Que vit Sébastien Rogues en course ? Sensations et peur…

© Tiger Production

La course à la voile, ce sont des performances, des palmarès, de la stratégie, de la technologie, bien sûr. Mais aussi de singulières sensations pour les skippers ! Sébastien Rogues se livre…

Sa toute première navigation, il l'effectue à l'âge de six ans. Décisive sans doute puisque depuis, il s'est passionné pour la course à la voile. Il y débute une carrière professionnelle en 2008. Aujourd'hui basé à La Baule, ce trentenaire s'est placé, en novembre dernier, à la 3e place de la Transat Jacques Vabre Normandie Le Havre dans la catégorie Multi50.

© Charles Tiger
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La vue

Nous sommes en 2007. Je participe alors la Transgascogne, une épreuve en double. C'est l'une de mes premières courses… Nous sommes partis de Port Bourgenay, direction Giron, en Espagne. C'est là que nous faisons face au front le plus puissant que j'ai connu jusqu'à présent. Et nous naviguons sur un tout petit bateau de 6,50 m seulement ! Imaginez donc : à l'avant du front, le ciel uniformément gris est si bas ; la pluie intense nous frappe violemment ; le vent forcit… Et nous voilà au cœur de la tempête : le vent atteint les 60-65 nœuds, incroyable ! La mer s'est aplatie. Une fausse accalmie, car dès le front passé, elle se déchaîne à nouveau : de monstrueux creux qui font entre 6 et 8 mètres… Et ces énormes vagues déferlent sur nous, manquent de nous retourner à chaque instant. Comme c'est la nuit, on tente d'éclairer, à l'avant du bateau, avec un gros projecteur, pour voir ce qui nous arrive dessus : nous essayons d'anticiper le déferlement des crêtes en virant dans leur sens pour éviter de chavirer… Clairement, au milieu de ces éléments déchaînés, j'ai eu alors l'étrange sensation que je n'avais rien à faire là ! Il y aura huit ou neuf hélitreuillages de skippers autour de nous : une vraie hécatombe… Nous, nous passons : de la chance certainement !

© Marie Lefloch Photographie
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Le toucher

C'est une sensation rare à laquelle je pense. Je ne la ressens qu'à bord, me semble-t-il. C'est cette unique impression de faire corps avec un objet, de sentir que je ne fais qu'un avec mon bateau. Je vous explique : le pilote automatique est enclenché ; je pose mes mains sur la casquette, ou je tiens une écoute... Et là, à certains moments, qui me font aimer la course à la voile intensément, j'entends, par mes paumes, ce que me dit mon bateau. C'est une sorte d'encodage qui s'effectue alors, entre lui et moi. Je perçois les vibrations, leur fréquence et leur force, des à-coups, réguliers ou soudains, les décélérations et les accélérations… Mes mains deviennent des capteurs essentiels pour moi. Plus importants que ce que je vois en fait. Et je peux rester des heures ainsi à l'écoute, jouissant de cette connexion entre lui et moi. Et puis ça cesse, souvent d'un coup. Tant bien que mal je tente de recréer ce lien, mais… voilà pourquoi le toucher me procure une certaine exaltation je dois dire !

© Tiger Production
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L'ouïe

Bien sûr, il y a le bruit, bien spécifique, de la navigation, qui me vient tout de suite en tête. J'y suis tellement habitué : le vent qui souffle, la mer qui s'agite, le pilote automatique qui agit, le bateau qui file, tape… Je me rappelle aussi les voix, et notamment celle de Matthieu Souben, mon coéquipier lors de la dernière Transat Jacques Vabre. Quand, au milieu de l'atlantique, sur un bateau de course, deux mecs seuls se parlent, ça ne peut pas être comme à terre dans un contexte « normal ». Les sujets que l'on aborde alors vont bien au-delà, bien sûr, de la régate, de la stratégie ou la route à suivre… Les échanges sont d'une autre profondeur, d'une vérité bien supérieure. Les propos tenus prennent une force particulière. Tout y porte. À terre, tout est d'une intensité plus modeste. Je me rappelle notamment d'une difficile décision que nous avons dû prendre : nous arrêter au Cap Vert. Nous avons échangé alors, et nous étions « à poil », physiquement autant que moralement. Dans ces moments-là, tout ce qui est alors dit relève d'une sincérité pure, extrême. Rien à voir avec un apéro à terre chez des amis, où l'on partage des nouvelles du quotidien, où l'on discute de sujets sans enjeux particuliers… Se demander « comment ça va » à l'arrivée d'une transat, ça n'est pas vraiment comme lancer un « comment ça va ? » à la cantonade. Les mots ne peuvent avoir le même sens alors…

