Interview / Sébastien Rogues : "Mon rêve, c'est le Jules Verne. C'est ce qui fait battre mon coeur"

Sébastien Rogues © Charles Tiger

Sébastien Rogues vient de prendre le départ de la 14e édition de la Transat Jacques Vabre à bord de son Multi50 Primonial. Il s'est confié avant son départ sur son arrivée en Multi50 et ses ambitions de course au large.

La découverte de la course au large par le Mini

Dans sa chambre d'enfant, des posters de ses idoles ornent les murs. Ce ne sont ni des chanteurs ni des acteurs qui font briller les yeux de Sébastien Rogues, mais bien des navigateurs. Lionel Lemonchois, Michel Desjoyeaux… Lui aussi rêve de devenir coureur au large professionnel, mais il n'ose l'espérer.

D'autant plus qu'il n'a pas un parcours conventionnel. "Je n'ai pas vraiment suivi le cursus fédéral. J'ai commencé la course au large en faisant du Mini 6,50 en 2007. J'étais étudiant et je rêvais de participer un jour à la Mini Transat."

C'est alors qu'il rencontre un sponsor pour sa première Mini Transat en 2009, qu'il court en série, avec une 8e place à la clé. Le courant passe bien et il rempile pour deux autres saisons, mais cette fois-ci en proto. "C'était sur le Mini 716, un proto Lombard, construit par Henry-Paul Schipman, baptisé Maisons de l'Avenir." Il est alors sponsorisé par Éole Génération et GDF Suez.

En 2011, il repart pour une nouvelle transatlantique. "J'ai remporté la première étape, mais j'ai été obligé d'abandonner sur raisons médicales."

Après deux saisons en Mini qui lui ont permis d'acquérir "les bases de son métier et de poser les fondations pour des projets plus importants", Sébastien décide de voir plus grand.

Envie de naviguer sur plus grand

"Faire du Mini, ça permet de valider que l'on est fait pour la course au large. C'est une coque de noix, sans confort où l'on navigue mouillé H24… Quand on fait du Mini, on n'a souvent pas ou peu de budgets et tout est fait à l'arrache. Mais j'ai compris que je voulais faire de la compétition. J'avais aussi réussi à monter ma petite entreprise et à comprendre comment ça fonctionnait."

Car Sébastien n'est pas qu'un navigateur, c'est aussi un entrepreneur qui gère ses projets voile. "J'ai appris à gérer une entreprise à travers mes projets Mini. Je gérais les relations avec les partenaires, connaissait parfaitement le trajet du TGV Lorient-Paris… J'ai compris le job et j'avais envie d'un plus gros bateau."

Un premier Class40

En 2012, toujours en partenariat avec Éole Génération et GDF Suez, il passe donc en Class40. Il participe à sa première course, la Solidaire du Chocolat avec Bertrand Delesne et termine 5e. Il participe ensuite à l'Atlantic Cup sur la côte ouest américaine puis à la Québec — Saint-Malo avec Sébastien Marsset et Rémi Beauvais, où le trio décroche une 3e place.

En prévision des prochaines courses — et notamment de la Transat Jacques Vabre 2013 et de la Route du Rhum 2014 — Sébastien aimerait un bateau plus récent.

Un deuxième Class40 et deux saisons de victoires

"Je suis un compétiteur et je voulais devenir le mec à battre. J'ai alors pris ma première décision de chef d'entreprise, en laissant de côté le marin. J'ai dû porter des risques financièrement importants pour faire construire un Mach40 2 sur plan Manuard."

Rapidement après sa mise à l'eau, il remporte toutes les courses côtières en équipage auxquelles il participe : Record SNSM, ArMen Race et Grand Prix Guyader. Il remporte ensuite Les Sables – Horta avec Armel Tripon, enchaine avec le Rolex Fastnet Race et la Transat Jacques Vabre.

"Ce bateau était hallucinant. Il m'a accompagné pendant deux magnifiques années. C'était un bonheur sans nom. Bonheur à l'imaginer, à le faire construire, à le voir 'naitre" chez JPS Production. Mais comme toutes les belles histoires ont une fin, il m'a manqué une victoire."

En effet, la Route du Rhum 2014 lui échappe. Alors qu'il vient de porter assistance à Pierre-Antoine sur Olmix, son bateau se disloque et lui interdit de continuer l'aventure. "Après deux ans de victoires ininterrompues, celle de la Route du Rhum m'échappait. J'étais forcément déçu."

Cette année-là, c'est Loïck Peyron qui remporte la victoire en Ultim. Il a 54 ans et tente, depuis des années, d'accrocher à son tableau de victoire la mythique transat. "Ça fait relativiser sur beaucoup de choses. C'est une carrière une Route du Rhum, qui s'offre à très peu de monde. Ça aurait été trop simple de gagner comme ça."

Acquérir l'expérience du foil

Sébastien décide alors de passer à autre chose : les foils. "J'ai voulu, à travers mes projets sportifs acquérir l'expérience du foil et apprendre toutes les composantes autour des bateaux volants en les partageant avec mon équipe."

