Après un départ le 1er janvier de Mindelo, Nicolas et Hateya mettent le cap vers l'ouest, direction la Martinique. Dans ce journal de bord très intimiste, il nous partage ces heures solitaires et ses états d'esprit.
Première nuit en solitaire
2 janvier 2024 : La première nuit a été hachée. À la tombée du jour, je me suis fait un repas : tomates, coriandre , betterave, lactofermentée avec de graines germées, tout en écoutant un podcast. J'ai fait un tour d'horizon, et ne vois qu'une lumière blanche au loin avant de me coucher. Avec cette forte gite, j'ai du mal à trouver une bonne position.
Mes rêves se sont mélangés aux sons du bateau, ce qui a créé des illusions sonores. Le bateau couine, grince, tape. J'entends un bruit sur le pont juste au-dessus de moi : clac, clac, clac. Ça frétille. C'est sûrement un poisson volant qui fera mon repas de demain.
3 h, au cœur de la nuit, les voiles claquent, le tangon vient de se décrocher de son attache au pied du mât. Il n'y a presque plus de vent. Je sors pour le raccrocher, reprendre le mou des écoutes pour que les voiles restent tendues et retourne se coucher.
Biiiiiiipppppp ! L'alarme de l'AIS s'est déclenchée. Un bateau ne doit pas être très loin. Et en effet à 30 m de moi, passe un voilier au moteur. Je ne vois personne à bord. On a eu chaud… Je m'interroge : depuis combien de temps l'AIS sonne ? Je l'avais réglé pour sonner une heure à l'avance… Je me recouche.
Je me réveille à 8 h 30 et fais mes exercices pour le dos. J'envoie un message à ma mère qui transmettra à son groupe d'amis : "Hello les amis ma première nuit s'est bien passée, pas de mal de mer, que du portant, un peu moins de vent entre 3h et 6h ce qui a fait que le bateau bougeait pas mal. Je n'ai croisé qu'un bateau. Ce matin, de l'eau à perte de vue ! Je ne me rends pas encore compte où je suis. Je suis bien. Cette nuit j'ai reçu mon premier poisson volant, je le laisse sécher et le mangerai ce soir. Nico et Hateya."

Pourquoi en solitaire ?
Ce matin à 9h, nous avons parcouru 70 Milles en 20h, soit une moyenne de 3,5 nœuds. C'est peu. À cette allure, j'arriverais dans 24 jours.
Mais pourquoi vouloir faire cette traversée seul ? Je voulais concrétiser ce projet dans son entièreté, que la réussite ou l'échec ne tienne que de moi. Je voulais me prouver que je pouvais finir un projet comme celui-là, que je peux être déterminé. J'aurais aussi pu prendre une personne avec moi au dernier moment sans que cela n'entrave rien. Mais je voulais aussi expérimenter la solitude complète pendant 3 semaines. Pour voir ce qui se passe, quelles transformations vont s'opérer en moi.
Il y a aussi une question d'égo. Comme d'habitude je ne veux pas faire les choses comme tout le monde et je veux vivre l'expérience au maximum. Il était hors de question d'être simplement un équipier sur un bateau confortable. Je voulais tout comprendre, tout maîtriser, sur un bateau minimaliste, low tech, avec peu de confort.
Un mal de mer tenace
3 janvier 2024 : Hier j'ai cuisiné, je me suis fait un pain aux olives au petit épeautre. J'ai aussi cuit la fin de ma courge. Ça bouge quand même pas mal par moment et je commence à avoir quelques bleus. Hélas, j'ai vomi ce matin... Pour le bon côté des choses, nous sommes toujours au portant. Je n'ai pas changé mes réglages, le vent est toujours dans la bonne ...
... direction. Le régulateur d'allure ne force pas à cette allure, je crois que je pourrai presque attacher la barre, nous continuerions d'aller dans le bon cap. J'ai encore eu une livraison de deux poissons volants ce matin.