© Charles Tiger
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Le goût  

À vrai dire, je ne prête pas beaucoup d'attention à ce sens quand je cours, car il n'a aucune action sur la performance, qui m'intéresse avant tout ! Mais, bien entendu, il y a l'air iodé, dont on a, en permanence, le goût en bouche. Plus épisodique, je me rappelle celui du dentifrice. Et de la sensation agréable de dents nickel après le brossage ! C'est un petit plaisir super sympa que je m'offre quelques jours après le départ. Pas tout de suite après, car mon nécessaire de toilette est toujours au fin fond de mon sac. Pendant les premiers jours au moins, je privilégie d'autres activités que de me laver : par exemple, dormir ! Me faire beau n'est qu'accessoire pour moi alors. Quand je suis en double, c'est un minimum de respect pour mon coéquipier qui me fait sortir brosse et pâte plus tôt. Une fois que j'ai tout mon matériel sorti et à portée de main, cette sensation de fraîcheur générale qui me requinque, je me l'offre plus fréquemment. Un autre goût me revient à l'esprit : celui de la première bouchée d'un plat lyophilisé… que je peux apprécier ou non d'ailleurs ! D'une course à l'autre, j'oublie les gouts qu'ils ont tous, alors il y a toujours, pour moi, un petit suspens avant cette première bouchée. La meilleure bonne surprise que j'ai eu à ce propos, c'est le petit salé aux lentilles, bien équilibré et rehaussé par du laurier. Ce doit être ce bon goût de terroir, de campagne, que j'apprécie en pleine mer ! Avec Mathieu Souben, on l'avait découvert lors du convoyage du bateau pour aller au Havre prendre le départ de la Transat Jacques Vabre l'année dernière. Et on s'en est ouvert un autre, durant la course, juste après le passage de l'équateur : on a mangé utile bien sûr, car c'est nourrissant, mais aussi avec plaisir parce que ça rappelle un peu la terre ferme !

© Charles Tiger
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L'odorat 

Mes meilleurs souvenirs d'odeurs, quand je suis en mer, sont liés à la terre… Celle d'une côte que je longe sans même m'y arrêter, mais que je sens, là, bien présente, surtout quand je suis sous le vent. Le Cap Vert, les Canaries… Les senteurs issues de la terre et celles des activités humaines qui s'y déroulent. Une sorte de carte postale olfactive - et sympathique je trouve - que je reçois sur mon bateau par le biais de mes narines ! Je tente alors d'imaginer ce qui se passe là-bas… Quand c'est la fin d'une transat, ces effluves sont plus intenses, parce qu'elles sont toutes neuves, elles arrivent après une période d'abstinence ! C'est un premier contact avec la terre que j'ai quitté il y a déjà un certain temps. Et là je me dis : « tiens, ils mangent un peu gras ici », ou « c'est bien pollué par là »… Bien sûr, pour moi qui aime vraiment la compétition, la performance, le parfum de la victoire n'a pas d'égal : en 2013, quand j'ai couru la Transat Jacques Vabre, que j'ai senti la terre caraïbe, que j'ai compris que j'allais gagner… Mais, en cet instant-là, je n'ai pas eu que l'odorat en éveil, c'est vrai, tous mes sens l'étaient !

© Marie Lefloch Photographie
© Marie Lefloch Photographie

Et la peur ? 

2008, la Pornichet Select en 6.50. Une de mes premières courses. La ligne d'arrivée juste franchie, en seconde position. La Baie de la Baule devant. 4h30 du matin. Nuit noire. Gros régime dépressionnaire. 35 nœuds de vent. 22 : c'est mon âge. Un âge auquel, on est encore un peu tout fou. Un âge qui ne permet pas d'avoir vraiment conscience du danger. A l'avant du bateau, je vais affaler mon génois. Une déferlante… et je tombe à l'eau. 12°C : je suis en legging. Et je me dis que ça va être un dur moment à passer, mais je n'imagine pas y rester. Et puis, minute après minute… Personne. Seul dans la mer. La peur. Je commence à accepter que ça puisse arriver, sans que ce soit vraiment conscient. Une chose qui me vient, peu à peu. Je me bats comme un lion, oui, pour rester, là, mais je comprends alors aussi que tout peut aussi s'arrêter, là. Et ces lumineux immeubles devant moi, apparaissaient et disparaissaient au grès des vagues. Pas si loin, mais trop, tout de même… La peur, alors, de mourir tout simplement, de ne plus revoir ses proches, s'impose, accompagnée, presque contrebalancée en fait, par une acceptation globale de ce qui va - de fatal… - sans doute arriver. Si j'ai l'impression d'accepter, c'est aussi sans doute parce que je commence à planer. Mon corps s'affaiblit, mes sens s'insensibilisent /s'anesthésient : le vital seulement est assuré alors… Et a tenu, au final. Quand on m'a enfin retrouvé, une heure et demie était passée. Presque nu, parce que j'avais enlevé mes vêtements pour m'alléger. Les poumons emplis d'eau. 33°C. Une longue perte de connaissance... Ne plus revenir sur terre, ça n'est pas l'objectif en course à la voile !

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