Après un départ le 1er janvier de Mindelo, Nicolas et Hateya mettent le cap vers l'ouest, direction la Martinique. Dans ce journal de bord très intimiste, il nous raconte ces heures solitaires et ses états d'esprit sur la seconde moitié du voyage.
Divagations
11 janvier 2024 : Encore la nuit. Juste assez de vent pour que le bateau avance. Une houle toute douce me berce de droite à gauche, avec toujours le bruit de l'eau. Mon esprit divague. Mon corps est comme en apesanteur, je sens la mousse de mon matelas, mais plus le poids de mon corps. Suis-je dans l'eau ? Sur l'eau ? Je me sens avec l'eau, avec la mer.
Je me laisse aller dans un rêve très doux. Et là un bruit de tonnerre ! Je me réveille. Où suis-je ? Il n'y avait pas d'orage de prévu. Re-bruit de tonnerre. Ce sont les voiles et les tangons qui claquent, car il n'y a plus assez de vent. Je me lève, vérifie pour que tout soit en ordre et me recouche. Mais impossible de revenir où j'en étais dans mon rêve…
Planning d'une journée type
12 janvier 2024 : Je me réveille. Avec toujours cette sensation d'être dans mon rêve avec la houle qui me porte à droite, puis à gauche, puis en bas, puis en haut. J'ai l'impression que le bateau va trop vite.
J'ai vu des nuages arriver juste avant la nuit. La houle est plus forte. Il y a plus de bruit du vent. Tous ces signes annoncent une météo plus capricieuse. Mais quand je sors sur le pont, tout est calme. Je contrôle la vitesse, mais rien d'anormal. On navigue autour des 4 nœuds. Je retourne me coucher.

Avec le lever du jour, je réalise que ça fait 3 jours que je n'ai pas changés de cap et que le vent non plus, que la houle me pousse toujours. C'est génial ! Du coup, mes journées ressemblent un peu à ce programme type :
Réveil avec le soleil. Je fais le tour de vérification du matin. Je regarde le vent, le cap puis j'installe le panneau solaire portatif. J'éteins les feux de navigation et je retourne me coucher selon la qualité de la nuit passée… Dans la matinée, j'écris, puis je me fais à manger ma grosse plâtrée. Aujourd'hui, c'est lentilles, carottes et œufs. J'écoute de la musique ou des podcasts le temps de digérer et je bricole le bateau. Aujourd'hui ça va être le remplacement de la courroie d'accessoire sur le moteur qui a lâché cette nuit.
Avec l'après-midi, c'est repos, sieste, réflexion, danse et exercices physiques. Vient la fin de l'après-midi où j'en profite pour faire un bain de mer ou une toilette au gant. Avec la température qui baisse, je profite de glander au soleil pour sécher, à regarder la mer avec de la musique.
Pour le diner, c'est snacks plutôt salés (je n'ai pas mangé un carré de chocolat depuis que je suis parti). J'écoute encore des podcasts en assistant au coucher du soleil. On pense à plier le panneau solaire avant une vérification du niveau d'électricité. J'allume les feux de navigation et file me brosser les dents.
Je remets en place mon couchage qui a été aéré toute la journée et me glisse dedans avec plaisir. De ma banette, j'écoute du bateau. C'est souvent à ce moment-là, qu'il y a des changements de vents ou de houle. Je ressors alors faire les derniers réglages avant d'essayer de m'endormir.
Puis un bruit anormal, une sorte d'alarme, me réveille. Je me lève, fais le tour : voile, vent, électricité. J'en profite pour regarder les étoiles. Je n'en ai jamais vu autant ! Et il y en a pleins que je ne connais pas vu que l'on est beaucoup plus au sud qu'en France… Quant à la lune, parfois elle est visible, parfois elle est ...
... cachée, mais ça ne me change pas grand-chose à ma navigation. Cette visite sur le pont se réalise simplement plusieurs fois par nuit, jusqu'au matin, sans avoir besoin de réveil.
Cet après-midi, la courroie est réparée. Elle s'est cassée, car les poulies étaient rouillées. Je les ai donc poncées et installée la nouvelle courroie. J'en ai profité pour retendre celle de la pompe à eau qui est maintenant au max. À changer en arrivant ! Mais au moins, le moteur remarche nickel.
