Melbourne tout seul après 15 jours de mer sous gréement de fortune, c’était une grande satisfaction, presque comme une victoire en termes d’émotion. Le sentiment du devoir accompli. Quand on prend le départ du Vendée c’est faire face quoiqu’il arrive. J’ai eu une avarie majeure, j’ai ramené mon bateau !

La suite nous amène en 2017. La reconstruction de ce projet, la réparation du bateau, d’un mât neuf, l’assemblage de tout ça au printemps et puis les premières courses du championnat dès le mois de mai et me voilà sur la Route du Rhum 2018. C’est encore une autre grande victoire d’avoir remis ce bateau dans un meilleur état qu’il ne l’était avant, avec des beaux partenaires, avec un beau projet, un beau message, c’est une grande satisfaction.

Maintenant cap sur les trois saisons à venir, les contrats courent jusqu’à Juin 2021. C’est le début d’une grande et belle aventure.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Pourquoi ton bateau a-t-il 2 roufs ?

La particularité sur le pont du bateau ce sont les deux roofs, on n’est plus beaucoup à avoir ça. Ça avait été choisi pour plusieurs raisons : esthétique d’abord, ça donne un côté assez particulier au bateau avec ce cockpit  très reculé et ça permet, quand on va du cockpit à l’avant de ne pas s’exposer sur le passavant. Ça permet aussi de stocker les voiles en avant du roof et de les ramener à l’avant très facilement. Le pont du bateau est tout plat, je peux les tirer facilement sans me fracasser le dos. Si les conditions sont très dures et que c’est trop lourd, je peux carrément y mettre un bout, je le mets au winch et je les ramène comme un bourrin.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

La particularité des deux roofs, c’est aussi les deux espaces qu’on retrouve à l’intérieur du bateau. Deux salles, deux ambiances : soit bâbord, soit tribord. Le confort à bord d’un bateau de course, c’est l’ergonomie. Je me tiens bien grâce aux mains courantes. Il y a une bonne hauteur sous-barrot, je peux me dévêtir, mettre mes affaires à égoutter, à sécher facilement. La position assise à la table à carte est très bien pensée, le siège est large et comme il est incliné je peux m’assoir d’un côté ou de l’autre selon la gite. C’est un peu de poids, mais l’idée recherchée est d’avoir une position assise hyper confortable pour libérer la contraction des muscles du dos. Je peux vraiment me détendre. Par contre je n’utilise pas le siège pour dormir même pour 5  minutes, je m’allonge sur un matelas contre le bloc moteur. J’ai bossé avec des médecins du sommeil qui pensent que pour bien récupérer sur des temps de sommeil très court il faut obligatoirement être allongé.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Ce professeur a étudié le sommeil de Laurent Bourgnon et l’avait formé lors de sa victoire – c’était très novateur à l’époque d’étudier le sommeil. Les enregistrements qu’ils ont faits lorsque Laurent dormait à la table à carte (sur un trimaran c’était encore plus spartiate) ou dans le cockpit en vrac ont montré que c’était une très mauvaise récupération. On a l’image d’un marin bourrin (un peu comme Alex), mais c’est juste une image qu’on donne. C’est un fonds de commerce, dans ce qu’on raconte il y a souvent beaucoup d’intox. Par exemple Michel Desjoyaux raconte à qui veut l’entendre que pour gagner la solitaire du Figaro il ne faut pas dormir, c’est de la pure intox. En vérité les mecs qui gagnent ont compris qu’il faut dormir et que plus tu arrives à dormir, plus tu es lucide.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Pourquoi avoir choisi ce bateau-là ?

En 2015, quand je cherchais un bateau, il n’y en avait pas beaucoup sur le marché. Je ne voulais pas me résoudre à prendre un bateau trop vieux, en tant que compétiteur, je voulais quand même un outil qui me permette de faire des choses intéressantes. Celui-ci était plus moderne que les autres qui étaient sur le marché. De plus c’est un plan Finot. J’ai eu plusieurs plans Finot, un Mini et un class40. J’aime bien ses dessins, ce sont des bateaux hyper équilibrés, très fin à la barre. C’est rassurant pour une première expérience en IMOCA plutôt que d’aller sur un cheval fougueux.

Ce bateau peut encore évoluer. La structure permet d’implanter des foils assez facilement. D’autant que le bateau a été conditionné pour Alex Thomson qui a la réputation de tirer fort sur les bateaux. Ici, les coefficients de sécurité sont beaucoup plus élevés. La plateforme fait 100 kg de plus que Brit’Air qui est le quasi-sistership de mon bateau, parce que ce n’est pas la même structure et pas le même coef de sécurité.

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Du coup quels sont tes objectifs pour cette Route du Rhum ?

L’objectif est d’être au niveau de performance de ce bateau. Je regarde le temps de course du dernier vainqueur François Gabart. Il a gagné en 12 jours et 4 heures avec un bateau qui était l’ex SMA,  je vais essayer de me rapprocher de ce temps-là. C’est déjà un objectif ambitieux parce que SMA est un bateau potentiellement plus rapide. J’ai davantage un objectif de temps que de classement. C’est difficile quand on a bateau qui n’est pas équipé de foils et qui n’est pas de dernière génération d’avoir des prétentions de classement. Ma démarche est plus de me concentrer sur la performance et une belle navigation, de bien faire avancer ce bateau et si je traverse en 12 jours à l’arrivée il y a des chances pour que ce soit pas mal question classement. C’était mon approche en class40. J’avais un bateau qui était un peu équivalent, un bateau un petit peu dépassé avec lequel - sur le papier - ce n’était pas possible de jouer la gagne. Je ne me suis pas posé de questions, j’ai fait ma nav’ et à l’arrivée j’ai fini 4e. C’était plutôt bien !

