Interview Yann Elies : "J’aimerai bien gagner cette Route du Rhum. J'en ai les moyens."

© Chloé Barre

A deux jours du départ de la Route du Rhum 2018, Yann Elies, skipper polyvalent (triple vainqueur de la solitaire le Figaro, deux fois vainqueur de la transat Jacques Vabre, deux trophées Jules Verne, MOD70, Multi50 …) nous reçoit à bord de son IMOCA Ucar Saint-Michel. Il nous présente sa monture, l’ancien Saint-Michel Virbac de Jean-Pierre Dick avec lequel il ambitionne un podium. 7ème lors de la dernière édition, il se donne cette fois toutes les chances.

Peux-tu nous expliquer ce que tu as refais sur ton bateau depuis que tu l’as repris ?

Quasiment rien. Après la Transat Jacques Vabre, jusqu’au mois d’Avril nous avons perdu du temps à convaincre les partenaires de continuer le projet. Pendant cette grosse période de stand-by, nous ne savions vraiment pas dans quelles couleurs le bateau serait à sa mise à l’eau. On aurait bien aimé intervenir sur les foils et rajouter le système de réglage de rake, mais ça n'a pas été fait faute de moyens. Ce changement coute entre 20 et 30 000 euros.

A 2 ou 3 détails près, le bateau est toujours dans la configuration de la Transat Jacques Vabre. J’ai retiré le siège de table à carte pour gagner du poids. Et j’ai aussi supprimé un fauteuil de barre sur les deux. Jean-Pierre y passait sa vie, alors que moi je les utilise très peu. J’en ai laissé qu’un que je passerai d’un bord à l’autre.

Yann Elies

On a réalisé quelques petites modifications sur les voiles pour essayer d’améliorer les performances. Mais ce sont des petites améliorations en marge parce qu’on n’avait pas le budget pour refaire toutes les voiles.

Ce qui  a vraiment changé, c’est la compréhension que j’ai de la machine et de son utilisation. J’ai peaufiné ma compréhension de quelques voiles, appris faire des pilling voile dans voile, augmenté un peu le range d’utilisation des voiles. Des petits détails qu’on ne peut peaufiner qu’en naviguant l’un contre l’autre. Dans un premier temps j’ai beaucoup travaillé avec Samantha Davies, et dans les stages à Port Laforet. Ça fait 20 ans que je fais ces stages et je fatigue un peu. Je me dis : "Qu’est-ce que je vais apprendre ?". Je ne suis pas motivé pour y aller, je me dis qu’on va encore faire le même parcours, les mêmes exercices. Mais finalement j’en retire toujours quelque chose de positif. Je pense que ce dispositif n'existe nulle part ailleurs, une telle concentration de compétences et de connaissance. Quand tu as Mich’ Dej’ [Michel Desjoyeaux] à bord de ton bateau, tu l’écoutes et tu apprends.

Yann Elies

Le bateau te correspond-il ? Correspond-il à tes attentes ?

C’est un bateau qui n’est pas facile à faire avancer. Il manque un peu de polyvalence. Mais il est très costaud et hyper fiable. Même s’il a ce petit déficit de performance, c’est un bateau dans lequel j’ai confiance. Quand je vois la météo dans laquelle on risque de nous envoyer sur cette Route du Rhum, je me dis que c’est déjà un bon point. Je n’aimerais pas à être à la place de Jérémy Beyou.

Quand il est venu avec son bateau tout neuf à Lorient, on a tous bavé devant sa machine, mais aujourd’hui je préfère être sur la mienne que sur la sienne.

Yann Elies

Quel est le range d’utilisation et l’objectif de tes foils ?

Question taille de foils, on a l'équivalent d'un petit doigt quand Charal a le majeur. C’est quasiment du simple au double. Sur le papier nos foils sont riquiqui, un peu court sur la partie verticale. Au prés, on a des difficultés, par contre ce sont des foils qu’on peut mettre tout le temps sans risque, sans se demander s’il faut les rétracter. C’est confort. Ils manquent un peu de polyvalence parce qu’on ne peut pas régler le rake. Il y a des moments quand on les met dans l’eau, on sent que ça freine alors que les petits copains les ont déjà en place. Ce sont des foils qui commencent à être dépassés en termes de performances, mais qui permettent de faire le job dans 80% des cas.

Yann Elies

Quel est l’objectif au départ de cette route du Rhum ?

J’aimerai bien gagner. Ça fait longtemps que je ne n'ai pas pris le départ d’une course en IMOCA avec une réelle chance de gagner. Pour tous mes projets, que ce soit avec Generali ou Queguiner, j’avais des machines qui n’étaient pas au point, pas au niveau ou un peu dépassé. Des Route du Rhum sur lesquelles je peux jouer la gagne, il n’y en a plus beaucoup. Ça va être celle-là ou celle d’après.

Yann Elies

Quelle va être la difficulté pour atteindre cet objectif ? En termes de météo, stratégie ou personnellement ?