Je viens de regarder, je suis à la moitié du trajet. La difficulté dans ce genre de navigation c'est la durée, je viens de passer 12 jours en mer, et je trouve ça déjà très long. Combien de jours il me reste ? Minimum 9 à ma vitesse actuelle 4,5 nœuds. Plus si le vent diminue… Je vais peut-être réessayer de lire, mais je ne veux pas me mettre devant un écran. En attendant, je me fais un pain.
13 janvier 2024 : Nuit calme et chaude avec une petite averse, mais pas de quoi nettoyer le bateau ou récupérer l'eau. Mais ça veut dire que je m'approche bien des Antilles ! Aujourd'hui il fait plus de 30° à l'intérieur. Je transpire sans rien faire et dehors il n'y a pas assez d'ombre pour y rester longtemps… Sinon tout va bien.
14 janvier 2024 : Journée tranquille sur l'Atlantique. J'ai juste croisé un tanker ce matin... L'inaction me pousse à regarder les différents mouillages et ports en Martinique. Il y a de quoi faire. Entre nager avec les tortues, explorer les mangroves, aller sur des îlots, le tout avec des paysages magnifiques… Bon plus "que" 8 à 9 jours de navigation.
15 janvier 2024 : J'ai changé de cap, je suis maintenant direct sur la Martinique. Désormais, j'ai la houle et le vent venant plus de travers, donc c'est de nouveau la machine à laver dans le bateau. Cette nuit, j'ai perdu mes derniers œufs et un bidon de 5 l s'est renversé. Et avec une moyenne de 3,7 nœuds cette nuit, ce n'est pas la joie. Il me reste encore 770 milles, soit plus d'un tiers du trajet.
Ce matin, j'ai mis la grand-voile. "Seulement maintenant ?", me direz-vous. Et oui, je préfère manier mes 3 voiles d'avant, plutôt que ma grand-voile. La raison est simple, je peux envoyer mes voiles d'avant sans changer le cap. Alors que pour ma grand-voile, aurique de surcroît, j'ai nécessité à stopper le bateau, me mettre face au vent ou à la cape pour pouvoir la régler… Mais le changement de cap de cette nuit ne me permet pas de mettre plusieurs voiles d'avant. Et comme j'ai pu le constater cette nuit, je n'avance pas.
Alors que maintenant, sous grand-voile et génois, je vais a plus de 5 nœuds, vitesse honorable pour mon joli bateau. J'espère juste que le vent va rester stable, car réduire ma grand-voile en pleine nuit sans repère ne m'attire pas du tout…
16 janvier 2024 : Niveau santé tout va bien, je n'ai plus mal au dos. Est-ce que ce mal de dos était dû à cette traversée ? Je me sens en pleine forme. Je me nourris moins qu'à terre, mais en même temps je fais beaucoup moins d'activité physique qu'à terre, donc ça me paraît équilibré. Pour l'eau, mes urines sont OK et pas de signe de déshydratation. Je n'ai pas vu d'autres animaux, mais en même temps je suis le plus souvent dans le bateau qu'à l'extérieur, car il fait trop chaud et c'est moins confortable.
Maintenant j'arrive à vivre au rythme du roulis de la mer. Même si parfois ma nourriture tombe par terre et que je dois nettoyer et recuisiner... C'est parfois plus de la survie que de la vie. Plein de choses me manquent : parler, faire du sport, les petits plaisirs du quotidien… Je ne pourrais pas être comme Moitessier à rester 18 mois en mer, deux semaines m'auraient suffi.
Dans ma tête, j'ai plein de nouveaux projets, qui me demandent une bonne connexion internet pour savoir lesquels sont réalisables et pouvoir les planifier. Dans ces nouveaux projets, j'aimerais bien aller jusqu'à Québec en traversant les États-Unis, mais par la route pour rencontrer les gens, voir d'autres paysages. Je pense que j'ai assez navigué ! J'aimerais aussi fêter mes 40 ans en France comme il se doit fin août, donc le planning doit être bien réglé.
