Interview / Fabien Delahaye : "Le Figaro est le meilleur support pour débuter une histoire avec un partenaire"

© Chloé Barre

Fabien Delahaye "quitte" la Figaro en 2014 après 5 saisons dans cette classe et après avoir brillé avec d’excellents classements. Il navigue alors en Class 40 et finalement intègre l’équipage du Volvo Dongfeng Race Team (vainqueur de la Volvo 2017). Avec l’arrivée du nouveau Figaro 3, il a envie de reprendre part à ce nouveau challenge.

Dans la semaine qui précède le départ de la Solitaire Urgo le Figaro, nous rencontrons Fabien Delahaye sur son Figaro 3 Loubsol amarré sur les quais de Nantes, pour une interview sans tabou.

Tu reviens sur la Figaro après une petite absence pour naviguer sur d’autres supports, pourquoi revenir ?

Un peu comme tout le monde, pour le changement de support, l'arrivée du Figaro 3. C’est une année de transition à ne pas rater. Le challenge sportif est intéressant, il y a beaucoup de monde, le bateau est neuf et tout le monde a le même temps d’expérience. On aborde la Solitaire avec beaucoup de questions et ça va être intéressant.

J’ai fait 6 ans de Figaro de 2009 à 2014, puis j’ai navigué pour les autres et j’ai eu envie de reprendre un projet à moi. De relancer un projet, de rechercher des partenaires et en écrivant une nouvelle histoire et il n’y a pas de meilleur support que le Figaro pour débuter une nouvelle histoire avec des partenaires.

Et enfin, l’exercice du solitaire sans se préoccuper de l’aspect technique est passionnant. Sur le plan sportif, on est à armes égales et c’est intéressant. Le niveau est du coup plus relevé et le match est plus serré. Ce nouveau bateau apporte aussi un challenge supplémentaire : apprendre à s’en servir plus rapidement que les autres.

Fabien Delahaye Loubsol

Vous avez reçu les bateaux relativement tard pour une Solitaire du Figaro qui se déroule tôt ,dans la saison, comment as-tu axé ta préparation et tes entrainements ?

Je suis basé à Lorient avec OC Sport. On est 3 bateaux dans cette structure. On a reçu les bateaux en janvier, on a pu commencer leur montage, nous les avons reçus en kit. Il fallait compter 10 jours de travail. On avait l’avantage d’avoir un hangar de 1200m² grâce au hub. Ça nous a permis de travailler efficacement à 3 skippers avec Charles Caudrelier et Benjamin Schwartz.  Charles ayant dû partir sur Gitana Ultim, c’est Yohann Richomme qui a repris la barre.

D’avoir 3 bateaux nous a permis d’alterner les travaux sur les bateaux et d’avoir toujours un bateau à l’eau. C’est intéressant parce qu’en étant seul, pendant tous les temps d’immobilisation en chantier, le bateau n’est pas disponible pour naviguer. Et bien sûr cela permet de mutualiser les moyens et de réfléchir ensemble. On est mieux en groupe que tout seul pour identifier les problèmes et les résoudre.

Fabien Delahaye Loubsol

Considères-tu être prêt ? Ou reste-t-il une marge de progression ?

La marge de progression est valable pour tout le monde. En 4 mois on ne peut pas dire que nous sommes les meilleurs du monde et qu’on a tout compris. On a fait tout ce qu’on pensait être important de faire, avec les contraintes qu’on a pu avoir notamment de SAV [NDLR Certaines pièces défectueuses dans les mats ont immobilisé les bateaux]. Malgré tout on a fait le maximum pour apprendre de ces bateaux qui sont compliqués. Avec les foils, c’est quelque chose de nouveau et il faut trouver les réponses. Je pense qu'il va se passer plein de choses sur cette solitaire.

Fabien Delahaye Loubsol

Peux-tu nous parler du Figaro 3 par rapport au Figaro 2 ?

Sur le Figaro 2, on est arrivé à 15 ans d’expérience. C’est un bateau qu’on connaissait par cœur. Le fait qu’il n’y ait rien d’extraordinaire, avec un spi symétrique, les angles étaient très bas au portant et ça faisait une flotte très compacte, car c’était dur de faire la différence en termes de vitesse. On pouvait rester côte à côte une journée entière sans faire la différence.

Le Figaro 3 est un nouveau bateau et personne n’a encore la notice complète. Il y a des différentiels de vitesse à certaines allures très importants. Le bateau est plus léger, le set de voile est plus moderne : grand-voile à corne, spi asymétrique, gennaker. Le gennaker manquait sur le Figaro 2. Ça complète le range d’utilisation du bateau, mais ça complexifie aussi les manœuvres et augmente le changement de voiles.

Du coup la stratégie est différente. Les angles sont plus fermés et ça augmente la surface de jeu sur le plan d’eau. Stratégiquement, on risque d’avoir de plus grands écarts entre les bateaux, sachant que les différences de vitesse sont plus importantes. Mais ça sera toujours serré. Au large, on risque d’avoir plus d’écart, mais dès qu’on s’approche des côtes ça réduit les écarts et on aura toujours des sprints avant la ligne d’arrivée.

Et bien sûr la grosse nouveauté, ce sont les foils. Le bateau est un peu plus petit et un peu plus léger de base et les foils allègent encore plus le bateau à certaines allures et lui permettent d’accélérer encore plus fortement qu’un Figaro 2.

