Interview / Eric Bellion : " La beauté est une belle alternative à la vitesse"

Après avoir fait le Vendée Globe 2016, Eric Bellion troque son IMOCA pour un voilier traditionnel, une superbe goélette de 21 mètres pour véhiculer son message CommeUnSeulHomme. Cette belle dame, élégante et raffinée avec ses chromes et ses vernis, part pourtant pour la compétition sur la Route du Rhum 2018 en catégorie RhumMono. Une façon pour son skippeur de savoir s’il peut retrouver le même plaisir en régate, mais sur un voilier deux fois moins rapide.

Totalement en décalage par rapport aux autres skippers, Eric Bellion nous reçoit dans le carré chic de sa goélette, confortablement assis des fauteuils capitonnés. Et plutôt que de nous parler course à la vitesse, il nous fait une "dissertation philosophique" sur le plaisir de performer. Découverte de ce moment hors du temps à la veille du départ de la Route du Rhum.

Eric Bellion CommeUnSeulHomme

Raconte-nous pourquoi tu as décidé de changer de bateau ?

Pour moi c’est limpide. J’ai vécu quelque chose d’incroyable pendant le Vendée Globe. J’ai vécu un véritable état de grâce seulement pendant 31 jours. Pour moi le début du Vendée Globe a été particulièrement dur et il y a eu un moment où je me suis révélé. Je me suis senti super bien et en étant super bien, j’ai doublé pas mal de skippers. J’ai fait une super course. Ce moment-là, qui était vraiment un moment d’harmonie entre la mer, moi et mon bateau, j’ai envie de savoir si je peux le revivre en allant moins vite ; savoir si c’est juste lié à la griserie de la vitesse. C’est une pensée qui m’intéresse beaucoup. J’ai envie de savoir si je peux être aussi heureux, aussi fier de moi et aussi performant en décélérant. C’est une réflexion qui m’intéresse parce que c’est quelque chose de différent.

Avec CommeUnSeulHomme on explore la différence. J’ai 42 ans et je vois bien qu’une partie de ma vie je la passe avec beaucoup de choses qui n’ont pas d’utilités. J’ai plein de miroirs aux alouettes et j’aimerais m’en débarrasser. Peut-être qu’il faut que l’on revoie notre notion de la performance et qu’on apprenne à être heureux et fier de nous sans aller forcément plus vite, plus loin, plus cher.

Ce n’est pas que de le penser, mais c’est de l’explorer, de l’éprouver. D’abord je vais éprouver de la frustration parce que mon ancien bateau qui participe à la Route du Rhum cette année avec un autre skipper va plus vite, et moi je vais me taper toute la tempête voir la deuxième. Ça va être dur, mais j’ai envie de voir si au-delà de la frustration il y a quelque chose d’intéressant.

Eric Bellion CommeUnSeulHomme

Tu dis que tu as trouvé un "état de grâce" sur ton IMOCA pendant le Vendée Globe. Est-ce suite à un évènement particulier ? Le virage a-t-il été brusque ?

Non il s’est fait en plusieurs étapes. Il y a eu trois étapes. La première étape c’est d’accepter d’aller dans les mers du sud. J’ai dû affronter mes démons pendant trois jours avant de plonger dans le sud. J’avais vraiment la frousse. Ensuite quand j’ai accepté ça, j’ai vu que ça se passait bien. Mais quatre jours plus tard, j’ai pété mon safran et j’ai dû le remplacer dans l’océan Indien. Je ne pensais jamais réussir. Là, je me suis rendu compte que je pouvais faire des trucs incroyables, que j’avais des ressources énormes en moi. Et puis dans une tempête, j’ai eu une panne de moteur et j’ai dû laisser mon bateau se démerder tout seul sans vraiment de puissance dans le pilote. J’avais des problèmes d’électricités et j’ai découvert que je pouvais avoir une confiance totale dans mon bateau. Ces trois passages ont fait en sorte qu’après j’ai volé sur l’eau. Quelques jours plus tard, j’ai doublé Rich Wilson, je l’ai déposé alors que c’était mon exemple. Il a écrit à tout le monde en disant  "be careful, Eric is flying." Tu vois la vidéo sur internet où il me filme. Je suis passé de l’autre côté et c’était vraiment un moment magique.

Eric Bellion CommeUnSeulHomme

Pourquoi t’être tourné vers ce nouveau bateau-là ?