J'aime bien le coucher du soleil, autant que la nuit avec toutes les étoiles. Cette aventure nourrit chez moi mon besoin d'expérimenter par moi-même, de me mettre dans des situations inconnues et voir ce qui se passe. J'ai fait des enregistrements sonores qui sont très particuliers. On peut entendre une forte respiration, le flot de l'eau sur la coque, des petits grincements, le vent, les voiles qui claquent, des pots qui s'entrechoquent et de temps en temps des œufs qui s'écrasent par terre ! Niveau odeur, c'est plutôt zéro, à part celle de mes bananes qui vont bientôt être mûres !
Niveau préparation, un bateau est prêt quand on le décide, car il pourrait toujours y avoir un truc de perfectible, mais dans ce cas là tu ne pars jamais. Ce que je n'avais pas prévu c'est mon changement alimentaire en un an, j'ai fait mes courses à Santa Cruz de Ténérife il y a un an et si c'était à refaire j'aurai acheté d'autres choses, plus de riz et des pommes de terre par exemple. Mais c'est tellement difficile de savoir ce que l'on va vouloir manger, en mer on n'a pas les mêmes besoins. Là j'ai besoin de plats lourds, car j'ai besoin que mon esprit reste ici. Alors que sur terre je préfère les légumes crus pour être plus léger.
Pour la baignade j'ai un harnais accroché à une longe, accrochée au bateau. Je descends par l'échelle arrière et me laisse porter par le bateau. L'eau est tellement belle et chaude.
Pour les nuits, quand le soleil s'efface à l'horizon et que le bateau est en "mode nuit", je vais me coucher. Quand Hateya a besoin de moi, il me fait signe. J'ai confiance en mon bateau et en la vie.
Je n'ai conversé qu'avec les Français croisés au début de la transat, mais depuis : personne. Il faut dire que je ne croise presque personne et le peu d'âme humaine sont des pêcheurs qui travaillent.
17 janvier 2024 : Nuit plutôt agitée. J'avais bien vu que le vent allait forcir pendant la nuit, mais à la tombée du jour, il a molli, du coup je me suis dit c'est une erreur de la météo et je n'ai pas réduit mes voiles comme il aurait fallu. Le vent s'est bien levé, prévu à 18-25 nœuds, la houle aussi, j'étais bien secoué, mais ça tenait, avec une moyenne à presque 7 nœuds. J'ai choqué la grand-voile pour que ça tire moins sur le pilote automatique, mais la barre était quand même très dure.
Et une heure avant le lever du soleil, le pilote a décroché une première fois, puis on s'est pris une énorme averse de type tropicale. L'averse à peine finie, le pilote décroche une deuxième fois. Ça fait quoi un pilote qui décroche ?
Ça fait que le bateau va où il veut, de préférence là où ça bouge le plus, qu'il faut que je sorte, le remette dans le bon cap, reconnecte le pilote et que je comprenne pourquoi il a fait ça, en l'occurrence là, il y a trop de voile par rapport au vent. Cette fois, je décide de m'équiper et de barrer le temps que le soleil arrive. Puis je me décide enfin à prendre 2 ris dans la grand-voile, ce qui divise par deux sa voilure, afin de pouvoir reconfier la barre au pilote.
Pour cette manœuvre, je vais m'appuyer au moteur. Je l'allume et fais la manœuvre dans ma tête, avec ce vent et cette houle ça va être un peu sport. Une fois que je suis prêt, je me lance. Je mets le moteur en marche avant. Je pousse la barre à fond pour lofer. Je reprends l'écoute de grand voile en même temps, et j'arrive face au vent. Comme prévu, le génois se met à contre. Je fais pareil avec la barre, et la bloque sous le vent avec un bout. C'est bon, je suis à la cape. Le bateau reste plus ou moins stable.
Je relâche la GV pour qu'elle fasseye face au vent, je vais au pied de mât. Hélas, je me rends compte que le tangon a bloqué le deuxième ris et impossible de le bouger dans cette configuration. Je décide donc d'affaler toute la GV, je la saucissonne bien autour de la bôme, et reprends mon cap.
