Interview / François Gabart : " À chaque fois qu'on progresse, c’est un gain de 1 ou 2 noeuds !"

Quelques jours avant le départ de la Route du Rhum 2018, nous rencontrons François Gabart. Retour sur une année sur le trimaran Macif et les objectifs à venir dans cette catégorie Ultime.

Peux-tu nous parler du bateau et des améliorations apportées dessus ?

Après le tour du monde, on a modifié le bateau d’une manière assez conséquente. On a changé les foils, les safrans, la bôme, une partie des voiles, pas mal de systèmes électroniques et hydrauliques. Ce sont des grosses modifications qui amènent à un changement de comportement du bateau assez conséquent. Le bateau vole assez rapidement.

Tu dis avoir modifié les foils. Est-ce des modifications géométriques ou des modifications de maintenance ?

Ce sont des nouveaux foils, nouveaux safrans avec des concepts un peu différents. Les foils sont plus grands, plus fins, moins épais avec une corde moins large : ce sont de nouvelles pièces. Sur les safrans ce sont aussi des nouvelles pièces avec un système différent. On avait des petits safrans sous voute. Maintenant on a des safrans sur le tableau arrière qui sont relevables. Avant, on gérait le rake du safran en modifiant le palier haut alors que maintenant on a un volet à l’arrière avec un palpeur. On change de système et de fonctionnement global.

Le but c’est de voler plus haut. Pour faire très simple, sans trahir beaucoup de secrets, les foils sont  plus grands, plus longs ce qui permet de voler plus haut. Ils sont plus fins avec plus de surface qui travaille, ce qui permet de voler plus tôt. A l’arrière, on avait des petits safrans donc si on volait assez haut le safran sortait rapidement de l’eau alors que là on arrive à avoir un vol où le safran travaille bien et reste dans l’eau.

Trimaran Macif François Gabart

Le bateau a gagné en vitesse, est-il  à 100% de son potentiel ou y a-t-il encore des choses à faire ?

On n’est jamais à 100% du potentiel d’un bateau comme ça. On a toujours à apprendre. Mais on n’est pas trop mal, on l’a mis à l’eau fin juillet 2018, donc on a eu deux mois et demi pour le tester. Je pense qu'on a fait le gros du défrichage et de la découverte du bateau, pour fiabiliser le bateau. Je ne dis pas qu’il ne va rien nous arriver sur cette course parce qu’évidemment en course au large on peut casser. Mais on a un peu débroussaillé le terrain. On a vérifié les gros éléments dans différentes conditions de vent. Ce qui est hallucinant c’est les progrès qu’on a faits avec le chantier et les progrès qu’on a faits depuis la mise à l’eau. C’est assez dingue parce que finalement à chaque navigation ; on a appris des choses, on a progressé. Et à chaque fois quand on progresse c’est un gain de 1 nœud ou 2 nœuds ! Ce n’est pas des dixièmes de nœuds, c’est vraiment en nœuds que ça se compte. C’est assez excitant. Je pense que c’est loin d’être fini tout ça. On va continuer à progresser, je vais peut-être continuer à progresser pendant la Route du Rhum. On est vraiment au début de cette histoire et je pense qu’il y a vraiment plein de choses à apprendre.

Quand tu voles, arrives-tu à te détendre, à dormir ?

Oui, il faut dormir. Même si sur une Route du Rhum, on va peu dormir. Il faut arriver à trouver des moments où tu récupères. Récupérer physiquement sans nécessairement avoir le cerveau complètement off, mais d’avoir au moins le corps qui se repose musculairement. Il va falloir trouver ces petits créneaux sur la Route du Rhum. Ça ne va pas être simple, mais il va falloir les chercher. Mais il faut bien voir et comprendre - et ce n’est pas simple à imaginer pour les personnes qui n’ont pas navigué sur ces bateaux-là - que quand le bateau vole, il n’est pas forcément plus dangereux ou plus difficile à gèrer que quand il est en mode archimédien.

Trimaran Macif François Gabart

En termes de confort, comment est le bateau en vol ?