Les conditions météorologiques du départ vont être difficiles. Il va falloir être à la hauteur du défi physique que représente l’utilisation de ces machines dans des conditions fortes. C'est un défi mental aussi : il ne faut pas lâcher, être à fond. Mercredi ou jeudi prochain [NDLR 3 jours après le départ], on fera le bilan de ceux qui sont passés et ceux qui ne sont pas passés. Je verrais à ce moment-là si je suis encore en mesure de gagner la course. A partir de là, il faudra cravacher grave jusqu’à la fin.

Yann Elies

Pourrais-tu nous raconter un moment marquant que tu as vécu avec la Route du Rhum ?

Nous sommes il y'a 4 ans, Route du Rhum 2014, c’était la deuxième nuit : mon beau-frère Yann Guichard navigue sur Spindrift en Ultime. Je voyais sur les classements qu’il se barrait avec Loïc Peyron. Je l’ai appelé pour l’encourager, pour lui donner du peps pour qu’il s’arrache. Au téléphone il me dit : "j’ai failli me foutre sur le toit il y a 4 heures, la traine est super active. Fait gaffe c’est chaud !", et il raccroche. Il avait bien raison. Au premier grain je me suis pris 40 nœuds dans la tronche, j’étais en fuite vent arrière. C’est un souvenir qui me fait hérisser le poil et qui me donne des émotions parce que c’était super chaud.

Yann Elies

Aurais-tu deux mots pour décrire la Route du Rhum ?

C’est une "course légendaire". C’est une réaction faces aux anglais qui ont voulu nous exclure de leurs courses de yachtmen. Une façon de leur dire : "La voile de demain ça sera ça ! Des petits trimarans qui niquent les gros monocoques. Et ils ne vont pas rester petits, ils vont devenir immenses ! Fuck les anglais, retournez avec vos blazers dans votre Royal Yacht Club, nous on va vous montrer ce que c’est la voile".

Yann Elies

Quelle est le programme après cette route du Rhum ?

Figaro 3 [Yann Elies est déjà triple vainqueur de la solitaire du Figaro]. J’ai acheté le bateau, le tirage au sort va se faire au Salon Nautique avec la présentation de la solitaire. Je reçois le bateau aux alentours du 22 janvier. A partir de là c’est au taquet jusqu’à fin Juin. Il y a tout à découvrir et la Figaro est super tôt : départ le 25 ou 27 Mai. Entre fin Janvier et 27 Mai il y a 4 mois donc c’est 4 mois sur l’eau sur le bateau.

Yann Elies

Ton expérience en foil va-t-elle te permettre de prendre un peu d’avance sur le Figaro 3 ?

Oui je pense que ça peut servir de comprendre l’utilisation des bateaux et de savoir comment ça marche.

Yann Elies

Peux-tu nous présenter ton IMOCA?

Là on est dans la soute à voile [NDLR dans laquelle nous avons enregistré l’interview pour être à l’abri du vent et du monde qui visitait le bateau à ce moment]. Rapidement on essaye de sortir toutes les voiles et de les matosser à l’extérieur pour pouvoir les avancer, les reculer… Par contre je ne le ferai peut-être qu’après la tempête.

On a un tunnel qui ramène toutes les commandes des voiles d’avant jusqu’au pied de mât. Il rejoint toutes les écoutes et toutes les drisses qui sortent du mât. Tout ressort et se rejoint au niveau du cockpit. Le tunnel est pratique pour remonter par la trappe, par contre il me fait chier pour sortir les voiles. Mais du coup on a un pont hyper flush. Tous les bouts passent par ces tunnels. Même ce qui sert à régler les points de tire 3D des voiles revient par la goulotte de pied de mât.

Au milieu on a le réservoir à gasoil qui a été inclus à la structure du bateau. Il faut avoir 180 litres de gasoil quand tu pars sur un tour du monde, il faut les caser quelque part donc là ça a été mis au centre de gravité.

On peut voir le puit des foils. Comme on a des petits foils, leur dimension a été définie par la largeur du bateau et par la capacité à remonter les deux au maximum. Ils se rejoignent au centre quand ils sont rentrés à fond. Ça rentre via un système de bout et de palan qu’on peut voir par le regard dans le puit de foil : un palan pour le descendre, un palan pour le remonter.

Le mât aile est le monotype identique sur tous les nouveaux IMOCA. Il a un couple de redressement qui commence à être le maillon faible: on ne sait pas encore si le mât va résister au couple de redressement développé par les foils.

Dans le cockpit on retrouve la sortie de la goulotte où reviennent TOUS les bouts, que ce soit pour hisser, rouler, étarquer… il y a toutes les commandes qui permettent d’actionner à distance les Constrictors ou les KJ25 (Karver), les commandes de hook des voiles. 100% des manœuvres reviennent ici. Tout se fait à la colonne de winch.

Les bulles de plexi dans le roof permettent de voir ce qui se passe devant et de régler les voiles.

A l’intérieur la table à carte bascule d’un côté à l’autre et reste visible depuis le poste de veille à l’extérieur. Je peux y bosser à la gite. Elle tourne autour d’un axe et est freinée par un frein à disque de vélo.

La bannette, je la passe d’un côté à l’autre. Même si sur le Rhum je risque de dormir un peu en vrac dehors.

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