Je débloque le tangon devenu inutile dans cette configuration. Je regarde ma vitesse, je suis encore à 5,7 nœuds. J'ai bien fait d'affaler la GV. Je rentre, me sèche, me recouche. Ça ne m'amuse plus du tout de faire le petit singe comme ça. J'entends un gros Splash… et vois un mètre cube d'eau rentrer dans le bateau, j'avais oublié de fermer le capot…
Plus que 4 jours avant l'arrivée. Ma décision est prise, je vends le bateau en avril.
18 janvier 2024 : Encore une nuit avec du vent et des vagues, une nuit discontinue où mon matelas n'arrête pas d'aller de droite à gauche en grinçant. Mon feu de mât remarche, pas besoin de faire le petit singe en haut du mât, d'ailleurs je ne sais pas si je l'aurais fait, trop de risques pour si peu… En fin d'après-midi, j'ai subi quelques averses. Au pointage d'aujourd'hui, il me reste moins de 300 milles. Avec toujours une bonne moyenne entre 4,5 et 5 nœuds, mon arrivée pourrait bien être le 21.
19 janvier 2024 : Une nuit dans un lit mouillé. J'avais mis mon verre d'eau comme d'habitude au-dessus de mon lit et avec la gîte la moitié s'est renversée… Puis ça a été au tour d'un de mes bidons d'eau de 5l qui avait bien tenu jusque-là ! Il aura au moins participé au nettoyage de mon sol tout salé !
Le jour arrive, mais RAS. Le vent et houle reste dans le dos et ça avance tranquillement. Je me suis remis aux échecs, ça passe bien le temps. Il me reste 260 Milles, j'ai tellement hâte. Plus que deux jours…
20 janvier 2024 : Notre cerveau est impressionnant, pour compenser le fait d'être seul et en manque de relations humaines, cette nuit il m'a fait faire un rêve où j'étais dans une immense soirée rock chic, entre un énorme manoir rempli de pièces de toutes tailles, de passage secret, d'escalier en colimaçon et un jardin aussi impressionnant que celui du château de Versailles. Du monde partout, des amis, des connaissances, tous et toutes dans leur plus belle tenue. Je me réveille de temps à autre ne comprenant pas où je suis ni dans quel sens va le bateau. Je me rendors pour mieux rêver.
Puis un bruit me sort de ce rêve, le tangon est sorti de son axe. Je me lève, le remets et me recouche. J'entends des voix, des pas sur le pont. Je délire, mais je me souviens que je suis seul.
Mon principal besoin quand j'ai débuté l'idée de cette route qui s'achève avec cette traversée, il y a plus de 6 ans, c'était pour vivre une solitude que je n'arrivais pas à assez vivre dans mon quotidien. Mais en 6 ans mon cerveau a trouvé d'autres subterfuges pour combler ce besoin. Cet été par exemple, j'ai passé une très grande partie de mon mois d'août seul sur les routes avec mon camion. Ce qui fait qu'il y a cet énorme décalage entre ce que j'ai mis en place il y a 6 ans et maintenant. Pour mes prochains projets, j'essaierai de mieux analyser mes besoins pour être sûr qu'ils correspondent bien à ceux du présent.
Je remercie toutes les personnes qui m'ont soutenu durant cette traversée par l'intermédiaire de ma mère, je ne m'attendais pas à ça. J'ai été très agréablement surpris. Je suis très heureux que l'on ait pu vivre cette expérience ensemble. Vous m'avez rappelé pleins de bons souvenirs. J'ai vraiment beaucoup de chance de vous avoir !
21 janvier 2024 : Voilà comment je prévois mon arrivée. Ce n'est pas la première fois que j'arrive de nuit dans un mouillage. Cette fois, je vise le crépuscule. J'ai choisi le sud de l'anse Sainte-Anne en Martinique, car il n'y a que 4 m de fond dans du sable sur une grande distance. Au sud, il ne devrait pas y avoir beaucoup de monde. Je devrais arriver vers 17 ou 18h.
Je vais affaler ma seule voile, le génois, 30 min avant d'arriver, sous le vent de l'île. Puis protégé de la houle, mettre mon moteur, ce qui me laissera le temps de préparer mon ancre. Arrivé sur place, je vais choisir un endroit où me mettre, de préférence à l'arrière des autres bateaux, je passerai une première fois pour fixer un point sur mon GPS et être sûr de moi, voir d'où vient le vent et s'il y a du courant.
