Interview / Tanguy Le Turquais, "Je sais qu’on va finir fatigué, mais c’est le principe du Figaro !"

© Chloé Barre

A la veille du départ de la Solitaire Urgo Figaro 2019, Tanguy le Turquais nous accueille avec sa bonne humeur sur son tout nouveau Figaro 3 Queguiner/Kayak. Venu de la classe Mini 6.50, il a très vite pris en main ce nouveau bateau sur lequel il retrouve des habitudes et façons de faire qu’il transpose. Après une année de découverte en Figaro 2, il attaque très fort ce début de saison en terminant second de la première course en solitaire de la saison : la Solo Maitre Coq. 

Tu as fait de très bons résultats sur la Solo Maitre Cop (second au classement général), cela met-il en confiance pour la Solitaire, ou est-ce une pression supplémentaire ?

Clairement ça met en confiance. Je n’espérais pas du tout ça. Je n’aurai jamais imaginé faire une place sur le podium surtout sur la Solo Maitre Coq où il y avait tout le plateau de la Solitaire. C’est une très bonne chose qui a deux effets : ça redonne confiance, c’est top, mais ça met aussi la pression. Ce serait bien de faire la même chose ou pas loin. Mais c’est une bêtise de se dire ça, parce qu’en Figaro avec un nouveau bateau, rien n’est sûr. J’ai été fort sur la Maitre Coq, mais ça va tellement vite, on apprend tellement de choses que si ça se trouve des marins ont déjà trouvé d’autres clefs entre temps. Peut-être que je vais prendre une grosse claque. Aujourd’hui, on ne connait pas assez le bateau et le plateau pour être sûr de réitérer la même opération. Donc je garde la tête la froide. Je suis content de ce que j’ai pris, mais la Solitaire sera une nouvelle course.

Tanguy Le Turquais

Vous n’avez pas eu beaucoup de temps entre la réception des bateaux et les premières courses, comment t’es-tu organisé et préparé pour en arriver là ?

Ça a été un peu particulier. Comme j’ai été malade l’année dernière, j’ai passé l’hiver entier à l’hôpital pour être opéré d’un problème dans la boite crânienne. J’ai été opéré en septembre et je n’étais pas sûr de pouvoir refaire du bateau en janvier. Je ne me suis donc pas trop projeté dans ce début de saison. Finalement quand j’ai reçu le bateau, ça commençait à aller mieux. J’ai commencé à naviguer doucement en janvier, mais je ne m’y suis mis à fond qu’en février, voire mars.

Au départ de la Sardinha j’avais encore peu navigué. Mais ça m’a finalement permis d’arriver frais avec de l’énergie et sans pression, zen et calmement. J’ai peu navigué, mais quand j’y allais c’était efficace. Au final, je ne me suis pas acharné, je suis allé au bon endroit tout de suite, en préparant bien les navigations à terre et ça a fonctionné. Avant j’avais tendance à aller naviguer tous les jours à fond sans être structuré.

Je viens du Mini 6.50 et avec ce bateau, on se rapproche beaucoup du Mini de série. Il y a quelques astuces de Mini qu’on a pu rapidement mettre en place sur ce bateau. De même dans la prise en main du bateau, ça se ressemble. On voit bien sur la flotte que les skippers issus de l’IMOCA ou du Mini s’en sortent bien.

Tanguy Le Turquais

Quel est ton objectif sur cette Figaro ?

Je déteste cette question [rire]. Je ne vais pas te donner un objectif de résultat parce que je ne m’en suis pas fixé. Je veux n’avoir aucun regret. Je me suis bien préparé, je sais à peu près où je vais et je veux tout mettre en place pour ne pas avoir de regret. Naviguer comme je le sens, faire ma stratégie, bien gérer et bien régler mon bateau et si tout ça se passe bien normalement le résultat devrait suivre et je devrais pouvoir rentrer dans le top 10. Ça serait génial !