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Quelles vont être les difficultés sur le parcours en termes de stratégie météo ou de gestion personnelle ?

La première difficulté que j’intègre, c’est que pour la qualification au Vendée Globe 2020 c’est une bonne idée de finir la Route du Rhum. Ça me mettrait d’emblée du côté de ceux qui se qualifient.  C’est une contrainte non négligeable parce que ça veut dire que dans des périodes d’attaque je résonnerai certainement un peu différemment. De manière générale pour se classer il faut finir.

Côté météo c’est encore trop tôt pour dire, mais à priori on va être dans un  système dépressionnaire. L’anticyclone s’affaisse, les dépressions vont commencer à rentrer comme des petits trains. Ça va être une histoire de timing. Est-ce qu’on sera dans une dépression ? Entre deux dépressions ? D’une manière à peu près certaine que ce soit dans la Manche ou dans le golfe de Gascogne on aura à passer une période de vent assez musclé. Ce sera un moment délicat.

Ensuite au départ on va être 123 ! Ce n’est pas rien, c’est à haut risque. Il y a plusieurs catégories de bateaux avec des vitesses différentes, avec des niveaux de navigateurs très différents selon les catégories. Au moment du départ, il ne faut pas faire d’erreurs. Il y a beaucoup à perdre et pas beaucoup de gagner. D’autant qu'il n'y a pas de rappel possible,  si quelqu’un franchit la ligne 5 secondes en avance il prend 4 h. Ça vaut le coup de réfléchir au moment du départ.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Tu as déjà couru une Route du Rhum, quel est ton souvenir le plus marquant ?

En 2014, j’ai déchiré mon solent au bout de 6 h de course. Ce n’était pas du tout une bonne nouvelle. Le vent était monté très fort au passage d’Ouessant, on a eu 45 nœuds et j’avais ma voile en lambeau. Je ne pouvais pas affaler sans monter en tête de mât pour la libérer. J’ai dû attendre quasiment le Portugal parce qu’il fallait que les vagues soient relativement maniables. C’était tonic ! J’ai un souvenir marquant en tête de mât à prendre des embardées de 3-4 mètres sur chaque côté et d’un dépassement de soi assez extrême.  Les marins se plaignent souvent de la montée au mât, mais on ne réalise pas forcément ce que ça représente de grimper sur un poteau comme ça en mouvement. C’est d’une grande violence. Tout s’est bien passé donc ça reste un bon souvenir.

J’ai plein d’autres bons souvenirs. Ce qui me revient c’est le tour de la Guadeloupe qui est plein de pièges. On a l’excitation de l’arrivée, on se sent arrivé et pourtant c’est une navigation difficile. C’est le dernier obstacle à franchir pour la Route de Rhum, et pas des moindres.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

En deux mots, comment décrirais-tu la Route du Rhum ?

Pour moi c’est la "transat de référence". Si je devais compléter, c’est parce qu’il y a une mixité entre types de bateaux et de profils. Elle a une histoire extrêmement riche, avec la victoire d’une femme Florence Arthaud - la seule dans les grandes courses au large. Sans compter toutes les belles histoires qui se sont écrites autour de cette Route du Rhum.

Stéphane Le Diraison Time for Oceans

Peux-tu nous présenter le projet Time for Oceans ?

Time for Oceans c’est un projet dont je suis particulièrement fier. Cela faisait des années que je travaillais sur la mise en commun de mon engagement sur le développement durable et ma passion de la mer. Le Vendée Globe m’a montré que l’engouement populaire pouvait être un espace d’expression qui permettait de porter des messages. Le détonateur, ça a été "one planet unit" qui a eu lieu à Boulogne Billancourt en 2017 - Boulogne Billancourt qui était mon sponsor depuis 2010. Je suis tombé sur des discours de certains PDG qui disaient que la transition vers le développement durable est une action multiacteur qui nous engage tous collectivement : le pouvoir public, les entreprises et les citoyens. Je me suis dit que c’était ça le message que j’avais envie de porter. Ce n’est pas un message militant, juste basé sur un constat, mais un message qui pousse à l’action avec des acteurs qui sont déjà dans l’action : une ville qui a fait beaucoup de chose dans l’étude de la reconstruction des quartiers - qui a été primée pour être un écoquartier ; Bouygues construction qui s’était fixé de gros objectifs de constructions avec des matériaux naturels et la limitation en CO2 ; Suez qui est très investi dans l’économie circulaire, la dépollution des océans…

L’idée c’est d’aller chercher les spectateurs, les citoyens à travers des petits défis, des messages sympas… Ça ne se veut pas moralisateur ni pessimiste. Peut-on vous faire réfléchir sur des petits gestes ? Remplacer les bouteilles d’eau en plastique par autre chose ? Jeter un peu moins ? Plein de petites choses gratuites qui, mises bout à bout, ont des conséquences énormes. Pour l’instant Time for Oceans, c’est un message de ralliement, on a vocation à se rapprocher d’association. On n’est pas en concurrences, mais au contraire on est ensemble et si demain 100% des bateaux portent un message sur l’environnement, ça donnerait de l’écho pour porter fort ce message.

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