La 34e édition de la Coupe de l'America, qui se court en AC72 le fait jubiler. "Il se passait un truc de dingue ! Et soit tu en faisais partie, soit tu subissais le truc au lieu de pouvoir naviguer dessus."

Le skipper du Multi50 Groupe Primonial arrête l'offshore et le monocoque pour se consacrer à ces supports à foils. Le seul bateau volant qui se pratique avec des budgets raisonnables à cette époque est le GC32, un catamaran volant de 12 m de long capable de vitesses de pointe à 40 nœuds.

"C'était un grand écart professionnel. Je passais du monde de la course au large en monocoque, sur des courses en solitaire ou en double d'une vingtaine de jours à la barre d'un multicoque volant, sur des régates de 20 min, données partout dans le monde."

L'idée n'est pas de performer, au vu des concurrents, mais d'essayer d'évoluer dans un domaine sportif, sans "être trop nul." On est en 2015, et c'est le début du circuit GC32, qui a depuis gagné en importance. "J'avais bien conscience que je ne pourrais jamais avoir la technicité de barre et les sensations des autres équipages. C'est quelque chose que l'on ne développe pas autant dans la course au large."

Finalement, ces trois années sur le circuit des bateaux volants lui permettent de comprendre "comment un bateau vole, de gérer le vol en 3D, de comprendre l'action des voiles sur les foils." Aujourd'hui, Sébastien comprend et a intégré le mécanisme du vol sur un bateau de 10 m comme de 30 m.

Rassembler l'offshore et l'inshore

Heureux de ces années passées à "voler", Sébastien décide de rassembler les deux mondes dans lesquels il a évolué. Le premier est l'offshore, qu'il a pratiqué en Class40 et en Mini et le deuxième est l'inshore, qu'il a découvert en GC32. Et pour lui, le bateau qui s'y prête le mieux est le Multi50.

"C'est un projet qui est né sur la Rolex en 2013. À l'arrivée aux Scilly, en tribord amure au près, on croise l'Ultime Banque Populaire (aujourd'hui Spindrift). Il avait déjà tourné le Fastnet et arrivait à Plymouth. À ce moment-là, je me suis dit que je ne referais plus jamais de monocoque. C'est stratégiquement différent, on se déplace comme on a envie entre les différents systèmes météo et le rapport temps/vitesse n'est pas le même qu'en monocoque."

Passionné de course au large et de multicoque, il décide alors de se lancer dans un projet Multi50, la classe qui lui permet d'accéder au mieux à la navigation sur plusieurs coques.

"Autant au niveau du budget, qu'à l'accès aux plus belles courses au large. Ce sont des bateaux simples, mais dangereux, un mix entre un Class40 et un GC32. Du fait de ses dimensions "réduites" de 15x15 m, ce sont des bateaux super engagés. Ils sont aussi légers — 4 tonnes — et peuvent chavirer dans 15 nœuds de vent. On a une sorte d'épée de Damoclès au-dessus de la tête. Du coup, c'est la plus belle école du multicoque offshore. Je ne connais pas de bateau plus volage que ceux-là et le jour où l'on changera, on aura des bateaux plus rapides, mais plus sages en termes de nervosité."

La naissance du partenariat avec Primonial

Sébastien doit d'abord trouver un nouveau partenaire. GDF Suez a mis fin à leur contrat en 2017. Il rencontre alors Primonial, une "entreprise avec une énergie géniale." Pour diversifier sa stratégie de sponsoring, Sébastien décide de lancer le Yacht-Club des entrepreneurs, un club d'une trentaine de partenaires.

"Quand on a un seul sponsor, comme c'était mon cas avec Engie, qui contribue à 95 % de son chiffre d'affaires, c'est difficile à vivre quand il s'en va. Le Yacht-Club permet de faire participer des TPE et PME à la course au large. Ça marche super bien. J'ai cru monter un club de partenaires et j'ai l'impression d'avoir monté une start-up. Notre architecture digitale à l'air de fonctionner et peut se décliner sur d'autres supports, avec du potentiel derrière. Chacun y trouve son compte : expérience, navigation, visibilité."

© Charles Tiger

Primonial, l'ex-Réauté Chocolat, vainqueur de la Route du Rhum 2018

Grâce à Primonial et son Yacht-Club des entrepreneurs, Sébastien a pu racheter l'ex-Réauté Chocolat, Multi50 vainqueur de la Route du Rhum 2018 avec Armel Tripon.

"C'est un super bateau, très performant. On l'a vu sur les Grands Prix, cet été. C'était aussi le bateau avec le meilleur rapport qualité/prix du marché. Il a aussi la capacité d'évolution la plus importante actuellement. Le modèle de financement du Multi50 n'est pas simple. Les bateaux neufs coutent assez cher et si le prix de fonctionnement est accessible aux partenaires, on ne peut pas se permettre des frais d'amortissement importants. Si on achète trop cher, on revend à perte. Le prix de Réauté convenait à mon budget."