Sur le plan des occupations, je n'arrive pas à lire ou à regarder un écran, car ça me donne des nausées. Niveau électricité, je découvre que je n'ai pas besoin d'allumer le moteur pour recharger les batteries, les panneaux solaires suffisent pour le moment.
Hier en fin d'après-midi et début de soirée, un bateau n'était pas loin. D'après mon AIS, il mesurait 10 x 6 m, sûrement un catamaran. Le truc vraiment étrange, c'est qu'il n'avançait pas dans une direction fixe, cap au Nord puis Ouest puis Sud, et sa vitesse variait de 0,4 à 4 nœuds, et il était toujours entre 3 et 6 milles de moi. Mais impossible de le repérer aux jumelles. J'ai attendu la nuit pour voir ses feux, mais sans réussite. Un fantôme ?
4 janvier 2024 : Hier journée tranquille, mais cette nuit, le vent et la houle ont forcé. J'ai dû enrouler le petit génois. À ce moment-là, j'ai vu que mon régulateur d'allure s'était recassé au même endroit que la dernière fois. La nouvelle pièce n'a pas tenu... J'ai dû mettre mon pilote automatique électrique à la place et récupérer la palle qui trainait, heureusement attachée par un bout.
Tout ceci me donne le mal de mer... ne sachant pas si j'allais avoir assez d'électricité pour toute la nuit j'ai dû me réveiller régulièrement pour vérifier, jusqu'au moment où la fixation du pilote électrique a sauté. Mais rien de grave, j'ai pu la réparer rapidement, mais ça fait beaucoup pour une nuit.
La mer se forme un peu et le bateau bouge encore plus, les embruns passent sur le pont. Bref rien d'agréable, mais tout va bien. Hateya avance très bien et je vais pouvoir réparer le Windpilot cet après-midi, car j'ai une pièce de rechange.
5 janvier 2024 : Encore une journée mouvementée, le bateau roule beaucoup avec des houles croisées de travers. J'ai principalement dormi. Je commence à bien m'ennuyer.
Et toujours ce mal de mer qui ne me lâche pas. Heureusement que je suis seul sinon quelqu'un aurait dû me supporter, ronchon et peu actif... Aujourd'hui, j'ai commencé à préparer le régulateur d'allure, bien évidemment j'ai fait tomber une pièce à l'eau. Je vais devoir la refaire. Et tout est si long à faire en navigation.
J'ai croisé Melibokus, 3 Français sur un voilier de 10 m. Ils ont pêché un poisson de 1,30 m et voulaient m'en donner une part. Mais vu mon petit appétit, j'ai refusé poliment. Je les avais croisés à Mindelo. Ils font la même route que la mienne et vont aussi en Martinique.
À mon grand étonnement, je n'ai toujours pas utilisé le moteur pour recharger mes batteries, même en utilisant le pilote automatique électrique en continu. C'est une très bonne nouvelle !
6 janvier 2024 : Ce matin, je me sens un peu arnaqué. Après 6 jours de mer, je suis censé ne plus avoir le mal de mer, je suis censé communier avec la nature, me sentir libre. Je pensais comprendre Bernard Moitessier et Éric Tabarly et me rapprocher de leur bien-être. Mais il n'en est rien. J'ai toujours la nausée avec mon petit vomi de début de soirée. Je me sens malmené par cette mer instable.
Cela fait bien longtemps que j'ai perdu la sensation de liberté avec mon bateau. Je crois que je me suis trompé de rêve, peut-être était-ce celui de quelqu'un d'autre ? Je suis quand même content de le vivre pour pouvoir apprécier les choses simples de la vie. Notamment quand je serai arrivé, car j'aime toujours les rencontres que je fais au port ou au mouillage, pouvoir inviter des amis à bord pour partager un quotidien extraordinaire.