Ça va dans le sens de la modernité, même si on rencontre des petits problèmes de jeunesse. On manque un peu de recul pour tout voir. Personne n’a encore navigué dans 35 nœuds avec de la mer forte au large. La première fois qu’on aura de telles conditions, on aura peut-être des surprises. Techniquement et physiquement, ça va être plus dur qu’avant. Lors des bords de gennaker dans du vent, le bateau va très vite, ça mouille et les erreurs coutent plus cher.

Dans le plan de pont, il y a quelques trucs qui étaient bien sûr le Figaro 2 et qu’on ne retrouve pas sur le Figaro 3. Comme les winches sur le roof qui facilitaient les manœuvres. Maintenant tout revient sur l’arrière en passant par les côtés. Dans certaines conditions ça complexifie les manœuvres.

Fabien Delahaye Loubsol

Le plateau de cette année voit le retour des "grands noms" de la solitaire du Figaro. Est-ce que ça apporte une pression supplémentaire ?

Ce n’est pas tellement de la pression, mais ça valorise l’enjeu sportif. Le plateau est exceptionnel et c’est un vrai régal d’aller régater. Ça fait du bien à la course en termes de médiatisation. C’est la preuve que ça reste une course unique, certains arrivent, d’autres repartent, mais tout le monde finit par y revenir un jour. Ça permet de se remettre en question, de garder le niveau…

Pour moi cette course est une référence. Si on cherche à se confronter avec les meilleurs marins, il faut venir sur la Solitaire.

Fabien Delahaye Loubsol

Parmi les choses qui ne sont pas monotypes, il y a l’avitaillement et les affaires perso. Est-ce que là-dedans il y a quelque chose qui pour toi va faire la différence ?

La particularité, c’est que sur ce bateau on n’a qu’un jetboil, plus de cuisine. Ça implique qu’on ne peut faire que de l’eau chaude ou du bain-marie. Et par ailleurs, on est limité à 100kg de chargement par étape : eau + nourriture + vêtement + tout ce qui est mobile à bord, y compris les sacs eux-mêmes et les manivelles de winch. Dans tous les cas ça limite beaucoup ce qu’on peut amener, on n’embarque rien de superflu.

Les conditions déterminent ce qu’on va manger, mais il faut savoir se faire à manger, gérer son sommeil, même si c’est par sieste de 5, 10 ou 15 minutes max. En cumulé ça ne fait pas énorme, mais ça suffit à tenir l’étape. Par contre on s’écroule à l’arrivée. Le bateau étant d’autant plus difficile à faire marcher avec les foils, on est limité par les performances du pilote. Ça limitera les temps de sommeil.

En Figaro 2, tu étais au portant, brassé au carré et tu pouvais dormir au portant. C’était également facile de dormir au prés.

Fabien Delahaye Loubsol

Le foil est vraiment très différent de ce que tu connaissais avant en termes de sensation et de ressenti à la barre ?

La grosse incertitude reste le réglage du pilote avec les foils. Le foil a un rôle d’antidérive et aussi de sustentation pour soulager le bateau. Le problème c’est qu’au sein de son rôle antidérive, il y a le réglage du rake qui fait qu’on peut gagner un peu au vent un peu comme un trim. Mais tout ça engendre à la fois de la portance et de la trainée. Un bateau qui ralentit ne va plus porter sur le foil, mais va trainer. Et si le skipper ne relance pas bien, il va avoir beaucoup de trainée et sera lent jusqu’à la relance. Il va donc falloir être exigeant à la barre pour aller vite, mais il faudra aussi pouvoir mettre le pilote.

Quel est ton objectif pour cette Solitaire du Figaro ?

On n’est évidemment pas là pour perdre. Mais on part aussi dans l’inconnu donc impossible de prétendre dire : "Je vais gagner". C’est l’objectif, on va faire de son mieux et on fera les comptes à l’arrivée. Les écarts vont être plus importants, une étape suffira à redistribuer les cartes. Jusqu’à l’arrivée, je ne pense pas que le classement sera définitif. Même un gars qui aura gagné deux étapes ne sera pas garanti de terminer premier. Ça montrera juste un état de forme.

En 2014 j’étais en tête jusqu’à la 3eétape. Au départ de la 3e étape, je casse mon D1, c’était plié pour moi.

Mais je suis content de partir sur cette Solitaire, il y a le challenge, on va apprendre plein de trucs. Même sur le convoyage, j’ai encore appris des choses. Il faudra faire moins d’erreurs que les autres et des moins graves. 

Quel est ton programme à la suite de cette Solitaire ?

Je suis parti pour 3 ans avec les partenaires. L’idée était de créer une histoire sur le long terme, pas juste sur une saison. L’objectif c’est de construire quelque chose et le Figaro est parfait pour ça. D’autant qu’on est à un an du Vendée Globe, donc aucune chance de trouver un budget, un bateau et de se qualifier. On est post-Rhum donc rien à faire de ce côté-là non plus. Dans le contexte actuel, 3 ans de Figaro nous amènent à 2021, en 2022 il y aura un nouveau Rhum, puis 2024 un nouveau Vendée Globe. L’objectif serait de rentrer dans ce nouveau cycle. Mais pour commencer il y a 3 belles années à faire en Figaro.

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Figaro 3, la fiche technique

MarqueBénéteau
ArchitecteVincent Lauriot Prévost
Longueur hors-tout10.85 m
Longueur de coque9.75
Largeur3.47 m
Tirant d'eau2.50 m
Catégorie CEA
Déplacement lège2 900 kg
Surface de voilure au près70 m2
Voir la fiche technique du Figaro 3