Puis je reviendrai face au vent en réduisant la vitesse jusqu'à être à l'arrêt au point voulu. Là je jetterai 10 m de chaîne puis mettrai la marche arrière tout doucement une fois la chaîne tendue, je rajouterai 15 m. Je mettrai alors plein gaz toujours en marche arrière et regarderai si le bateau bouge.
S'il bouge, signifiant une mauvaise accroche, je recommencerai. Si l'accroche est bonne, j'éteindrai le moteur et plongerai pour aller voir si tout est OK (j'ai une lampe de plongée si la lune ne suffit pas puis j'irai me coucher en envoyant un petit message à mes proches)
22 janvier 2024 : L'arrivée s'est passée comme prévu, mais à 4h30, avec la pluie en plus. Je me suis mis derrière des centaines de bateaux au mouillage, je n'ai jamais vu ça. Un jeune fou de Bassan m'a tenu compagnie et a retapissé mon cockpit. La nuit était très noire, la lune s'était couchée. Je ne pouvais distinguer que les phares des voitures et au loin les lumières de la ville. Je sentais fortement l'odeur de la terre. Maintenant, je m'écroule dans ma couchette. Plus rien ne bouge. Je sens mes muscles se reposer, je deviens cotonneux, je m'endors instantanément.
Au petit matin, je me réveille, il fait jour, chaud et humide. J'ai l'impression d'avoir des petites courbatures sur tout le haut du corps, les bras et les mains. J'entends le bruit de ma chaîne qui racle. Le vent souffle en rafale à 27 nœuds.
Bien arrivé en Martinique. Je l'ai fait putain ! J'ai traversé l'Atlantique en solitaire avec Hateya. Je ne m'en rends pas bien compte. J'aurais mis 21 jours.
À suivre le bilan de cette transat…
Bricolages moteur
Cet après-midi, la courroie est réparée. Elle s'est cassée, car les poulies étaient rouillées. Je les ai donc poncées et installée la nouvelle courroie. J'en ai profité pour retendre celle de la pompe à eau qui est maintenant au max. À changer en arrivant ! Mais au moins, le moteur remarche nickel.
Je viens de regarder, je suis à la moitié du trajet. La difficulté dans ce genre de navigation c'est la durée, je viens de passer 12 jours en mer, et je trouve ça déjà très long. Combien de jours il me reste ? Minimum 9 à ma vitesse actuelle 4,5 nœuds. Plus si le vent diminue… Je vais peut-être réessayer de lire, mais je ne veux pas me mettre devant un écran. En attendant, je me fais un pain.

Journal d'un quotidien de transat
13 janvier 2024 : Nuit calme et chaude avec une petite averse, mais pas de quoi nettoyer le bateau ou récupérer l'eau. Mais ça veut dire que je m'approche bien des Antilles ! Aujourd'hui il fait plus de 30° à l'intérieur. Je transpire sans rien faire et dehors il n'y a pas assez d'ombre pour y rester longtemps… Sinon tout va bien.
14 janvier 2024 : Journée tranquille sur l'Atlantique. J'ai juste croisé un tanker ce matin... L'inaction me pousse à regarder les différents mouillages et ports en Martinique. Il y a de quoi faire. Entre nager avec les tortues, explorer les mangroves, aller sur des îlots, le tout avec des paysages magnifiques… Bon plus "que" 8 à 9 jours de navigation.
15 janvier 2024 : J'ai changé de cap, je suis maintenant direct sur la Martinique. Désormais, j'ai la houle et le vent venant plus de travers, donc c'est de nouveau la machine à laver dans le bateau. Cette nuit, j'ai perdu mes derniers œufs et un bidon de 5 l s'est renversé. Et avec une moyenne de 3,7 nœuds cette nuit, ce n'est pas la joie. Il me reste encore 770 milles, soit plus d'un tiers du trajet.
