Mark Slats : "Je suis tombé par-dessus bord et me tenais aux filières…"

© Chloé Barre

Le lendemain de son arrivée, Mark - qui n’a toujours pas dormi - se prête au jeu de la traditionnelle conférence de presse. Un moment passionnant où il nous a conté les péripéties de sa course qu’il a vécue comme une aventure.   

As-tu eu des bons moments ? As-tu un bon souvenir de cette aventure ? 

Il y a eu beaucoup de bons moments. Avant d’atteindre le Cap Horn, j’avais de grosses vagues dans le sens du vent… tout était parfait. J'ai croisé un bateau de pêche, il m'a dit : "Mais que faites-vous ici ? Vous êtes un petit bateau !"  Il est passé très proche, il m’a dit que sur l'AIS il me voyait à 16 nœuds ! 

Que retiendras-tu de cette expérience de 7 mois ? 

Je pense que le plus terrifiant et ce qui me marquera ce sont mes changements d’humeur. Il y a du très haut et du très bas. Je pense que Jean-Luc a eu un peu plus de chance au sud de l’Afrique. J'ai passé 18 jours avec le vent dans le nez. C'était très difficile à supporter, mais quand le vent change tu es l'homme le plus heureux. 

Ramais-tu dans le petit temps ? [NDLR Mark détient le record de la traversée de l’Atlantique à la rame et avait des rames à bord]

Je n'ai pas ramé autant que ce que j'avais déjà ramé. Pour la transat, je ramais 18 heures par jour. Mais au sud de la Nouvelle-Zélande, j'ai ramé 12 heures par jour pendant 2 jours. Je ramais 2h puis je me reposais 2h. C'est pour ça que j'ai encore une bonne quantité de gasoil.  

Conférence de presse de Mark Slats

Comment as-tu vécu ton manque d'eau sur la fin de la course ? 

J'ai manqué d'eau à partir du 1er janvier. J'ai fait de l'eau à la main avec le petit dessalinisateur de secours obligatoire à bord, pendant 25 jours. Il me restait 10 litres pour les 5 derniers jours, je pensais que ce serait suffisant, mais c'était un peu limite. Je n’ai rien bu les dernières 24 heures.

Je pompais 4 à 5h par jour. J'ai compté qu'il fallait pomper 1562 fois pour obtenir 0,7 l. Au début je ne parvenais pas à pomper plus que 30 minutes par jour, mais avec l’habitude j’ai fini par tenir deux heures d’affilée. Sauf qu’en remontant vers le nord, pour obtenir ces 0,7 litre d’eau douce, je suais 0,5 litre de transpiration. 

Après 7 mois en mer, ta carène est très propre alors que d’autres ont des problèmes de bernacles. Comment as-tu fait pour la garder dans cet état ? 

J'ai été très attentif à l'état de ma carène. J'ai plongé 7 fois. Mais j'ai quand même été étonné de la prolifération des bernacles. Lors de mon précédent tour du monde, je n'en avais pas eu autant. 

Sur la descente de l’Atlantique au bout d’une trentaine de jours le bateau en était déjà couvert. 

Lors de ma dernière plongée, je suis tombé nez à nez avec un requin. Ça ne m’était encore jamais arrivé sur mes précédentes traversées. Il me semblait immense. Il devait faire au moins 3 mètres et il est passé très proche de moi. D'autres concurrents ont également rencontré des requins, ça a beaucoup ralenti le nettoyage des bateaux. 

As-tu rencontré des baleines ? 

Oui j'en ai rencontré au nord des Açores. J'étais occupé par ma musique lorsque j'ai vu quelque chose dans l'eau. J’ai changé de cap. C'était une baleine. J’en ai aussi beaucoup vu lorsque je me dirigeais vers La Corogne à quelques jours de l'arrivée. Il y avait 50 nœuds de vent et des baleines suivaient le sillage du bateau.

Conférence de presse de Mark Slats

Tu avais le même bateau que Jean-Luc, mais Jean-Luc avait un mat 1,50m plus court. Qu’est ce que cela a changé selon toi ?  