C’est différent vu que ça va vite ça amène une forme d’inconfort quand on commence à voler. En mode archimédien le bateau va taper dans la vague, quand on commence à voler dans les petites vagues, on arrive à passer dessus du coup on ne sent quasiment rien. Le bateau est stable, il navigue très à plat. On peut plus facilement se reposer quand le bateau vole que quand il était en mode archimédien classique. Je ne dis pas que c’est tout le temps confortable, forcément avec la vitesse on se fait un peu secouer, mais il ne faut pas associer le vol ou les foils de manière générale à une dangerosité ou une difficulté.

Arrives-tu à profiter ?

Tout le temps à fond c’est quand même génial. J’en profite à bloc parce que c’est juste kiffant ces bateaux. Je prends vraiment mon pied, j’adore ça ! Ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas difficile et qu’il n’y a pas de difficulté dans l’effort. Physiquement il faut vraiment s’engager. Il y a une forme de souffrance. On est privé de sommeil, il y a de la difficulté, mais les sensations de vitesse, de glisse qu’on a sont dingues. C’est mon kiff absolu, c’est ma drogue ! C’est ce qui me motive. Il y a de l’enjeu, il faut prendre du plaisir. Si on ne prend pas de plaisir en poussant le bateau ça en devient douloureux.

Trimaran Macif François Gabart

Quel est ton objectif pour cette Route du Rhum ?

L’objectif c’est d’aller chercher la victoire en sachant pertinemment que ça va être compliqué et très dur. Il y a de la concurrence, mais l’objectif c’est de faire une belle course, de tout donner, de pas avoir de regret, de tout faire pour aller chercher et jouer la première place.

Avec  la météo annoncée, on entend dire qu’il pourrait être possible de battre le temps de Loïck Peyron, c’est un objectif ?

Je m’en fous complètement. Après on a pris 8 jours de nourriture, il me semble. Donc j’aimerais faire ça en moins de 10 jours histoire de ne pas arriver avec 10 kilos en moins. Mais à part la nourriture à bord si je pouvais gagner en 15 jours ça m’est complètement égal. C’est une course. J’ai fait des records, je me suis régalé à en faire, à trouver les bonnes fenêtres météo pour partir, mais ce n’est pas l’objet sur cette Route du Rhum. L’objectif c’est juste d’arriver avant le second. Évidemment on essaye de repousser les limites, s'il y a des moments où les conditions nous permettent d’aller très vite, je serais ravi qu’on teste ça. Ce qui est sûr c’est qu’avec les performances de nos bateaux, si on a des conditions très favorables on pourra en effet aller plus vite que ce qu’a fait Loïck en 2014.

Quelles seraient les conditions favorables ?

Pour battre un record, il faudrait de la mer plutôt plate. Pour la vitesse, c’est ce qui est vraiment important. Deuxièmement, du vent stable pas forcément très fort parce qu’on arrive à voler avec des forces de vent qui sont assez faibles. On décolle à 13-14 nœuds et dès qu’il y a 20-25 nœuds de vent on est déjà quasiment maximum de notre vitesse max. Si on a plus de vent sans mer, on prend. Mais en général à 35-40 nœuds, la mer est un peu désordonnée alors que quand il y a 15 nœuds on arrive souvent à avoir des conditions de mer qui sont assez correctes.

Trimaran Macif François Gabart

Est-ce que tu barres sur un bateau comme celui-là ?

Je barre assez peu – sur la Route du Rhum je me rends pas trop compte –, mais sur le tour du monde on barre très peu. On a pas mal de choses à faire. Je vais probablement passer plus de temps à tourner les manivelles qu’à barrer c’est à peu près une certitude. Mais s’il y a des conditions où le bateau va plus vite en barrant je n’hésiterai pas. Mais on a beaucoup bossé sur les pilotes qui marchent plutôt très bien. S’il n’y pas une raison évidente de barrer, je ne le ferai pas. On est tellement occupé, il y a tellement de choses à faire sur ces bateaux, c’est rare qu’on ait l’opportunité de prendre la barre. C’est vraiment un plaisir, mais c’est vraiment rare.

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