Mais je ne veux pas me dire qu’il faut absolument que je rentre dans les 10, parce que si je ne rentre pas dedans je vais être déçu. Le résultat dépend de tellement de choses en Figaro, même bien naviguer ne suffit pas toujours, il faut aussi un peu compter sur sa bonne étoile pour que tout se concrétise.

Tanguy Le Turquais

Que penses-tu de ce nouveau bateau ?

Honnêtement je le trouve super ! Il est très marin et on se sent en sécurité dessus. C’était un peu ma crainte quand j’ai découvert le bateau, allait-on se sentir en sécurité ? Finalement oui. Le Figaro 2 était un bateau hyper safe, mais ils ont réussi à faire un Figaro 3 plus puissant, plus fun et toujours aussi safe.

Les foils sont super, le jeu de voile et top. Il reste des problèmes de jeunesse sur le bateau – notamment sur les barres de flèches – ça nous coute beaucoup de temps, d’énergie et d’argent, mais ça fait partie du jeu d’un nouveau bateau doté de foils. Quand ces problèmes vont être réglés, ça ne sera que du bonheur.

Beaucoup rechigne du confort du Figaro 2 qu’on ne retrouve pas sur le Figaro 3, mais perso j’en suis très content. Ça ressemble plus à un vrai bateau de course. Le Figaro 2 c’était plus une caravane à côté. Le Figaro 3 est dur, mais on est là pour faire du sport, donc c’est parfait. Si j’avais 30 ans de plus je ne dirais peut-être pas ça.

Tanguy Le Turquais

Le parcours proposé est très nord, quelles vont être les difficultés à bien gérer ?

J’étudiais justement le parcours avant que vous arriviez. Ça va être furieux, hyper dur. Même en Figaro 2 ça aurait été hyper dur. L’étape 1 nous fait monter très nord donc il y a plus de risque au niveau de la météo. L’étape 2 n’est pas compliquée en termes de trajectoire, mais elle est très longue. L’étape 3 aura deux traversées de Manche, on passe par le raz de sein, il va y avoir beaucoup de jeu avec le courant. On risque de s’arracher les cheveux. Et la 4eétape, idem : encore deux traversées de Manches. Si on fait toutes les étapes comme prévu, ça va être incroyable, mais ça va être très dur.

Mais plusieurs parcours sont prévus et pourront être adaptés en fonction de la météo et de la fatigue. Aujourd’hui même le directeur de course ne connait pas le bateau. On ne sait pas encore aujourd’hui s’il est possible de faire tous ces parcours avec ces bateaux.

As-tu un peu d’appréhension ?

Non parce qu’on est tous logés à la même enseigne. Je suis plutôt dur au mal. À la limite si ça bourrine tant mieux, je suis à l’aise dans ces conditions-là. Même si physiquement je ne suis pas très en forme, j’arriverai à compenser en trouvant des astuces. Ça me va très bien comme parcours, mais je sais qu’on va finir fatigué, mais c’est le principe du Figaro !

Tanguy Le Turquais

Quel sera ton programme après la Solitaire ?

Ça enchaine très vite. Je fais la Trinité-Plymouth en Class 40’ puis la Cowes-Dinard pour me qualifier pour la Jacques Vabres. Ensuite j’ai deux semaines pour remettre le bateau en état et on repart sur Douarnenez-Horta en Figaro.

Avec le groupe Queguiner on a signé pour un an, mais ils ont acheté le bateau avec l’idée de renouveler, et si ça se passe bien il n’y a pas de raison que ça s’arrête. C’est possible qu’après je fasse 2, 3 voire 5 Solitaire. Leur objectif est de la gagner. Si je ne suis pas à la hauteur, ils n’hésiteront pas à changer de skipper, mais tant que je suis à la hauteur ils me garderont. Pas du tout de pression. D’autant que je passe derrière Yann Elies, et lui en 4 années de Figaro avec Queguiner il a gagné 3 fois ! Mais ce n’est pas complètement la même histoire non plus, ils voulaient un jeune qui monte – même si je suis de moins en moins jeune. Je les ai mal habitués, sur la première course en solo qu’on fait ensemble [la Solo Maitre Coq NDLR], on fait 2. Donc maintenant ils sont persuadés que je vais gagner. Mais je ne me mets pas la pression. Il  y a 6 mois on m’a dit que je ne ferai plus jamais de bateau de ma vie. Le simple fait d’être là, je suis hyper heureux et si ça s’arrête avec Queguiner parce que je ne fais pas d’assez bons résultats, ce n’est pas grave, j’aurais profité de  tout ça et je ferai autre chose.

