Interview Arnaud Boissière : "Je revendique d'avoir le bateau à foil avec le plus petit budget"

© Chloé Barre

Avec trois Vendée Globe à son palmarès, Arnaud Boissière se lance dans sa 3eparticipation à la Route du Rhum. Sur cette édition, il est le skipper d’IMOCA qui a le plus de milles en courses. Malgré son expérience, il continue d’apprendre et de découvrir de nouvelles choses sur son bateau récemment équipé de foils. Fier de sa nouvelle machine, à la veille du départ, il nous invite à découvrir le nouveau bateau aux couleurs de la Mie Caline / Artipôle.

Peux-tu nous présenter ton bateau et ce que tu as optimisé dessus ?

Le bateau est de 2007, dessiné par Owen Clark pour Mike Golding. Il a été construit en Nouvelle-Zélande. Je l’ai acheté à Michel Desjoyeaux qui lui-même l’avait racheté à Enda O’Conneen suite à son démâtage. Le bateau était à Port Laforet chez Mer Agitée, fini, prêt à naviguer.

Donc le bateau que j’ai racheté était structurellement fini. Nous avons changé le type de gréement. On a mis un mât aile avec outrigger. On a reculé le pied de mât d’un mètre. C’est un mât proto qui ressemble à celui de SMA – on a le droit sur ce bateau plus ancien qui profite de la clause d’antériorité qui dit qu’on a le droit de mettre un mât avec le maximum de tirant d’air qu’il a déjà eu. Du coup il a fallu faire les cadènes pour les tirants d’outrigger. Après on a fait des safrans relevables, car à l’origine c’était des safrans sous voute. C’est plus léger, plus fiable, plus facile à manier. C’est quelque chose qui existait déjà sur SMA, sur MONIN et sur Initiatives Cœur.

Arnaud Boissière

On a mis des foils qui sont les grands frères de ceux d’Initiatives Cœur. On a pris les moules et on a pu ouvrir le tip et le shaft parce que c’était deux moules différents. L’entrée des foils sur le bateau n’est plus horizontale. Structurellement on ne pouvait pas garder ces entrées pour avoir la place dans le bateau, sinon il fallait tout casser. Et en plus, le bureau d’étude de Mer Forte s’est dit qu’au près ça permet d’avoir un couple  antidérive plus important et dans la molle, de rentrer le foil et de n’avoir que le wing depth qui touche l’eau. Donc très peu de trainée dans le petit temps.

On a changé l’accastillage, tourné le moulin à café dans le cockpit pour actionner les 4 winches grâce à la même colonne – avant il n’y avait que 2 winches reliés au moulin à café sur les 6 winches. Du coup, on en a supprimé 2 et couplé tous les autres. Encore une fois, on a voulu faire simple, léger et fiable.

L’ancienne cloison de mât a été gardée pour la structure du puits de foil. Avec au milieu un regard pour lire le réglage du rake qui ne bouge que de 5°. Ça paraît peu, mais ça a une vraie incidence sur l’assiette du bateau et donc sur la vitesse.

Arnaud Boissière

Au moment du démâtage, le mât a glissé et ouvert tout le pont. On a dû refaire tout l’avant du pont. Quatre jours avant de descendre le bateau aux Sables, le pont était encore ouvert !

Dans le puits de quille, on a deux vérins hydrauliques. Dans la réglementation IMOCA de l’année prochaine, on va être obligé d’avoir un système de blocage de quille. Avec mes deux vérins, si l’un casse, l’autre sert de blocage.

Côté design, on a poncé tout l’intérieur et gagné 25kg de poussière. L'opération ponçage nous a pris deux jours à six.

Avec tout ce qu’on a allégé, malgré l’ajout des foils, le bateau est plus léger que jamais. Il ne pèse que 8 tonnes alors qu’à l’époque il était à 8.3 tonnes. Sans parler du moment où il appartenait à Enda. Il avait rajouté des sièges, une table à carte… beaucoup de poids qui a rapidement été retiré.

Derrière on a supprimé les 3 compartiments de ballasts - le bateau était beaucoup ballasté avant les foils –, mais gardé leur partie basse pour la structure. Ça fait un volume de stockage. Désormais les ballasts sont sur les côtés, au milieu et à l’arrière.

Tout est plus simple et plus léger, c’est plus facile à entretenir donc ça va dans le sens de la fiabilité et de l’argent. Je revendique le fait d'avoir le bateau à foil avec le plus petit budget.

