Jean-Luc Van den Heede : "Finalement, ça l'a fait…"

Voici quelques extraits de la conférence de presse qu'a tenu Jean-Luc Van den Heede à son arrivée aux Sables-d'Olonne après sa victoire dans la Golden Globe Race. Toujours avec autant d'humour et de bonne humeur, le marin raconte son aventure sans ménagement.

Un 6tour du monde : Comment qualifier cet exploit ?

C’est un parfum très différent des tours du monde que j’ai vécu précédemment. Ce sont des bateaux de série, des bateaux de monsieur tout le monde. On était 6 bateaux identiques, "monotype" si l'on peut dire. Ça n’est pas une question d’argent. Aujourd’hui pour faire un Vendée Globe, il faut beaucoup d’argent.

La seconde chose qui a été très différente, c’est de revenir à la navigation à l’ancienne. Il faut faire son point soi-même. On doute toujours. Ce n’est pas comme lire avec certitude la longitude et la latitude sur un GPS. D’autre part, on accès à une météo très superficielle. On nous dit où sont les dépressions, mais on n’a pas de fichier météo. Une fois encore, on n’a pas de certitude.

Enfin, on n’a aucun moyen d’éviter les dépressions. On les subit. Miraculeusement, certains concurrents en arrivant en Tasmanie se sont abrités un peu parce qu’il y avait un gros coup de vent. Mais quand vous êtes au milieu du golfe de Gascogne, que vous arrivez des Açores et qu’on apprend qu’il va y avoir une dépression, qu’il y aura 50 nœuds dans les rafales, on n’a pas le choix : il y aura 50 nœuds en rafale. Il faudra négocier la mer. Ça oblige à faire des bateaux "tout terrain", à ménager sa monture pour ne rien casser. Si l'on casse quelque chose, c’est un vrai problème.

Voilà toutes les différences qu’il peut y avoir.

Au-delà de la peur de devoir abandonner, as-tu eu peur ?

Non.

As-tu un moment à nous raconter de ce périple de 7 mois ?

Il y a eu plein de moments très beaux. Bien-sûr, il y a ce moment dramatique où je dormais et que le bateau se couche, dépassant l’horizontal. Je m’y attendais un peu. Normalement je me couche au vent pour mettre mes 90 kg du bon côté, mais cette nuit-là je m’étais couché sous le vent en me disant qu’il y avait quand même des risques.

En général tout se passe bien, les vagues passent sous la coque et on ne sait pas pourquoi, mais à un moment il y en a une ne passe pas et le bateau culbute.

Je suis sorti et j’ai vu le mat comme un spaghetti. C’est bien-sûr un moment d’émotion.

J’ai d’abord pensé à sauvegarder le bateau, je suis parti en fuite sans m’occuper de la course et j’ai commencé à prévoir mon escale au Chili. Mais j’ai fini par réaliser que le mat était foutu, alors foutu pour foutu j’ai essayé de la réparer et si je démâte … ben je démâte. On a des gréements de fortune sur le bateau, c’est obligatoire et on avait fait des essais avec. J’aurais pu rejoindre la côte avec mon gréement de fortune.

Mais finalement ça l’a fait.

Comment fait-on pour revenir dans un état d’esprit "en course" après avoir pensé abandonner ?

Jusqu’à maintenant je n’ai jamais abandonné une seule course. Je touche du bois.

C’est venu petit à petit. Il y a d’abord une énorme déception en pensant qu’on doit s’arrêter. Mais avec le temps on réfléchit. Si je faisais ça ou ça, un brêlage, avec quoi (il n’y a pas de spectra à bord car c’est interdit), j’ai un bout très solide pour le loch, je vais essayer ça, etc. De fil en aiguille, je trouve la petite manille qui va bien, etc. Mais j’avoue que grimper au mat, ce n’est plus de mon âge. Le pire c’est de défaire les goupilles au premier étage de barre de flèche. Ce n’est déjà pas facile au port, mais en pleine mer c’est périlleux.

212 jours de mer, c’est long. T'es-tu ennuyé ?

Non je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer. Je n’ai même pas eu le temps de lire tous mes bouquins. J’en avais emmené une quinzaine – autant que pour mon tout du monde à l’envers. Mais finalement j’avais plus eu le temps de lire pendant le tour du monde à l’envers.

Contrairement à ce qu’on peut penser, on n’a pas le temps. Le matin, on se lève, petit-déjeuner, contact avec les radios amateurs. Midi arrive assez vite, c’est l’heure de la méridienne. Il faut faire sa position. Ça prend du temps : il faut s’y prendre 1h30 avant et refaire 1h30 après pour la latitude. La matinée et le déjeuner sont passés. Après il faut entretenir le bateau. Il y a toujours des bricoles à faire, remédier aux points qu’on a repérés avant que ça ne pose des soucis. Donc je n’ai pas vraiment vu le temps passer. Je n’ai jamais eu le sentiment de m’ennuyer.

Qu’est-ce qui t’as le plus manqué pendant ces 212 jours ?

Si je devais être politiquement correct, je devrais dire : mes enfants et ma femme.

Mais... quand on fait ce genre de course, on le fait avec l’accord de tout son entourage. On ne peut pas le faire contre le gré. Ils savent que je vais faire ça, que je vais partir pendant tout ce temps. 6 mois ce n’est pas tant que ça, ça passe vite.

Au cours de ce 6tour du monde, as-tu découvert de nouvelles choses ?