En fin de journée, ça va mieux. Le vent s'est calmé, la mer aussi (un peu). Je n'avance plus beaucoup, mais du coup j'ai pu me baigner accroché à mon bateau comme on le faisait avec Marion et Mathilde en Méditerranée. Elle est d'un bleu magnifique très profonde (6000 m !) et très chaude, j'aurais pu y rester un bon moment.
J'ai fini de réparer le régulateur d'allure. Demain, il devrait y avoir encore moins de vent, je pense mettre mon spi. Cette voile très fine est accrochée en haut de mât et par deux écoutes. C'est une sorte de gros cerf-volant.
7 janvier 2024 : La houle est presque dans le même sens que le vent. Ça bouge un peu moins. Cette nuit a vraiment été tranquille. Je n'ai plus besoin d'écran, mon cerveau est hyper créatif en ce moment. Mes rêves sont très riches et parfois, en me réveillant, je me demande où je suis. Ce matin, j'ai slalomé entre des bouées qui avaient des émetteurs AIS. Je ne sais pas trop si elles sont reliées ensemble ou non. Comme il y a un gros bateau de pêche japonais de 50 m dans le coin, j'imagine que cela doit être à lui. J'ai aussi eu la visite d'une quinzaine de dauphins et d'une vingtaine de globicéphales. Les dauphins sont restés jouer plus d'une heure avec Hateya.
J'ai commencé à regarder les cartes maritimes des Antilles et ça à l'air super chouette. Je ne sais pas encore ce que je vais y faire, mais j'ai plein de possibilités. Une hypothèse serait de me balader avec Hateya quelques mois, voyager et travailler, puis le vendre (je ne ferai pas la Transat retour). À moins que je ne trouve un port pour le laisser, le temps de remonter les États-Unis en moto, vélo ou stop pour aller au Canada voir ce qu'il s'y passe. Mais j'imagine aussi aller jusqu'au Guatemala en passant par toutes les îles : Puerto-Rico, République dominicaine, Jamaïque, Cuba, les Bahamas… À moins qu'étant donné que mon pays préféré reste quand même la France métropolitaine (pour le moment !), je développe mes nouvelles idées de travail : gardien de refuge l'été, où l'on pourrait manger de bons petits plats végétariens. Là-bas, le voyage se ferait par les histoires des passants. J'aimerais aussi être un constructeur de poêles de masse, ces poêles qui sont aussi créatifs que pratiques pour réchauffer une maison. J'aimerais les faire en constructions participatives pour le rendre accessible et social. Et j'ai toujours mes autres idées ! Aménager des camions, des bateaux, faire des Yourtes, des structures de spectacles … Heureusement que je vais mourir vieux et en bonne santé pour avoir le temps de faire tout ça !
Je commence à faire le deuil de cette traversée idyllique. Sans doute que je l'ai tellement rêvée que je ne pouvais qu'en être déçu ? Je reçois les messages de mes proches par l'intermédiaire de ma mère, ils me redonnent du courage.
8 janvier 2024 : J'ai fait un rêve cette nuit, aussi bien qu'un vrai film d'Hollywood. J'ai aussi envie de vous parler de défi, de dépassement de nous-mêmes. Qu'elle a été votre plus gros défi ? Je crois que notre plus gros défi en tant qu'être humain est d'apprendre à marcher. Combien de fois est-on nous tombé ? Combien de temps cela nous a pris ? Et on ne se disait pas à l'époque : "Merde, c'est trop dur j'arrête." Si vous avez envie de vous dépasser, repensez à ça. Moi j'aime me dépasser, c'est ce qui me plaît le plus dans cette vie. Et plus je le fais, plus je comprends les mécanismes, et plus je peux mettre la barre haute.