Ce matin, j'ai mis la grand-voile. "Seulement maintenant ?", me direz-vous. Et oui, je préfère manier mes 3 voiles d'avant, plutôt que ma grand-voile. La raison est simple, je peux envoyer mes voiles d'avant sans changer le cap. Alors que pour ma grand-voile, aurique de surcroît, j'ai nécessité à stopper le bateau, me mettre face au vent ou à la cape pour pouvoir la régler… Mais le changement de cap de cette nuit ne me permet pas de mettre plusieurs voiles d'avant. Et comme j'ai pu le constater cette nuit, je n'avance pas.
Alors que maintenant, sous grand-voile et génois, je vais a plus de 5 nœuds, vitesse honorable pour mon joli bateau. J'espère juste que le vent va rester stable, car réduire ma grand-voile en pleine nuit sans repère ne m'attire pas du tout…
À l'intérieur pour supporter la chaleur
16 janvier 2024 : Niveau santé tout va bien, je n'ai plus mal au dos. Est-ce que ce mal de dos était dû à cette traversée ? Je me sens en pleine forme. Je me nourris moins qu'à terre, mais en même temps je fais beaucoup moins d'activité physique qu'à terre, donc ça me paraît équilibré. Pour l'eau, mes urines sont OK et pas de signe de déshydratation. Je n'ai pas vu d'autres animaux, mais en même temps je suis le plus souvent dans le bateau qu'à l'extérieur, car il fait trop chaud et c'est moins confortable.
Maintenant j'arrive à vivre au rythme du roulis de la mer. Même si parfois ma nourriture tombe par terre et que je dois nettoyer et recuisiner... C'est parfois plus de la survie que de la vie. Plein de choses me manquent : parler, faire du sport, les petits plaisirs du quotidien… Je ne pourrais pas être comme Moitessier à rester 18 mois en mer, deux semaines m'auraient suffi.
Dans ma tête, j'ai plein de nouveaux projets, qui me demandent une bonne connexion internet pour savoir lesquels sont réalisables et pouvoir les planifier. Dans ces nouveaux projets, j'aimerais bien aller jusqu'à Québec en traversant les États-Unis, mais par la route pour rencontrer les gens, voir d'autres paysages. Je pense que j'ai assez navigué ! J'aimerais aussi fêter mes 40 ans en France comme il se doit fin août, donc le planning doit être bien réglé.
J'aime bien le coucher du soleil, autant que la nuit avec toutes les étoiles. Cette aventure nourrit chez moi mon besoin d'expérimenter par moi-même, de me mettre dans des situations inconnues et voir ce qui se passe. J'ai fait des enregistrements sonores qui sont très particuliers. On peut entendre une forte respiration, le flot de l'eau sur la coque, des petits grincements, le vent, les voiles qui claquent, des pots qui s'entrechoquent et de temps en temps des œufs qui s'écrasent par terre ! Niveau odeur, c'est plutôt zéro, à part celle de mes bananes qui vont bientôt être mûres !

Comment gérer la cambuse ?
Niveau préparation, un bateau est prêt quand on le décide, car il pourrait toujours y avoir un truc de perfectible, mais dans ce cas là tu ne pars jamais. Ce que je n'avais pas prévu c'est mon changement alimentaire en un an, j'ai fait mes courses à Santa Cruz de Ténérife il y a un an et si c'était à refaire j'aurai acheté d'autres choses, plus de riz et des pommes de terre par exemple. Mais c'est tellement difficile de savoir ce que l'on va vouloir manger, en mer on n'a pas les mêmes besoins. Là j'ai besoin de plats lourds, car j'ai besoin que mon esprit reste ici. Alors que sur terre je préfère les légumes crus pour être plus léger.
Pour la baignade j'ai un harnais accroché à une longe, accrochée au bateau. Je descends par l'échelle arrière et me laisse porter par le bateau. L'eau est tellement belle et chaude.
Pour les nuits, quand le soleil s'efface à l'horizon et que le bateau est en "mode nuit", je vais me coucher. Quand Hateya a besoin de moi, il me fait signe. J'ai confiance en mon bateau et en la vie.
Je n'ai conversé qu'avec les Français croisés au début de la transat, mais depuis : personne. Il faut dire que je ne croise presque personne et le peu d'âme humaine sont des pêcheurs qui travaillent.