C’est une très bonne question. Parce que c’est le bateau pour la suite des aventures de CommeUnSeulHomme avec Marie Lattanzio avec qui je monte les aventures à venir. C’est une aventure qui est forcément pour l’humain parce qu’il traite des différences ; donc on cherchait un bateau qui donne envie. Il nous fallait un bateau qui soit très beau parce que je suis persuadé qu’on fait des belles choses dans de belles choses. Enfin, il fallait un bateau qui aille partout. C’est un dériveur donc il peut aller dans plein d’endroits où il n’y a pas de fond et il a une coque en acier qui peut aller partout.  

Eric Bellion CommeUnSeulHomme

Peux-tu nous raconter l’histoire de ce bateau ?

Ce bateau n’a pas d’histoire parce qu’il n’a rien fait. En revanche sa construction a une histoire qui moi me parle beaucoup. Jack, qui est l’employé de Peter (ex-propriétaire du bateau), a un accident de voiture assez grave. Peter lui dit que pour se retaper il sera responsable du chantier du bateau et qu’après il sera le capitaine. Jack a mis 7 ans à se retaper et donc la construction du bateau a mis 7 ans. Je trouve ça beau. Après il fut le skipper du bateau. Jack est la seule personne que j’ai rencontrée.

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Avec le bateau as-tu déjà vécu des choses marquantes ?

On a récupéré le bateau en juin 2018, donc c’est assez récent. On a fait un chantier pour rendre le bateau encore plus marin. C’est un bateau qui n’a navigué que dans la mer intérieure hollandaise. On a changé les rails de mâts, on a changé les étais, les pataras, les maroquins, on a fait des voiles, on a changé tout le gréement courant puis on a travaillé sur l’énergie renouvelable. Le but c’est que le bateau consomme le moins possible. Avant on s’en foutait de sa consommation alors que pour nous c’est un bateau d’expédition. Donc on a investi dans des panneaux solaires, dans des éoliennes, dans des leds et des choses comme ça.

Eric Bellion CommeUnSeulHomme

As-tu fait des choses pour l’adapter au solitaire ?

J’ai fait peu de choses. C’est plutôt moi qui m’adapte à elle. J’ai plus de temps, j’ai moins le couteau entre les dents par rapport à un IMOCA. J’ai ramené pas mal de choses dans le cockpit et ça me suffit. Les manœuvres me demandent plus de temps, mais ça me va bien. J’ai plus de temps de toute façon. J’ai fait ma qualif’ dessus et je vais faire la Route du Rhum donc normalement ça devrait le faire.

As-tu apporté des astuces venant de ta vie antérieure en IMOCA ?

Pas grand-chose, on a mis un code 0 sur hook et constrictor. C'est un petit clin d’œil à la course au large. Mais pas plus que ça. Elle reste dans son jus, on ne va pas la faire maigrir, ça ne sert à rien. On la prend comme elle est.

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 Combien de temps vas-tu mettre à traverser ? Tu prends le temps ?

Je ne prends pas le temps, c’est important de le comprendre. Moi je fais la compétition à mort donc je vais me bagarrer comme un chacal. Trouver l’harmonie avec ce bateau là, ça ne peut pas être en un temps de course rapide. Je vais faire de la tactique à mort, de la stratégie à mort, je vais faire jouer au maximum mes combinaisons de voile. Mais je sais que je vais deux fois moins vite qu’un IMOCA donc tu n’as pas ce stress-là, tu as plus le temps, mais je vais jouer le jeu à mort.

Pourquoi faire la Route du Rhum si c’est juste pour traverser l’atlantique ? L’envie de la compétition ?

Tu as complètement raison. Je veux savoir si je peux être performant en décélérant. Je pense qu’on a une vision extrêmement binaire de la performance. Comment peux-tu juger de la performance uniquement à la vitesse ? Ce n’est pas possible. Le sport a une exemplarité à donner et aujourd’hui, on ne peut plus juger uniquement la performance avec la vitesse et la productivité. Ce n’est pas possible, il faut qu’on aille voir ailleurs. On peut juger la performance au maximum d’effort donné, aux moyens, à l’harmonie trouvé, aux messages envoyés… Il y a plein d’autres façons d’être performant. C’est ce que je vais explorer. C’est ce qu’on explore tout le temps avec CommeUnSeulHomme. Il n’y pas qu’une seule voie de pensée, il y en a plein d’autres.