9 janvier 2024 : Nous sommes en pleine nuit. Bam ! J'entends ce son sourd, comme un boxeur qui tape dans un sac d'entrainement. C'est à l'avant tribord. S'en suit un Splatch sur le pont envahi par l'eau. Le grincement de la lampe à pétrole entretien le rythme sans discontinuer. Les bulles d'eau et d'air qui ruisselle sur la coque assurent le bruit de fond, bloublublou... et Bam ! Comme si on avait mis un coup de tête. La gite s'accentue voulant mettre mon matelas par terre. Moi m'accrochant aux parois, à la table pour ne pas finir de passer à travers la toile antiroulis. Les poêles, les verres, les pots qui claquent. Ça secoue comme ça 3 ou 4 fois, puis ça redevient calme. En fond sonore, reste le bruit du vent, 25 nœuds de travers cette nuit.
Le bateau va vite, mais ne tremble pas. Tout à l'air sous contrôle. Mais je ne suis pas rassuré, mon cerveau commence avec des : "si... et puis si..." Je le calme. Il ne va rien arriver. Bam, Splash, Toc... Mon placard à outils vient de s'ouvrir et quelques outils mal attachés tombent. Je me lève et les ramasse. La mer n'est pas très forte, mais très hachée.
Bang , Splash. Elle était grosse celle-là. Des gouttes arrivent jusqu'à ma banette. Heureusement que ce bateau est bien étanche, mais je dois laisser le capot entrouvert pour avoir un peu d'air. Zbing, Zbing. Voilà un bruit pas normal. C'est celui du tangon qui s'est décroché. Je regarde par ma bulle. Oui c'est bien ça. Je mets mon t-shirt, mon gilet et ma longe et je sors.
Ma première impression est que ça a l'air plus calme dehors que quand on est a l'intérieur ? Mais Splash, une vague vient me mouiller la jambe... Je débloque le tangon, le range avec des Sandows et je me rends compte que c'est le support du mât qui s'est barré. Il était tenu avec 4 rivets en inox, les plus costaud que j'avais trouvés, mais qui ont sauté. La réparation va être compliquée en mer. Je redescends, me rince, me sèche et retourne me coucher.
Après cette nuit plutôt mouvementée, j'ai pu me reposer. Le vent et la houle se sont calmés. La journée sera calme. J'aurais pu mettre plus de toile pour aller plus vite, mais j'ai préféré prendre du temps pour me faire à manger, refaire du pain aux olives, me baigner et bricoler le bateau. J'ai pu extraire les rivets, mais je n'en ai que deux d'avance. Or, il m'en faut 4. Pas de soucis, j'avais quand même prévu un plan B, fixé deux œillets en pied de mât. C'est chose faite, en écoutant un live d'IAM.
L'avantage ici, c'est que je ne dérange pas les voisins avec ma musique à fond ! Je n'ai croisé personne depuis plusieurs jours et c'est très bien comme ça. C'est quand même une sensation bizarre de ne pas voir sa progression. Je n'ai pas de compteur pour m'en rendre compte. Juste mon petit point GPS que je consulte deux fois par jour. Le paysage est quand même très rébarbatif. Le moral, les stocks, et le bateau sont au beau fixe. Tout va bien !
10 janvier 2024 : Cette nuit a été agitée. J'ai dû mettre le moteur en route pendant 1h30, car je manquais d'électricité. J'ai plutôt mal dormi. J'ai essayé de dormir plus longtemps, mais je n'y suis pas arrivé. Le manque d'activité physique ne me réussit pas, je rêve d'un footing le long de la plage. Du coup je suis allé m'énerver tout seul sur le pont.
Ma voile sur enrouleur ne voulait pas se dérouler. La mer secoue le bateau dans tous les sens. Je me cogne, me tape sur le tangon qui ne veut pas se mettre dans mon nouveau système. Je tombe en arrière, manque de perdre mes lunettes. Je crie. Je pleure. Me demande ce que je fous là. Je n'arrive pas à faire ce que je veux. J'en ai marre de me trainer. Je veux arriver et manger une pizza avec du fromage et des légumes ou alors des frites et du gros poisson.