Arnaud Boissière

Peux-tu nous dire quel est le range d’utilisation des foils ?

Quel que soit le type de foil, ils sont là pour alléger le bateau dès le reaching. Quand on a voulu mettre des foils, on a regardé quel type de foil pouvait supporter la structure du bateau. Puis on a cherché les moules disponibles ou les foils existants. On trouvait des foils existants, mais certains ne voulaient pas les vendre. Comme il fallait être cohérent avec le budget que j’avais, nous avons opté pour des petits foils, mais assez polyvalent. Moins extrême que sur PRB par exemple. Contrairement à certains, ces foils là feront le Vendée Globe (à part s’il y a avarie). Pas comme Bureau Vallée qui doit changer de foil d’ici le Vendée Globe par exemple.

Arnaud Boissière

Le bateau correspond-il à tes attentes ?

Le bateau reste parfaitement maniable. C’est un gréement autoporté et la bôme est reculée, du coup aux empannages ça ne pose pas de problème. Le bateau est léger, on a des sensations rapidement, il est très agréable à naviguer. Mich’ Dej’ [Michel Desjoyeaux] est venu naviguer avec nous en entrainement et lui aussi trouve que le bateau est léger. Et un bateau léger va vers la performance. Mais ce n’est pas pour ça qu’il EST performant. Il faut savoir border les voiles et sortir les foils au bon moment.

Comme on manquait un peu de ce côté "confrontation" en étant aux Sables-d’Olonne, on a pas mal navigué à Lorient contre Fabrice Amedéo. Gildas Mahé était avec nous, il avait constamment un œil sur le réglage des foils, un autre sur les voiles et un troisième sur la performance. Ça nous a permis de faire les abaques qui nous manquaient. D’autant qu’on a en plus le réglage du rake du foil. On est très peu à avoir ça, il me semble qu’on est que 4. C’est un nouveau réglage autorisé cette année pour les IMOCA. En choisissant de fabriquer nos foils, on a tout fait directement. C’est un réglage de rake avec des cordages, pas avec des vérins comme sur Initiatives Cœur, pour une question de poids et d’argent. L’avantage des vérins, c’est de pouvoir installer des capteurs pour connaître le réglage. Du coup, j’ai mis un regard dans le puits de foil pour voir le réglage avec à une petite réglette.

Arnaud Boissière

Le bateau est-il à 100% de son potentiel ?

On aurait aimé s’entrainer plus. On a vu qu’au niveau légèreté on peut gagner encore. Par exemple il reste l’ancien ballast avant, on pourrait l’enlever et gagner 150kg. Sur un bateau qui pèse 8 tonnes, ce n’est pas négligeable. En l’enlevant, il faut qu’on garde la partie basse qui est structurelle et qu’on trouve un moyen pour remonter par la trappe. Je ne suis pas très grand. Pour le moment c’est facile dès qu’on l’enlèvera ça ne sera pas pareil…

On a quasiment toutes les voiles neuves. Si on n’est pas à 100% de sa capacité, c’est plus moi que le bateau. Mais j’ai beaucoup appris ces dernières semaines en naviguant à Lorient.

Après c’est sûr que ce n’est pas une mobylette comme SMA, comme le bateau de Romain ou de Yannick. Leurs bateaux, ils les connaissent par cœur, tout est déjà fait du projet d’avant.

Nous, on a tout à construire. C’est aussi ça qui est excitant dans mon projet. On a beaucoup de choses à construire physiquement, mais aussi derrière un ordinateur. Me lancer sur un 4eVendée Globe juste en ayant un bateau et naviguer simplement, ça ne me branchait pas. Me lancer dans la construction d'un bateau neuf, je n'en avais pas les moyens. Donc on a fait un projet d’amélioration du bateau. Je ne sais pas quelle sera ma performance sur la Route du Rhum 2018, mais quelle qu’elle soit on est dans un politique d’apprentissage et de développement jusqu’au prochain Vendée Globe.

Aujourd’hui je n’ai pas beaucoup d’inconnu. Tout est simple et tout fonctionne bien.

Vincent Rioux m’a dit hier qu’il trouvait les bateaux à foils plus faciles. Il y a un esprit de légèreté. Dès qu’on est au reaching, le bateau se soulève légèrement – pas comme Charal non plus. Du coup le bateau est bien équilibré, il y a moins de frottement sur la coque, c’est plus facile. Par mer plate par 20 nœuds, le bateau est facile. Ça arrive rarement au large, mais bon…

Arnaud Boissière

Quelles sont les autres optimisations prévues pour le Vendée Globe ?