Rencontre avec les grains tropicaux
17 janvier 2024 : Nuit plutôt agitée. J'avais bien vu que le vent allait forcir pendant la nuit, mais à la tombée du jour, il a molli, du coup je me suis dit c'est une erreur de la météo et je n'ai pas réduit mes voiles comme il aurait fallu. Le vent s'est bien levé, prévu à 18-25 nœuds, la houle aussi, j'étais bien secoué, mais ça tenait, avec une moyenne à presque 7 nœuds. J'ai choqué la grand-voile pour que ça tire moins sur le pilote automatique, mais la barre était quand même très dure.
Et une heure avant le lever du soleil, le pilote a décroché une première fois, puis on s'est pris une énorme averse de type tropicale. L'averse à peine finie, le pilote décroche une deuxième fois. Ça fait quoi un pilote qui décroche ?
Ça fait que le bateau va où il veut, de préférence là où ça bouge le plus, qu'il faut que je sorte, le remette dans le bon cap, reconnecte le pilote et que je comprenne pourquoi il a fait ça, en l'occurrence là, il y a trop de voile par rapport au vent. Cette fois, je décide de m'équiper et de barrer le temps que le soleil arrive. Puis je me décide enfin à prendre 2 ris dans la grand-voile, ce qui divise par deux sa voilure, afin de pouvoir reconfier la barre au pilote.
Pour cette manœuvre, je vais m'appuyer au moteur. Je l'allume et fais la manœuvre dans ma tête, avec ce vent et cette houle ça va être un peu sport. Une fois que je suis prêt, je me lance. Je mets le moteur en marche avant. Je pousse la barre à fond pour lofer. Je reprends l'écoute de grand voile en même temps, et j'arrive face au vent. Comme prévu, le génois se met à contre. Je fais pareil avec la barre, et la bloque sous le vent avec un bout. C'est bon, je suis à la cape. Le bateau reste plus ou moins stable.
Je relâche la GV pour qu'elle fasseye face au vent, je vais au pied de mât. Hélas, je me rends compte que le tangon a bloqué le deuxième ris et impossible de le bouger dans cette configuration. Je décide donc d'affaler toute la GV, je la saucissonne bien autour de la bôme, et reprends mon cap.
Je débloque le tangon devenu inutile dans cette configuration. Je regarde ma vitesse, je suis encore à 5,7 nœuds. J'ai bien fait d'affaler la GV. Je rentre, me sèche, me recouche. Ça ne m'amuse plus du tout de faire le petit singe comme ça. J'entends un gros Splash… et vois un mètre cube d'eau rentrer dans le bateau, j'avais oublié de fermer le capot…
Plus que 4 jours avant l'arrivée. Ma décision est prise, je vends le bateau en avril.

18 janvier 2024 : Encore une nuit avec du vent et des vagues, une nuit discontinue où mon matelas n'arrête pas d'aller de droite à gauche en grinçant. Mon feu de mât remarche, pas besoin de faire le petit singe en haut du mât, d'ailleurs je ne sais pas si je l'aurais fait, trop de risques pour si peu… En fin d'après-midi, j'ai subi quelques averses. Au pointage d'aujourd'hui, il me reste moins de 300 milles. Avec toujours une bonne moyenne entre 4,5 et 5 nœuds, mon arrivée pourrait bien être le 21.
L'inconfort du bord
19 janvier 2024 : Une nuit dans un lit mouillé. J'avais mis mon verre d'eau comme d'habitude au-dessus de mon lit et avec la gîte la moitié s'est renversée… Puis ça a été au tour d'un de mes bidons d'eau de 5l qui avait bien tenu jusque-là ! Il aura au moins participé au nettoyage de mon sol tout salé !
Le jour arrive, mais RAS. Le vent et houle reste dans le dos et ça avance tranquillement. Je me suis remis aux échecs, ça passe bien le temps. Il me reste 260 Milles, j'ai tellement hâte. Plus que deux jours…
20 janvier 2024 : Notre cerveau est impressionnant, pour compenser le fait d'être seul et en manque de relations humaines, cette nuit il m'a fait faire un rêve où j'étais dans une immense soirée rock chic, entre un énorme manoir rempli de pièces de toutes tailles, de passage secret, d'escalier en colimaçon et un jardin aussi impressionnant que celui du château de Versailles. Du monde partout, des amis, des connaissances, tous et toutes dans leur plus belle tenue. Je me réveille de temps à autre ne comprenant pas où je suis ni dans quel sens va le bateau. Je me rendors pour mieux rêver.