Je prends une douche froide, je mets de la musique et je me calme. Le bateau a ses deux voiles d'avant en ciseau, tangonées et on va à plus de 5 nœuds, mais même à cette vitesse il me faudrait encore 10 jours pour avoir cette pizza…
Lettre de folie douce : "Chère mère, père, sœur, et tutti quanti. Je passe d'agréables vacances dans l'établissement où vous m'avez envoyé, la nourriture est bonne, le personnel n'est pas très présent et les jardins plutôt étroits. Mais la vue sur la mer est splendide. Je n'aurais pas rêvé mieux. Si je peux me permettre quand même une remarque, les sanitaires sont plutôt vétustes, mais je m'y fais plutôt bien. Peut-être l'année prochaine choisirons-nous ensemble un établissement plus près d'une ville ? Affectueusement Nicolas."
39°W, c'est la moitié de cette traversée. 39, c'est aussi le nombre d'années que je suis sur cette petite planète bleue, suis-je à la moitié du trajet aussi ? Je ne sais pas, j'espère vivre le plus vieux possible en étant en pleine forme. J'aimerais finir vieux sage entre moine bouddhiste et Yogi, en ayant monté des écoles des bois. J'ai regardé un reportage fait par des scientifiques qui disent que les jeunes générations allaient pouvoir vivre 20/30 ans de plus que les anciennes actuelles. C'est-à-dire qu'il est fort probable que je puisse vivre jusqu'à plus de 100 ans.
À ceux qui veulent savoir quand, je "me poserai ", je peux leur dire que j'ai largement le temps ! Mais est-ce vraiment une fin en soi ? Pour le moment, je me souhaite de continuer d'apprendre, de rencontrer de nouvelles personnes, de rester en bonne santé, de garder ma curiosité, de continuer d'expérimenter mes différentes facettes, de garder mes super amis… Ça devrait déjà bien m'occuper !
À suivre…
Sur le plan des occupations, je n'arrive pas à lire ou à regarder un écran, car ça me donne des nausées. Niveau électricité, je découvre que je n'ai pas besoin d'allumer le moteur pour recharger les batteries, les panneaux solaires suffisent pour le moment.
Hier en fin d'après-midi et début de soirée, un bateau n'était pas loin. D'après mon AIS, il mesurait 10 x 6 m, sûrement un catamaran. Le truc vraiment étrange, c'est qu'il n'avançait pas dans une direction fixe, cap au Nord puis Ouest puis Sud, et sa vitesse variait de 0,4 à 4 nœuds, et il était toujours entre 3 et 6 milles de moi. Mais impossible de le repérer aux jumelles. J'ai attendu la nuit pour voir ses feux, mais sans réussite. Un fantôme ?

Casses et réparations
4 janvier 2024 : Hier journée tranquille, mais cette nuit, le vent et la houle ont forcé. J'ai dû enrouler le petit génois. À ce moment-là, j'ai vu que mon régulateur d'allure s'était recassé au même endroit que la dernière fois. La nouvelle pièce n'a pas tenu... J'ai dû mettre mon pilote automatique électrique à la place et récupérer la palle qui trainait, heureusement attachée par un bout.
Tout ceci me donne le mal de mer... ne sachant pas si j'allais avoir assez d'électricité pour toute la nuit j'ai dû me réveiller régulièrement pour vérifier, jusqu'au moment où la fixation du pilote électrique a sauté. Mais rien de grave, j'ai pu la réparer rapidement, mais ça fait beaucoup pour une nuit.
La mer se forme un peu et le bateau bouge encore plus, les embruns passent sur le pont. Bref rien d'agréable, mais tout va bien. Hateya avance très bien et je vais pouvoir réparer le Windpilot cet après-midi, car j'ai une pièce de rechange.
Croisement au large
5 janvier 2024 : Encore une journée mouvementée, le bateau roule beaucoup avec des houles croisées de travers. J'ai principalement dormi. Je commence à bien m'ennuyer.