Peux-tu nous dire ce que représente la Route du Rhum pour toi ?

J’ai un peu les mêmes références que tout le monde. Je suis de l’époque de Bourgnon, Florence Arthaud et Poupon. J’ai un souvenir très particulier de la première transat que j’ai faite sur un petit bateau qui s’appelait Kifouine, un petit bateau pourri de 8 mètres avec deux copains. À bord on avait les cartes de Philippe Poupon, qui nous avait filé ses cartes de la transat de 1992, que Florence avait déjà utilisée l’année de sa victoire. On avait ses traces hyper propres et celle de Florence. On a revécu toute la transat par procuration, en rêve avec les positions sur la carte.

Comment décrirais-tu la course ?

Un sprint sur l’Atlantique, un sprint dans le jardin !

Qu'elle va être la difficulté pour toi avec un bateau comme celui-là ?

La première difficulté va être la météo. On va aller taper dans le dur. Et à chaque fois qu’on prend la mer, la difficulté c’est le départ. Tu as l’impression qu’il y a un lien élastique qui te retient à la terre. Il faut le casser. Partir loin de la terre c’est la plus grosse difficulté. Une fois que tu es parti, ça glisse tout seul.

Eric Bellion CommeUnSeulHomme

Peux-tu nous présenter le bateau ?

C’est une goélette donc c’est une fille alors que l’IMOCA c’était un garçon et ça change tout.

C’est une fille, elle pèse 43 tonnes. C’est une jolie mémère, mais elle est très vivace. Ce n’est pas du tout un sabot, c’est un plan assez sympa. À l'arrière, il y a un grand mât avec la grand-voile, à l'avant le mât de misaine avec la voile qui s’appelle la misaine et une trinquette sur bôme : c’est vachement pratique quand tu tires des bords, c’est autovireur. Le bateau fait 21 mètres hors tout, 18 de coque et 3 mètres de bout-dehors. Elle est la copie en plus petite du Zaka d’Errol Flynn dans Dream boat. C’est un bateau en acier, mais tout le pont est en bois. J’ai pas mal de voiles déjà à poste, code 0, génois, trinquette, misaine et grande voile. C’est vraiment un bateau atypique. Le maitre mot de CommeUnSeulHomme c’est osez la différence donc là on est en plein dedans. C’est ma came la différence.

Comme c’est un dériveur, il y a deux évents de puits de dérive. Avec les vagues l’air s’échappe par là. Elle semble respirer. Ça la rend encore plus vivante.

À l’intérieur de la goélette, on retrouve un carré, un salon avec sa cheminée, une cuisine et de beaux fauteuils...

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Qu’est-ce que tu embarques en nourriture ? Tu te fais plaisir ?

Regarde, j’ai un congélateur qui est chargé à bloc de plats préparés. Ça sera une image exclusive, je ne l’ai montré à personne !

Comment va s’organiser ta vie à bord pendant la route du Rhum ?

Je vais la passer dans le carré. C’est là où j’ai passé ma qualif’. Je suis bien là, je vois tout, je suis proche de la barre si besoin, je vois mon pilote.

On est dans quelque chose de très joli. Je pense que la beauté est une belle alternative à la vitesse. Quand tu navigues, quand tu vois le bateau qui s’élance dans les vagues, avec tout ce bois  et ce bout-dehors. J’ai toujours aimé les histoires de pirates. Le premier film dont je me souviens c’est "Les révoltés du Bounty". Je suis dans mon imaginaire d’enfant.

Arrives-tu à profiter de la beauté ?

Bien sûr, même quand j’étais en IMOCA sinon ça ne sert à rien. J’ai commencé à prendre mon pied à partir du moment où j’ai pris du recul : "Qu’est-ce-que tu es entrains de faire ? Mais profite". Les moments où j’étais le plus rapide du Vendée Globe, ce sont les moments où je m’offrais de grandes rêveries. Quand tu es crispé vers un objectif tu n’es pas intelligent ; en tout cas c'est vrai pour moi. La meilleure façon d’avoir de la performance, c’est de ne pas viser la performance. C’est viser quelque chose qui est plus haut, c’est l'harmonie. Personnellement ça fait plusieurs aventures dont le Vendée Globe, où je ne vise que l’harmonie. À chaque fois je fais un résultat qui étonne tout le monde. L’harmonie c’est beaucoup plus ambitieux, plus exigeant que la performance.

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