Avec un projet démarré tardivement — le bateau a été mis à l'eau début août 2019 — il n'était pas envisageable de penser optimisation tout de suite. De toute façon, le bateau est "dingue, pris en main par mon ami Armel Tripon qui a fait un travail énorme en entretien et une préparation magique. Ça nous a permis de rentrer tout de suite dans une démarche sportive."

Après un été à naviguer, Sébastien a pu éprouver son nouveau bateau et a déjà pensé à des pistes d'optimisations. "Aujourd'hui, je sais quoi optimiser. Il y a deux mois, je ne savais pas du tout. Le bateau marche déjà pas mal, mais le mât est obsolète. Il faudra le changer pour gagner en performance. J'ai aussi l'ambition de changer les flotteurs pour ramener le bateau au poids et avoir une meilleure trainée. Il a de grosses capacités d'évolution."

Une classe Multi50 en développement

Cette année, la Classe Multi50 n'est pas très représentée avec seulement trois bateaux au départ de la Transat Jacques Vabre 2019. "En même temps il n'y aura pas d'autres multicoques." Pour autant, l'année prochaine, la donne sera différente puisqu'on trouvera 8 bateaux au sein de la classe.

Une configuration qui convient bien à Sébastien, pour faire son trou en Multi50. "On est heureux d'intégrer la classe dans ces conditions, avec peu de bateaux, ce qui nous permet de nous faire moins déborder. On prend les choses de manière plus simple."

© Charles Tiger

Un outsider à surveiller

Pour la Transat Jacques Vabre, Sébastien sera accompagné par Matthieu Souben. S'ils sont de véritables compétiteurs et ne participent à une course qu'avec la victoire en ligne de mire, ils savent que c'est un peu différent sur cette transatlantique.

"Il n'y a qu'une seule place et il faut savoir regarder autour de soi. J'ai deux concurrents qui sont des spécialistes des multicoques. Thibaut est le favori avec un bateau neuf et c'est un excellent marin. À ses côtés, Gilles Lamiré et Antoine Carpentier ont le bateau le plus titré de la classe. Gilles possède une grande expérience du Multi50 et Antoine une grande expérience de la course au large. Il est d'ailleurs connu comme le mec qui ne lâchera jamais."

Malgré une préparation un peu courte, mais performante, Sébastien et Matthieu savent qu'ils naviguent sur un bon bateau. Leur place ? "L'outsider à qui on ne doit pas laisser trop de place, sinon, il mangera tout ! Certes on n'est pas favoris, mais je me prépare à être en tête de course. On sait où aller, le rythme que l'on s'imposera et celui que l'on ne dépassera pas. Les multi50 sont dangereux, notamment quand on navigue au-dessus de ses capacités ou de son niveau de jeu".

Mais une inconnue reste à résoudre. "On ne sait pas ce qu'est un rythme de Transat Jacques Vabre en multicoque. Pourra-t-on le tenir ?" À l'échelle d'une transatlantique, Sébastien sait que tout ne se jouera pas en quatre jours.

Pour le routage — les Multi50 sont autorisés à se faire accompagner d'un routeur à terre — Sébastien fait appel à Julien Villion. "C'est un super routeur, qui possède beaucoup d'expérience, biberonné par Jean-Yves Bernot. C'est notre 3e équipier. En Multi50, le rythme est plus compliqué, et Julien va nous suivre à la route et nous aider à trouver le chemin le plus optimisé pour passer à travers les dépressions, le pot au noir ou les alizés."

"Notre équipe est performante et on a envie d'aller loin. On a le couteau entre les dents ! On est morts de faim, reposés et prêts, alors que la bataille commence ! Notre véritable seul objectif est d'arriver à Salvador. On a fait notre maximum, on a navigué comme jamais et l’on n’aura aucun regret. Si l’on fait tout ça, on devrait être dans le bon paquet. Après ça se jouera sur des détails", conclut Sébastien.

Des rêves de Jules Verne

Si Sébastien vient d'intégrer la Classe Multi50 — "le premier échelon de son rêve" — ce qu'il rêve d'accomplir c'est le tour du monde en équipage. "Mon rêve, c'est le Jules Verne. C'est ce qui fait battre mon cœur."

Le skipper aimerait avoir l'opportunité de monter un projet pour essayer de battre ce record, mais surtout pour avoir l'opportunité de couper la ligne de départ. "C'est ce qui se fait de mieux dans la course au large. En ce qui me concerne, c'est mon Graal absolu. C'est ce qui me drive au quotidien, ma petite flamme intérieure."

Sébastien sait aussi que c'est l'un des projets les plus durs à monter, un de ceux qui coutent le plus cher, sur des bateaux qui coute encore plus cher.

Pour la Transat Jacques Vabre 2019, Sébastien partira avec Matthieu Souben. Un choix qui n'en était pas vraiment un puisque les deux navigateurs se connaissent depuis plus de 10 ans et s'entendent très bien. "Il a une double expérience de navigant et d'ingénieur/designer de voile. Il me fait bénéficier de son expérience en Formule 18 ou en Multi50 ou Maxi80 avec Lionel Lemonchois. Il a une incroyable expérience du multicoque, c'est un prodige de la voie. On est très complémentaire."

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