Et toujours ce mal de mer qui ne me lâche pas. Heureusement que je suis seul sinon quelqu'un aurait dû me supporter, ronchon et peu actif... Aujourd'hui, j'ai commencé à préparer le régulateur d'allure, bien évidemment j'ai fait tomber une pièce à l'eau. Je vais devoir la refaire. Et tout est si long à faire en navigation.
J'ai croisé Melibokus, 3 Français sur un voilier de 10 m. Ils ont pêché un poisson de 1,30 m et voulaient m'en donner une part. Mais vu mon petit appétit, j'ai refusé poliment. Je les avais croisés à Mindelo. Ils font la même route que la mienne et vont aussi en Martinique.
À mon grand étonnement, je n'ai toujours pas utilisé le moteur pour recharger mes batteries, même en utilisant le pilote automatique électrique en continu. C'est une très bonne nouvelle !

À la poursuite d'un rêve
6 janvier 2024 : Ce matin, je me sens un peu arnaqué. Après 6 jours de mer, je suis censé ne plus avoir le mal de mer, je suis censé communier avec la nature, me sentir libre. Je pensais comprendre Bernard Moitessier et Éric Tabarly et me rapprocher de leur bien-être. Mais il n'en est rien. J'ai toujours la nausée avec mon petit vomi de début de soirée. Je me sens malmené par cette mer instable.
Cela fait bien longtemps que j'ai perdu la sensation de liberté avec mon bateau. Je crois que je me suis trompé de rêve, peut-être était-ce celui de quelqu'un d'autre ? Je suis quand même content de le vivre pour pouvoir apprécier les choses simples de la vie. Notamment quand je serai arrivé, car j'aime toujours les rencontres que je fais au port ou au mouillage, pouvoir inviter des amis à bord pour partager un quotidien extraordinaire.
En fin de journée, ça va mieux. Le vent s'est calmé, la mer aussi (un peu). Je n'avance plus beaucoup, mais du coup j'ai pu me baigner accroché à mon bateau comme on le faisait avec Marion et Mathilde en Méditerranée. Elle est d'un bleu magnifique très profonde (6000 m !) et très chaude, j'aurais pu y rester un bon moment.
J'ai fini de réparer le régulateur d'allure. Demain, il devrait y avoir encore moins de vent, je pense mettre mon spi. Cette voile très fine est accrochée en haut de mât et par deux écoutes. C'est une sorte de gros cerf-volant.
Du temps pour les projets
7 janvier 2024 : La houle est presque dans le même sens que le vent. Ça bouge un peu moins. Cette nuit a vraiment été tranquille. Je n'ai plus besoin d'écran, mon cerveau est hyper créatif en ce moment. Mes rêves sont très riches et parfois, en me réveillant, je me demande où je suis. Ce matin, j'ai slalomé entre des bouées qui avaient des émetteurs AIS. Je ne sais pas trop si elles sont reliées ensemble ou non. Comme il y a un gros bateau de pêche japonais de 50 m dans le coin, j'imagine que cela doit être à lui. J'ai aussi eu la visite d'une quinzaine de dauphins et d'une vingtaine de globicéphales. Les dauphins sont restés jouer plus d'une heure avec Hateya.