Je ne suis pas vraiment un expert de la navigation. Il est évident qu'un mat plus court a certains avantages dans les mers du Sud, mais il est handicapé dans l'Atlantique. Si c'était à refaire, je repartirais avec le même mât. 

Tu as beaucoup pêché pendant ce tour du monde, pourras-tu donner des leçons de pêche à Jean-Luc pour ses prochaines croisières ? 

J'ai été plutôt chanceux en ce qui concerne la pêche. J'ai notamment péché deux gros poissons qui m'ont pris beaucoup de temps à remonter à bord. Ça a varié un peu mon régime alimentaire.

J’ai encore plein de nourriture dans le bateau, peut-être encore pour 100 jours. Mais c'est toujours les mêmes plats et j'en ai marre. J'ai pris 5 plats différents et 50 de chaque. Mais la pêche, c’est quelque chose de très simple, on jette à ligne derrière et c’est tout !

Conférence de presse de Mark Slats

Les mers du Sud ont été particulièrement clémentes avec toi. Peux-tu nous décrire cette traversée ?  

J'ai vraiment adoré le Pacifique, ça a été beaucoup de plaisir. L'océan Indien et l’Atlantique ont été beaucoup plus difficiles, j'ai eu beaucoup de vent contraire. 

Dans le Pacifique il y avait 40-45 nœud de vent, des creux de 7 mètres, des longues vagues. Mais on m’avait prévenu. C'est toujours comme ça. Je comprends pourquoi les navigateurs souhaitent rester et y retourner et ne sont pas si pressé que ça de remonter l'Atlantique. 

Lorsque Susie a abandonné la course, tu as tout de suite appelé pour lui parler. Comment ce lien entre les concurrents s'est-il tissé ? 

Oui c'est très surprenant sur cette course la complicité que nous avons établie entre les concurrents. Pas seulement avec Susie, mais aussi avec Gregor et Abhilash. Par moment on s’appelait 4 fois par jour. J’étais à l’affût et en attente de ces communications. On s’est soutenus les uns les autres dans les moments difficiles. On se contactait pour comparer nos positions savoir si on avait perdu ou gagné en distance par rapport aux autres.  Nous avons vécu cette course ensemble. Avant-hier encore j'ai réussi à parler à Uku. Hier je n'avais pas de signal. Depuis mon arrivée cette nuit, j’ai eu un appel de Abhilash.

Conférence de presse de Mark Slats  

Aux Açores, le temps d’un classement tu as été devant Jean-Luc. Est-ce qu’à ce moment-là tu pensais pouvoir arriver aux Sables-d’Olonne avant lui ?  

Bien sûr. J'aurais aimé arriver un petit peu plus tôt, mais ça a rendu la course exceptionnelle de voir que je gagnais un peu tous les jours sur Jean-Luc. Ça m'a beaucoup motivé. Si J’avais été un peu plus proche au niveau du cap de Bonne-Espérance, j'aurais peut-être eu la chance de régater contre lui.  

Jean-Luc m'encourageait et me demandait de me dépêcher pour que ce soit plus intéressant et que l'on fasse la course ensemble. C'était un vrai plaisir. Il a rendu la course très excitante. C'était vraiment quelque chose de spécial pour moi d'avoir Jean-Luc devant moi. C'était un challenge supplémentaire, une vraie motivation. On a communiqué tous les jours à la radio pour discuter de notre approche de la course. 

Compte tenu du mauvais temps des derniers jours comment faisais-tu un point astronomique ? 

J'ai vu le soleil avant-hier, mais j'étais resté 2 jours sans pouvoir faire un calcul de position. Mais il y a énormément de bateaux autour de moi - sauf qu’ils ne doivent pas savoir comment utiliser une VHF parce que personne ne répond. J’estime qu’il y a moins de 50% des bateaux qui répondent. Comme nous avons un émetteur AIS, mais pas de récepteur, je suppose qu’ils pensent qu’on les voit et ils n’imaginent pas qu’on puisse naviguer différemment de ce qu’ils connaissent.