Mis à part cette histoire de ballast avant, j’ai une quille carbone que j’aimerais passer en quille acier, mais c’est 100 000 euros de plus. C’est un budget à réfléchir. Je vais surtout essayer de beaucoup naviguer. Les transats c’est une chose, mais les entrainements sont essentiels aussi. J’espère que l’année prochaine j’aurai plus de temps pour des sessions d’entrainement à la journée ou sur 2-3 jours de mer.

Quel est l’objectif pour toi sur la Route du Rhum 2018 ?

Arriver au bout, et si possible arriver dans le premier tiers. J’ai fait 7een 2010 donc j’aimerais faire mieux. Ce n’est pas juste une validation pour mon Vendée Globe, le classement est un objectif à part entière.

Bien sûr tout dépendra des conditions. Je ne rentre pas dans le jeu du "foiler VS non foiler". SMA fait 2eà la Jacques Vabre, il n’a pas de foil. Il peut largement être dans le top 5, voire le top 3 à cette Route du Rhum. Sur un tour du monde, ça sera peut-être différent, il y a de grands bords de plusieurs jours où le foil prend l’avantage. Mais sur une Route du Rhum c’est plus polyvalent : il y a du VMG, du près…

Arnaud Boissière

Quelle va être la difficulté pour toi en termes de stratégie, de météo ou même personnellement ?

La grosse difficulté n’est pas liée au bateau, mais au parcours. Le départ avec 123 bateaux, la sortie de la Manche sera plus ou moins ventée, on ne sait pas encore à quelle sauce on va être mangé. Les sorties de Manche et du Golfe de Gascogne sont des phases importantes pour la stratégie de la course après et vont dicter une partie de la suite jusqu’en Guadeloupe.

Ce que j’appréhende le plus c’est d'avoir une bonne appréhension, une appréhension de compétiteur. J’appréhende moins ce bateau que mon précédent. J’ai confiance dans le bateau. Après je dis ça, mais il faut que je fasse gaffe. S’il m’arrive une avarie…

C’est ta 3eRoute du Rhum, peux-tu nous raconter le souvenir le plus marquant que tu as vécu sur cette course ?

Ma première route du Rhum est chargée de symbole. Je suis arrivé en Guadeloupe, et le premier bateau qui est venu à ma rencontre, c’est le gars avec qui j’avais fait ma première transat en cata de croisière.

Ma seconde route du Rhum j’ai abandonné. J’étais avec Akena Véranda sur un 40 pieds qui s’appelait "du Rhum au Globe". Tout le monde me disait : "Un Rhum ce n'est rien par rapport à ce que tu as déjà fait avant". Ce n’est tellement rien que j’ai abandonné. C’est une preuve d’humilité. Quelles que soient les courses qu’on fait, il peut y avoir une avarie.

C’est un bon souvenir et un moins bon, mais les moins bons servent aussi pour la suite.

Chaque avarie, chaque détresse fait l’expérience. J’ai démâté à une Jacques Vabre, on pense forcément à tout ça. Quand tout se passe bien, on apprend peu.

C’est pour ça que j’appréhende un peu. J’ai abandonné il y a 4 ans. Je n’ai pas envie d’abandonner encore. Je pense à tout ça avant, mais une fois en mer je n’y pense plus.

Arnaud Boissière

Pourrais-tu décrire la route du Rhum en 2 mots ?

Pour moi c’est "Florence Artaud" et "Laurent Bourgnon". J’ai eu la chance d’être à l’arrivée de la deuxième route du Rhum que Laurent a gagné. Je me souviens de Laurent qui arrive à l’hôtel pieds nus. Il avait gagné une Route du Rhum, il était euphorique, super sympa, il disait bonjour à tout le monde. 

J’ai ramené le bateau de Guadeloupe avec Thomas Coville. J’ai gouté au Rhum de ce côté-là, dans les coulisses en tant que préparateur. Sam Davies avait ramené le bateau de MacArthur. On était les deux bateaux cote à cote.

La victoire de Florence Artaud m’a aussi beaucoup touchée. Elle a rendu la voile accessible, démontrée que ce n’est pas que pour les machos, que les femmes aussi peuvent gagner.

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