Interview / Jérémie Beyou : "On est des découvreurs sur ces monocoques volants"

Jérémie Beyou © G. Lebec

Jérémie Beyou, skipper de l'IMOCA Charal a été le premier à expérimenter le vol en IMOCA avec la mise à l'eau de son bateau en août 2018. En un an, sa machine de course a gagné en fiabilité et s'est d'ailleurs illustrée sur les grandes courses de l'année 2019. Sur la Transat Jacques Vabre 2019, la concurrence sera rude, entre les nouveaux foilers et les anciennes générations "upgradés".

Jusqu'à ses 13 ans, Jérémie Beyou évolue en dériveur, avant de passer en Moth Europe jusqu'à ses 17/18 ans. Il enchaine ensuite avec des navigations en habitable et participe à sa première Solitaire du Figaro en 1997. "J'ai gagné trois fois cette course."

Après une longue période en multicoque ORMA avec Pascal Bidégorry, Jérémie découvre l'IMOCA en 2003 en participant à la Transat Jacques Vabre 2003. "Depuis, j'alterne entre le Figaro et l'IMOCA en participant à des Vendée Globe, des Transat Jacques Vabre…"

Un marin technique, mais un marin avant tout !

Jérémie parait inaccessible et inébranlable, dégageant l'image de ce mec ultra technique et besogneux.

"J'ai cette image du gars qui passe en force. C'est sûr que ce n'est jamais acquis. Toutes les victoires en solitaire ce n'est jamais les doigts dans le nez. Il faut toujours s'arracher pour gagner le petit mètre en plus. Je fais ça depuis longtemps et je prends un énorme plaisir à aller en mer et à aller sur ces machines qui sont fabuleuses. On gère la mise au point des performances, de la maintenance… On est des découvreurs sur ces monocoques volants."

Mais la mer, ce n'est pas qu'un moyen d'exercer son métier, c'est aussi son univers.

"Je prends un énorme plaisir à continuer de naviguer et à être en compétition. Si ce n'était pas le cas, honnêtement, je ne serais plus là. Il faut une énorme motivation pour faire ce que l'on fait ça et ça passe par le plaisir que l'on prend. J'aime être sur l'eau sur toute forme de support. Je fais du kite, de la planche, du cata, du Finn, du Moth… Mon univers c'est la mer et le littoral. Je serais incapable de faire autre chose."

Le précurseur des monocoques volants

Depuis août 2018, il navigue sur l'IMOCA Charal, le premier des "foilers de nouvelle génération." Contrairement aux autres IMOCA dotés de foils, ces nouveaux bateaux ont été "dessinés autour de leurs foils et à la nouvelle jauge des foilers." Par nouvelle jauge, il parle de la validation des réglages de rake sur les foils, autorisé depuis le Vendée Globe 2016.

Ce plan VPLP construit chez CDK "va beaucoup plus vite avec de grands foils." 

Un bateau plus stable et plus équilibré

Si les débuts ont été difficiles d'un point de vue technique pour Charal, le bateau a démontré tout son potentiel un an après sur les courses de la saison 2019. L'équipe technique a beaucoup travaillé sur l'équilibre et la stabilité de vitesse.

"On a travaillé sur les voiles et les réglages dans toutes les conditions de vent. On a changé les deux safrans, la quille pivotante (90° d'un bord à l'autre). On a optimisé les réglages dynamiques, mais aussi les foils – que l'on peut monter/descendre, le mât rotatif, ou encore les ballasts…"

Le team a œuvré des heures durant sur la cohérence de tous ces réglages avec l'objectif d'avancer vite tout le temps. Le but est de gagner en polyvalence et de réduire les "trous" dans les polaires de performance.

L'équilibre dynamique du bateau a également été retravaillé notamment au niveau du volume des ballasts, mais aussi du bulbe de quille, totalement renouvelé. "Ça modifie la quête, mais aussi la stabilité."

© G. Lebec

Encore des optimisations à venir

Cet hiver, Charal va entrer en chantier pour un nouveau travail d'optimisation. Il recevra notamment une nouvelle génération de foils. "On a lancé la production d'une nouvelle paire de foils que l'on recevra cet hiver. Nous les installerons avant la mise à l'eau prévue en mars 2020."

Pour concevoir cette nouvelle paire de foils, l'équipe technique a effectué un gros travail sur simulateur dynamique chez VPLP. L'évolution des modèles numériques est en constante évolution et a permis le dessin de ces nouveaux appendices, qui promettent une belle progression des VPP.

"On a commencé à travailler sur ce bateau début 2017. Deux ans après la mise à l'eau, l'expérience acquise dans la mise en œuvre des composites sur ces pièces complexes a permis d'augmenter la résistance en charge des foils et d'optimiser les profils".

D'autres postes de travail vont permettre de perfectionner Charal, comme les voiles ou l'accastillage.

Un programme de développement complexe

Un an après la mise à l'eau, Jeremie maitrise beaucoup mieux son bateau. En effet, les débuts ont été difficiles, car ils ont dû défricher un univers technologique encore inconnu il y a peu.

"Ce sont des bateaux complexes sur lesquels nous n'avons aucun asservissement électronique ni système d'automatisation des foils. Nous sommes capables de faire des pointes de vitesse exceptionnelles. Donc notre travail consiste à augmenter notre vitesse moyenne avec des foils polyvalents et performants. C'est un réglage de compromis pour pallier à l'absence de réglage constant lors de nos navigations en solitaire."