Mais quand on est en contact avec un bateau, le règlement de course nous donne le droit de demander notre position – cela se faisait aussi il y a 50 ans, les bateaux échangeaient leur estimation de leur position et se recalaient par rapport aux informations reçues.

Conférence de presse de Mark Slats

Lors de la tempête dans l'océan Indien pendant laquelle Gregor et Abhilash ont chaviré, tu as appelé deux fois la direction de courses. La première fois pour dire que tu faisais tout ce que tu pouvais pour survivre et la seconde fois pour nous annoncer que tu as cru que tu allais y passer. Est-ce qu’entre ces deux appels, tu as eu 30 secondes pour réaliser ce qui se passait ? 

30 secondes par minute je dirais ! Mais pour être tout à fait honnête, quand tu acceptes la situation, chaque chose se met en place naturellement.  Tout au début, on a très rapidement eu 60 nœuds de vent.  Je n'avais que le tourmentin, une vague est passée par-dessus l'arrière du bateau et a cassé la porte de descente. Le bateau est parti au lof, s'est couché et l’eau est entrée. Il y avait de l'eau au-dessus de la table à cartes, là où sont tous les instruments. J'ai pompé avec les deux pompes électriques et la pompe manuelle jusqu'à ce que ce le bateau soit vide.  

Pendant tout ce temps le bout du régulateur d’allure était cassé et le bateau avançait en lacets. Dès qu'il a été vidé, j'ai essayé de reprendre la barre en m'aidant avec des bouts repris sur le winch. Le Rustler 36 est très difficile à barrer. Ce n'est pas du tout agréable. Alors que j'étais à la barre, le bateau a pris un très gros coup de gîte, environ 120°. Je suis tombé par-dessus bord et me tenais aux filières. Quand le bateau s’est redressé, j’ai été catapulté à l’intérieur et je suis tombé au fond du cockpit. Je me suis fait très mal au dos. C’était sans doute le moment où j’ai eu le plus peur. 

J’ai réparé le régulateur d’allure et je n'ai plus jamais barré. Le régulateur d’allure le fait beaucoup mieux que moi. Je sortais toutes les 10 minutes pour m'assurer que tout allait bien et retournais à l’intérieur.  

J'ai essayé de faire traîner des cordages et des chaînes parce que j'avais entendu dire que certains faisaient comme ça. Mais avec les cordages, le bateau ne réagissait pas comme je le souhaitais. J’ai donc tout remonté et défais les très beaux nœuds que j’avais faits, ça m’a pris une heure. C’était tout mon matériel de secours et de rechange, je ne pouvais pas le couper et l’abandonner.  Le bateau se comportait beaucoup mieux lorsque tout ça fut remonté. 

Quel serait le conseil que tu donnerais à tous ceux qui seraient inspirés par cette course ?  

Passez votre licence de radioamateur avant même d’acheter votre bateau. Parce qu’après vous n’aurez jamais le temps. Autre chose très importante : beaucoup naviguer sur le bateau. Ça a été difficile pour la plupart des concurrents d'avoir suffisamment d'entraînement et d'expérience sur leur bateau. Peut-être même qu’au niveau du règlement il faudrait imposer d’avoir une expérience plus importante. Pourquoi pas imposer une transatlantique comme prologue à cette course ?

Ce serait vraiment mieux que chaque skipper se rende compte qu’il est capable de le faire. C’est un gros engagement financier et humain et c'est dommage d'abandonner parce qu'ils n’en ont pris conscience que pendant la course. Enfin, assurez-vous d’avoir le budget avant de commencer la course.

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Rustler 36, la fiche technique

MarqueRustler Yachts
ArchitecteHolman & Pye
Longueur hors-tout10.77 m
Largeur3.35 m
Catégorie CEA
Déplacement lège7 623 kg
Carburant151 L
Voir la fiche technique du Rustler 36