Puis un bruit me sort de ce rêve, le tangon est sorti de son axe. Je me lève, le remets et me recouche. J'entends des voix, des pas sur le pont. Je délire, mais je me souviens que je suis seul.
Mon principal besoin quand j'ai débuté l'idée de cette route qui s'achève avec cette traversée, il y a plus de 6 ans, c'était pour vivre une solitude que je n'arrivais pas à assez vivre dans mon quotidien. Mais en 6 ans mon cerveau a trouvé d'autres subterfuges pour combler ce besoin. Cet été par exemple, j'ai passé une très grande partie de mon mois d'août seul sur les routes avec mon camion. Ce qui fait qu'il y a cet énorme décalage entre ce que j'ai mis en place il y a 6 ans et maintenant. Pour mes prochains projets, j'essaierai de mieux analyser mes besoins pour être sûr qu'ils correspondent bien à ceux du présent.
Je remercie toutes les personnes qui m'ont soutenu durant cette traversée par l'intermédiaire de ma mère, je ne m'attendais pas à ça. J'ai été très agréablement surpris. Je suis très heureux que l'on ait pu vivre cette expérience ensemble. Vous m'avez rappelé pleins de bons souvenirs. J'ai vraiment beaucoup de chance de vous avoir !
En prévision de l'arrivée
21 janvier 2024 : Voilà comment je prévois mon arrivée. Ce n'est pas la première fois que j'arrive de nuit dans un mouillage. Cette fois, je vise le crépuscule. J'ai choisi le sud de l'anse Sainte-Anne en Martinique, car il n'y a que 4 m de fond dans du sable sur une grande distance. Au sud, il ne devrait pas y avoir beaucoup de monde. Je devrais arriver vers 17 ou 18h.
Je vais affaler ma seule voile, le génois, 30 min avant d'arriver, sous le vent de l'île. Puis protégé de la houle, mettre mon moteur, ce qui me laissera le temps de préparer mon ancre. Arrivé sur place, je vais choisir un endroit où me mettre, de préférence à l'arrière des autres bateaux, je passerai une première fois pour fixer un point sur mon GPS et être sûr de moi, voir d'où vient le vent et s'il y a du courant.
Puis je reviendrai face au vent en réduisant la vitesse jusqu'à être à l'arrêt au point voulu. Là je jetterai 10 m de chaîne puis mettrai la marche arrière tout doucement une fois la chaîne tendue, je rajouterai 15 m. Je mettrai alors plein gaz toujours en marche arrière et regarderai si le bateau bouge.
S'il bouge, signifiant une mauvaise accroche, je recommencerai. Si l'accroche est bonne, j'éteindrai le moteur et plongerai pour aller voir si tout est OK (j'ai une lampe de plongée si la lune ne suffit pas puis j'irai me coucher en envoyant un petit message à mes proches)
Une arrivée de nuit
22 janvier 2024 : L'arrivée s'est passée comme prévu, mais à 4h30, avec la pluie en plus. Je me suis mis derrière des centaines de bateaux au mouillage, je n'ai jamais vu ça. Un jeune fou de Bassan m'a tenu compagnie et a retapissé mon cockpit. La nuit était très noire, la lune s'était couchée. Je ne pouvais distinguer que les phares des voitures et au loin les lumières de la ville. Je sentais fortement l'odeur de la terre. Maintenant, je m'écroule dans ma couchette. Plus rien ne bouge. Je sens mes muscles se reposer, je deviens cotonneux, je m'endors instantanément.
Au petit matin, je me réveille, il fait jour, chaud et humide. J'ai l'impression d'avoir des petites courbatures sur tout le haut du corps, les bras et les mains. J'entends le bruit de ma chaîne qui racle. Le vent souffle en rafale à 27 nœuds.

Bien arrivé en Martinique. Je l'ai fait putain ! J'ai traversé l'Atlantique en solitaire avec Hateya. Je ne m'en rends pas bien compte. J'aurais mis 21 jours.
À suivre le bilan de cette transat…

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