J'ai commencé à regarder les cartes maritimes des Antilles et ça à l'air super chouette. Je ne sais pas encore ce que je vais y faire, mais j'ai plein de possibilités. Une hypothèse serait de me balader avec Hateya quelques mois, voyager et travailler, puis le vendre (je ne ferai pas la Transat retour). À moins que je ne trouve un port pour le laisser, le temps de remonter les États-Unis en moto, vélo ou stop pour aller au Canada voir ce qu'il s'y passe. Mais j'imagine aussi aller jusqu'au Guatemala en passant par toutes les îles : Puerto-Rico, République dominicaine, Jamaïque, Cuba, les Bahamas… À moins qu'étant donné que mon pays préféré reste quand même la France métropolitaine (pour le moment !), je développe mes nouvelles idées de travail : gardien de refuge l'été, où l'on pourrait manger de bons petits plats végétariens. Là-bas, le voyage se ferait par les histoires des passants. J'aimerais aussi être un constructeur de poêles de masse, ces poêles qui sont aussi créatifs que pratiques pour réchauffer une maison. J'aimerais les faire en constructions participatives pour le rendre accessible et social. Et j'ai toujours mes autres idées ! Aménager des camions, des bateaux, faire des Yourtes, des structures de spectacles … Heureusement que je vais mourir vieux et en bonne santé pour avoir le temps de faire tout ça !
Je commence à faire le deuil de cette traversée idyllique. Sans doute que je l'ai tellement rêvée que je ne pouvais qu'en être déçu ? Je reçois les messages de mes proches par l'intermédiaire de ma mère, ils me redonnent du courage.

Réflexions
8 janvier 2024 : J'ai fait un rêve cette nuit, aussi bien qu'un vrai film d'Hollywood. J'ai aussi envie de vous parler de défi, de dépassement de nous-mêmes. Qu'elle a été votre plus gros défi ? Je crois que notre plus gros défi en tant qu'être humain est d'apprendre à marcher. Combien de fois est-on nous tombé ? Combien de temps cela nous a pris ? Et on ne se disait pas à l'époque : "Merde, c'est trop dur j'arrête." Si vous avez envie de vous dépasser, repensez à ça. Moi j'aime me dépasser, c'est ce qui me plaît le plus dans cette vie. Et plus je le fais, plus je comprends les mécanismes, et plus je peux mettre la barre haute.
La symphonie de la haute mer
9 janvier 2024 : Nous sommes en pleine nuit. Bam ! J'entends ce son sourd, comme un boxeur qui tape dans un sac d'entrainement. C'est à l'avant tribord. S'en suit un Splatch sur le pont envahi par l'eau. Le grincement de la lampe à pétrole entretien le rythme sans discontinuer. Les bulles d'eau et d'air qui ruisselle sur la coque assurent le bruit de fond, bloublublou... et Bam ! Comme si on avait mis un coup de tête. La gite s'accentue voulant mettre mon matelas par terre. Moi m'accrochant aux parois, à la table pour ne pas finir de passer à travers la toile antiroulis. Les poêles, les verres, les pots qui claquent. Ça secoue comme ça 3 ou 4 fois, puis ça redevient calme. En fond sonore, reste le bruit du vent, 25 nœuds de travers cette nuit.
Le bateau va vite, mais ne tremble pas. Tout à l'air sous contrôle. Mais je ne suis pas rassuré, mon cerveau commence avec des : "si... et puis si..." Je le calme. Il ne va rien arriver. Bam, Splash, Toc... Mon placard à outils vient de s'ouvrir et quelques outils mal attachés tombent. Je me lève et les ramasse. La mer n'est pas très forte, mais très hachée.
Bang , Splash. Elle était grosse celle-là. Des gouttes arrivent jusqu'à ma banette. Heureusement que ce bateau est bien étanche, mais je dois laisser le capot entrouvert pour avoir un peu d'air. Zbing, Zbing. Voilà un bruit pas normal. C'est celui du tangon qui s'est décroché. Je regarde par ma bulle. Oui c'est bien ça. Je mets mon t-shirt, mon gilet et ma longe et je sors.
Ma première impression est que ça a l'air plus calme dehors que quand on est a l'intérieur ? Mais Splash, une vague vient me mouiller la jambe... Je débloque le tangon, le range avec des Sandows et je me rends compte que c'est le support du mât qui s'est barré. Il était tenu avec 4 rivets en inox, les plus costaud que j'avais trouvés, mais qui ont sauté. La réparation va être compliquée en mer. Je redescends, me rince, me sèche et retourne me coucher.