Le détroit de Foveaux ! Je n’y été jamais passé. Le Cap Horn je connaissais, c’était mon 12passage. Je m’y suis même arrêté en 2014, on avait passé le Nouvel An avec le gardien du phare. En passant, je l’ai contacté à la VHF et on a discuté. C’est le point le plus sud de la planète et c’est un lieu de légende pour le marin. On rentre dans l’Atlantique, on a l’impression que tout va mieux. Même si je peux vous dire que le golfe de Gascogne vaut bien les 40ème parfois.

Repartirais-tu s’il y a une autre course dans 4 ans ?

Non ! Je suis trop vieux. Once is enough. Et de toute façon je n’ai plus rien à gagner. J’ai fait 3à mon premier Vendée Globe, 2au second et aujourd’hui je suis premier !

L’organisation a eu un accueil fantastique aux Sables-d’Olonne, ils sont en train de discuter pour rééditer la course dans 4 ans.

Peux-tu nous dire ce que tu penses du Rustler 36 et s’il est agréable à barrer ?

C’est épouvantable à barre. Le safran est derrière la quille, donc il n’est absolument pas compensé. La barre est extrêmement dure. J’avais fait une rallonge de barre d’un mètre et je pouvais barrer depuis la descente. Pour ça, j’ai dû enlever le rail d’écoute qui me gênait. J’ai pu barrer, abrité par la capote et avoir un meilleur couple pour barrer. Mais barrer sous spi pendant 10h, ça fait les muscles.

Cela dit, c’est un bateau qu’on arrive à faire un peu planer, donc c’est un peu jouissif. Mais que "un peu". Ce n’est pas les plannings du Vendée Globe où l'on dévale les vagues en regardant le speedo, de toute façon on n’a pas de speedo…

En remontant l’Atlantique, ton poursuivant se rapprochait. En avais-tu conscience et étais-tu inquiet ?

J’en étais tout à fait conscient. J’ai des contacts tous les jours pour me donner la "distance to finish". Donc je savais qu’il remontait depuis que j’avais chaviré. Après mon chavirage je n’ai pas plus regardé le classement. Mais une fois mon mât réparé, je n’avais plus que 1000 milles d’avance sur lui – alors que j’étais à 2000 milles avant. Comme je ne pouvais plus pousser le bateau, il est remonté petit à petit. J’ai été obligé de rester dans l’Atlantique Ouest à cause d’une dépression, mais j’avais une avance convenable. Dans l’Atlantique Nord, il n’y a pas mystère, il faut être le plus Nord possible. À mi-route, j’ai viré pour me recaler devant lui qui était plus Est. Je me rapprochais donc des Sables-d’Olonne. Quand il a vu que j’avais viré, il a fait pareil. Sans doute pour garder son avantage dans l’Est. Mais s’il continue trop, il est mort parce qu’il y a l’anticyclone. Dans la nuit j’ai reviré pour continuer ma route sans m’occuper de lui. Mais de façon surprenante, il a continué. Je me suis dit : "il est cuit". Et il était cuit.

Sais-tu que la France est championne du monde de foot et qu’il y a des gilets jaunes un peu partout ? As-tu suivi les actualités ?

Non pas du tout. Cependant je sais que la France a gagné la coupe du monde et qu’il y a des gilets jaunes. Je ne sais pas ce que c’est, mais on m’a dit qu’ils étaient là tous les weekends.

En as-tu fini avec les tours du monde ? En terminant le tour du monde à l’envers, tu avais dit que c’était terminé.

Quand je suis arrivé du Vendée Globe, on m’a dit que je ferais surement le suivant. J’ai dit : "non je ne le referai pas". Après 4 tours du monde dans le bon sens, je ne pensais pas en refaire. Je l’ai fait dans l’autre sens et battu le record – que je détiens toujours miraculeusement. Je n’imaginais pas un seul instant que cette course aurait pu exister. J’avoue même avoir été un peu vexé de ne pas avoir eu l’idée avant. J’ai trouvé ça génial !

Donc maintenant, je ne ferai plus de tour du monde SAUF… si quelqu’un invente un autre truc génial qui m’intéressera encore. Mais je ne sais pas ce qu’on pourrait inventer. Mais sans ça, non je ne repartirai pas sur un tour du monde. Je ne ferai pas la Golden Globe 2022. En tant que coach à la limite. Mon bateau est à vendre, je peux me vendre avec.

Qui sont les grands marins qui t'ont inspirés ou fascinés ?

Depuis tout petit j’ai été bercé par les lectures de Alain Gerbault, Joshua Slocum, Vito Dumas, Marcel Bardiaux, Eric Tabarly, Bernard Moitessier et tous ceux qui nous ont précédés. J’ai lu tous leurs récits. Tous ont écrit une page d’histoire. Tout comme l’a fait Robin Knox Johnston en 1968, avec un bateau qui était loin d’être le favori, mais qu’il a choisi parce qu’il n’avait pas trouvé le sponsor pour faire le bateau qu’il aurait voulu. Si j’avais dû choisir à cette époque, je serais parti sur le bateau de Caruso – l’Italien. J’avais misé sur lui, mais il a dû s’arrêter pour se faire opérer d’urgence. Même Joshua le bateau de Moitessier n’est pas un bateau qui va vite. Certes il allait plus vite que celui de Robin, mais ça n’avait rien d’une bête. J’avais les performances de Moitessier à bord et je suis allé plus vite que lui.

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Rustler 36, la fiche technique

MarqueRustler Yachts
ArchitecteHolman & Pye
Longueur hors-tout10.77 m
Largeur3.35 m
Catégorie CEA
Déplacement lège7 623 kg
Carburant151 L
Voir la fiche technique du Rustler 36