Tanguy Le Turquais

Comment t’organises-tu au niveau de la "vie de tous les jours" à bord avec la limite de poids embarquée de 100kg ?

C’est assez compliqué d’atteindre les 100 kg. Du coup je charge en bouffe comme un malade et je ne suis qu’à 80 kg. Je me fais vraiment plaisir. Je n’ai rien de frais parce que c’est tellement bon, tu kiffs et que tu n’en as qu’au début. Du coup quand il n’y en a plus ça me met un coup au moral. C’est le genre de détail important. D’autres vont se dire que c’est toujours ça de pris, mais ça me rend tellement triste de ne plus avoir de bonne bouffe que je préfère ne pas en prendre du tout.

Mais je mange assez bien. Je n’ai que de l’appertisé – zéro lyophilisé. Des desserts, brownie, crumble… j’ai du taboulé que je mélange avec des boites de thon et j’ai l’impression de manger à la maison. J’ai du pain de mie et des rillettes, pas mal de fruits secs, une tablette de chocolat par étape, brioche et miel pour le matin. J’ai aussi beaucoup de barres énergétiques. Souvent pendant les 24 premières heures, on ne prend pas le temps de manger, je prends ce genre de barre pour avoir une grosse dose de calories d’un coup. Ça remplace un repas.

J’ai pas mal travaillé avec un nutritionniste qui m’expliquait qu’en course au large, tu retrouves ton poids de forme. Ceux qui sont un peu grassouillets perdent du poids, mais moi je prends 2 kg à chaque course. On fait du sport, on mange beaucoup à heures régulières. Dans la vie de tous les jours, j’ai tendance à sauter des repas. Au début je trouvais ça pas normal, mais en fait tout va bien.

Tanguy Le Turquais

As-tu dû adapter ton rythme de vie par rapport au Figaro 2 ?

Je dors beaucoup moins, mais il va falloir trouver un rythme. Le bateau est très sollicitant et je n’arrive pas à le caler sous pilote. Les appendices sont hyper fins : safrans et quille. Du coup, malgré les foils, le bateau décroche et part en dérapage. Si tu dors à ce moment, tu ne le vois pas et tu vas un nœud moins vite que les autres. J’espère qu’à terme on va trouver à faire fonctionner le bateau sans que les appendices ne décrochent. On pourra plus dormir à ce moment. De toute façon je pense qu’après 24 heures de course le pilote barrera mieux que moi.

Tanguy Le Turquais

Selon toi, quel sera le critère déterminant qui permettra de performer ?

Ça risque d’être la technique : réussir à faire toutes les étapes avec un bateau à 100%. Tu peux tirer sur le bateau sans être particulièrement rapide, mais sans casser ça fera la différence. On a vu sur les premières petites courses dans des conditions assez légères des skippers péter des voiles et plein de petits trucs. Du coup tu prends des pions.

Je voyais bien sur la Maitre Coq que j’allais vite, mais pas particulièrement. Je n’explose pas tout le monde, mais je n’ai aucun problème sur le bateau. Ça déroule comme il faut, je tire les bons bords, les manœuvres sont bien faites et ça suffit à être devant.

Il faut aussi rester lucide. Mais pour être lucide, il faut dormir et si tu dors tu perds des places. Il faut accepter de perdre quelques places. Ça a été mon gros problème sur la Maitre Coq, j’étais devant avec Armel et quand tu as un mec comme Armel à côté de toi, tu ne vas pas dormir sinon tu es sûr qu’il va te doubler. Je me suis effondré en lucidité à la fin, je ne comprenais plus rien. Il faut être intelligent - déjà que de base pour moi, ce n’est pas évident [rire].

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