Après cette nuit plutôt mouvementée, j'ai pu me reposer. Le vent et la houle se sont calmés. La journée sera calme. J'aurais pu mettre plus de toile pour aller plus vite, mais j'ai préféré prendre du temps pour me faire à manger, refaire du pain aux olives, me baigner et bricoler le bateau. J'ai pu extraire les rivets, mais je n'en ai que deux d'avance. Or, il m'en faut 4. Pas de soucis, j'avais quand même prévu un plan B, fixé deux œillets en pied de mât. C'est chose faite, en écoutant un live d'IAM.
L'avantage ici, c'est que je ne dérange pas les voisins avec ma musique à fond ! Je n'ai croisé personne depuis plusieurs jours et c'est très bien comme ça. C'est quand même une sensation bizarre de ne pas voir sa progression. Je n'ai pas de compteur pour m'en rendre compte. Juste mon petit point GPS que je consulte deux fois par jour. Le paysage est quand même très rébarbatif. Le moral, les stocks, et le bateau sont au beau fixe. Tout va bien !
Plaisirs et contraintes du solitaire
10 janvier 2024 : Cette nuit a été agitée. J'ai dû mettre le moteur en route pendant 1h30, car je manquais d'électricité. J'ai plutôt mal dormi. J'ai essayé de dormir plus longtemps, mais je n'y suis pas arrivé. Le manque d'activité physique ne me réussit pas, je rêve d'un footing le long de la plage. Du coup je suis allé m'énerver tout seul sur le pont.
Ma voile sur enrouleur ne voulait pas se dérouler. La mer secoue le bateau dans tous les sens. Je me cogne, me tape sur le tangon qui ne veut pas se mettre dans mon nouveau système. Je tombe en arrière, manque de perdre mes lunettes. Je crie. Je pleure. Me demande ce que je fous là. Je n'arrive pas à faire ce que je veux. J'en ai marre de me trainer. Je veux arriver et manger une pizza avec du fromage et des légumes ou alors des frites et du gros poisson.
Je prends une douche froide, je mets de la musique et je me calme. Le bateau a ses deux voiles d'avant en ciseau, tangonées et on va à plus de 5 nœuds, mais même à cette vitesse il me faudrait encore 10 jours pour avoir cette pizza…
Lettre de folie douce : "Chère mère, père, sœur, et tutti quanti. Je passe d'agréables vacances dans l'établissement où vous m'avez envoyé, la nourriture est bonne, le personnel n'est pas très présent et les jardins plutôt étroits. Mais la vue sur la mer est splendide. Je n'aurais pas rêvé mieux. Si je peux me permettre quand même une remarque, les sanitaires sont plutôt vétustes, mais je m'y fais plutôt bien. Peut-être l'année prochaine choisirons-nous ensemble un établissement plus près d'une ville ? Affectueusement Nicolas."
39°W, c'est la moitié de cette traversée. 39, c'est aussi le nombre d'années que je suis sur cette petite planète bleue, suis-je à la moitié du trajet aussi ? Je ne sais pas, j'espère vivre le plus vieux possible en étant en pleine forme. J'aimerais finir vieux sage entre moine bouddhiste et Yogi, en ayant monté des écoles des bois. J'ai regardé un reportage fait par des scientifiques qui disent que les jeunes générations allaient pouvoir vivre 20/30 ans de plus que les anciennes actuelles. C'est-à-dire qu'il est fort probable que je puisse vivre jusqu'à plus de 100 ans.
À ceux qui veulent savoir quand, je "me poserai ", je peux leur dire que j'ai largement le temps ! Mais est-ce vraiment une fin en soi ? Pour le moment, je me souhaite de continuer d'apprendre, de rencontrer de nouvelles personnes, de rester en bonne santé, de garder ma curiosité, de continuer d'expérimenter mes différentes facettes, de garder mes super amis… Ça devrait déjà bien m'occuper !
À suivre…

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