L'équipe et le skipper ont énormément travaillé sur Charal, en répondant au programme qu'ils s'étaient fixés. "On savait qu'on allait découvrir beaucoup de choses sur ce bateau. Entre notre maitrise à la veille de la Route du Rhum 2018 et celle d'aujourd'hui, c'est le jour et la nuit."

© G. Lebec

L'acquisition d'expérience

Pour fiabiliser l'IMOCA noir et argent, le team a beaucoup navigué, pour expérimenter des conditions variées. "On se base sur le principe qu'on apprend à chaque navigation. On a testé le bateau dans des conditions rudes, notamment au printemps 2018, mais aussi dans des conditions hivernales, après la Route du Rhum 2018. Ces tests nous ont confirmé la fiabilité structurelle."

Le team a également pu éprouver le vol et valider cette nouvelle capacité, uniquement actée sur le papier au départ. "Nous avons passé plus de temps sur la construction que les nouveaux bateaux qui ont pu gagner un peu de temps en voyant le résultat final."

Car si Charal est sorti un an avant les autres, c'est que Jérémie n'avait plus de bateau et voulait respecter un certain timing. "Avant chacun de mes Vendée Globe, je regrettais une préparation trop hâtive. Je voulais quelque chose de différent pour 2020."

Mettre le bateau à l'eau en 2018 offrait la perspective à l'équipe d'analyser l'IMOCA et de préparer une version N° 2 pour 2020. Aujourd'hui, Charal est fiable et ne rencontre plus les problèmes techniques inhérents à tous les nouveaux bateaux.

"On a un bon bateau et sans doute le meilleur en termes de potentiel et de fiabilisation au départ du prochain Vendée Globe. De là à savoir si notre calendrier était le meilleur, je ne sais pas. C'est sûr que les équipes qui ont mis à l'eau récemment auront une période de découverte plus courte que la nôtre, car on a ouvert la voie de ces bateaux volants."

Pour autant, Jérémie reste rationnel et sait que Charal ne sera pas sans concurrence. On attend beaucoup du nouveau plan VPLP d'Alex Thomson ou encore du plan Verdier Apivia de Charlie Dalin.

Les forces en présence

Pour concevoir Charal, le team s'est largement basé sur les statistiques météorologiques d'un Vendée Globe et l'objectif à atteindre. "Sur le Vendée Globe, notre objectif est d'être en tête après le contournement de Sainte-Hélène, à la sortie de l'Atlantique Sud."

C'est avec cette ambition que le Charal Sailing Team a construit un bateau avec une carène assez tendue et des foils pour faire du près correctement. "Notre vision est d'être capable de décoller très tôt, dès le reaching medium. On a ciblé des foils qui poussent fort en faisant voler le bateau intégralement. On a essayé de réduire au maximum la trainée de carène dans ces allures de décollage. Du coup c'est un bateau qui est plutôt rond au niveau du tableau arrière." Par conséquent, la trainée est limitée vis-à-vis des concurrents.

Objectif victoire, mais concurrence acharnée

C'est fin prêt que Jeremie prendra le départ de la Transat Jacques Vabre 2019. Boosté par ses récentes victoires sur le Défi Azimut ou encore la Rolex Fastnet, il compte bien conserver son statut.

"On a envie de garder cette place. Sur le Défi Azimut, on a maintenu l'écart tout au long de la course. On a navigué proprement. Sur la Rolex, c'était moins abouti même si l'on a gagné. On ne se fait pas de fausses idées, ça va être dur. On évite de s'embaler mais l'objectif, ça reste la victoire."

Pour autant, il devra faire face à de nouveaux concurrents, absents des courses précédentes. "Notre bateau est fiable et à notre main. Nous sommes prêts et l’on pense avoir des atouts et avoir prouvé qu'on pouvait être leader. Maintenant, il va falloir faire avec les autres. Apivia a un beau potentiel, avec un super équipage. On se méfie d'eux, mais d'Alex (Thomson) aussi. Sur Arkea, ça va continuer à progresser et il ne va pas rester sur les résultats qu'il a faits sur le Défi. PRB est très fort, consistant et constant."

Comme sur ces deux courses précédentes, il sera accompagné par Christopher Pratt. Les deux marins ont établi une stratégie d'attaquants qui permet de creuser l'écart avec les concurrents. Jérémie et Christopher ont une "longue histoire" et ont déjà couru ensemble en Figaro, sur le Tour de France à la Voile ou encore sur la Transat Jacques Vabre.

"Christopher a essayé de monter un projet Vendée Globe 2020 qui n'a pas abouti. On lui a donc proposé de nous rejoindre. J'avais déjà participé à une Jacques Vabre qui s'était bien passée en sa compagnie."

Habitué de "la maison" et travaillant régulièrement avec le team, Christopher Pratt s'est vite imposé comme le co-skipper idéal. Ayant eu son propre projet IMOCA DCNS et ayant collaboré avec Armel le Cléac'h ou encore Jérémie Beyou sur Maître Coq, Christopher est à l'aise en solitaire.

"Il a toutes les qualités d'un skipper et sait mener le bateau en solitaire. On s'amuse aussi. On parle le même langage, on a la même façon de faire. On sait que nos bateaux sont complexes et c'est plus simple de ne pas se compliquer la vie avec un mauvais choix de coskipper."

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