15 décembre 2023 : Je suis dans le RER à Paris pour aller chez mon dentiste, une dernière carie à traiter avant de partir. Prise de conscience ? Demain à cette même heure, j'arriverai sur l'île de Sal au Cap-Vert. J'ai mal au ventre, mon nerf sciatique continue de me lancer malgré mon infiltration faite il y a 3 jours. Je ne sais pas trop quoi en penser. Est- ce que cette douleur est un signe ou une épreuve ? Est- ce qu'il faut que je traverse ? Ce que je sais c'est qu'il faut que je sois en mouvement.
Je vais aller retrouver mon bateau Hateva qui m'attend au mouillage au Cap-Vert, je serais au soleil dans un lieu que je connais, et surtout revoir des connaissances. Flo est toujours à Sal, Marion devrait être à Mindelo. Savoir où je vais et ce que je vais trouver a quelque chose de rassurant.
Je crois que ce qui me fait le plus peur dans cette traversée, c'est de ne plus avoir le choix. Une fois le bateau en mer, il ne sera plus possible pour moi de faire machine arrière. Dans mes autres aventures, j'avais toujours le choix. En Australie, à vélo je pouvais m'arrêter, prendre le train ou faire du stop. Avec mon camion, l'hiver par -20°, je pouvais louer une chambre au chaud. Cette fois, dans cette transat en solitaire, je n'ai aucun plan B. Cet engagement est ma grosse difficulté, mais c'est aussi ça qui fait toute cette aventure. J'atteins mon niveau suivant de ma limite de zone de confort.
L'écrire aujourd'hui me rassure et me rappelle que c'est bien ça que je veux, sortir de ma zone de confort, aller plus loin dans cette connaissance de moi-même. À quoi sert de vivre si ce n'est pas pour se connaître ? Se sentir vivant ? Je me sens vivant aujourd'hui, ce n'est pas agréable pour le moment, mais mon expérience m'indique que c'est la bonne voie, que le plaisir de vivre sera multiplié !

Arrivée en vue d'Hateya
16 décembre 2023 : "Descente en vue de l'arrivée au Cap-Vert, veuillez regagner vos sièges et attacher vos ceintures."
J'imagine mon arrivée : Passer la douane, voir si je peux prendre une nouvelle carte sim avec des datas, sortir de l'aéroport, marcher 15 min jusqu'à Espargos, trouver des légumes, prendre la petite rue à gauche pour trouver le taxi collectif, attendre qu'il y ait assez de monde pour partir, faire les 5 km payer 0,50 € au chauffeur, marcher jusqu'au port de pêche, trouver un moyen d'aller sur Hateya.
J'ai un peu peur de retrouver Hateya. Voilà 9 mois que je n'ai pas vu mon bateau. Dans quel état il va être ? Va-t-il y avoir une invasion de cafards, un pourrissement du mât en bois comme à Lanzarote ? La nourriture sera-t-elle encore bonne malgré la chaleur ? L'eau douce sera-t-elle croupie ? Le gasoil rempli de bactéries ? Et les batteries, seront-elles toujours en état ? Il y a tant de choses qui pourraient faire que le moteur ne démarre pas…
Je n'ai pas tout de suite trouvé comment faire les derniers 200 m entre la plage et mon bateau au mouillage dans la baie. Je suis donc allé manger au Rotterdam qui propose du bon poisson. Il y a bien des annexes qui traînent sur la plage, mais personne en vue pour les utiliser. Je vais voir les pêcheurs et leur demande s'ils peuvent me déposer : "OK, mais pour 5 €."
4h30 plus tard : je monte à bord. Hateya est là, fidèle. Les serrures ont du mal à tourner, mais avec un peu de patience elles finissent par s'ouvrir. L'intérieur est recouvert d'une couche de poussière de sable. Il y a souvent des tempêtes de sable ici. Des petites bêtes mortes sont ici ou là. Mais aucune trace d'effraction, tout est bien là. Je remets en route le système électrique, check le moteur et le démarre du premier coup. Tout est OK ! C'est un soulagement. Le seul point noir est mon mal de dos réapparu dans l'avion. Je verrais bien dans les prochains jours…
J'envoie une photo aux proches pour ...
... dire que je suis bien arrivé et que tout va bien. Puis je commence à nettoyer, remettre les choses à leur place. Je ne sens pas une grosse motivation et j'entame une sieste. Je me demande ce que je fais là…
Etre seul met en lumière l'aide que j'ai eue pour commencer chaque aventure. Le premier jour quand je suis parti de Cairns à vélo avec 3000 km devant moi, j'avais peur. Sans que je lui dise, la présence de Laure était très rassurante et encourageante. Idem pour toutes les fois où Aline m'a épaulé en navigation. Notamment celle où nous avions dû accoster à Agadir après avoir subi une tempête. A l'arrivée, je voulais revendre le bateau et ne plus y remettre les pieds. Grâce au soutien d'Aline, j'ai pu reprendre la mer quelques jours plus tard.
Mais cette fois, je suis seul, je dois trouver la motivation par moi-même, je sais que le plus dur sera de remonter l'ancre et de me jeter dans l'inconnu. En attendant, je vais devoir faire toutes les tâches pour que le bateau soit prêt, une après l'autre. Heureusement depuis que je navigue sur Hateya, je les connais par cœur.
Monter dans le mât, remettre les 3 drisses des voiles d'avant, les deux balancines de tangons, les deux drisses de la grand-voile aurique avec ses poulies, vérifier les feux de mât (je sais qu'il y a un problème), les antennes, les fixations des étais, des haubans…
Redescendre, installer toutes les poulies, des écoutes, du bout de l'enrouleur, du régulateur d'allure Windpilot, les cagnards qui me protègent contre les embruns. Puis installer les voiles, celles sur enrouleur, la grand-voile avec tout son système de prise de ris automatique. Nettoyer l'hélice, la coque, la chaîne et l'ancre des algues et crustacés accrochés dessus. Rebrancher l'AIS, la VHF, le pilote automatique électrique. Et tout un tas de petits trucs …
18 décembre 2023 : La journée a été fructueuse : Flo ma voisine de bateau est venue m'aider ce matin pour mettre la drisse de la corne qui a un système de poulies assez particulier et qui demande d'être deux, un en haut du mât et l'autre en bas pour passer les poulies et les renvoyer. On a aussi pu mettre la voile d'avant qui est sur enrouleur, car seul c'est vraiment compliqué.
Flo est ici depuis 4 ans et vit sur son voilier de 9,50 m au mouillage. Ici elle a été directrice pendant 3 ans d'une école française. Maintenant elle vit sur ses économies et essaie de monter un resto avec une Sénégalaise où la spécialité serait le poisson fumé. Elle est en période de test pour savoir comment le fumer avec les moyens de l'île (il n'y a quasiment pas d'arbres ici). Elle va retourner à la Réunion fin mars pour revoir sa famille et travailler avant de revenir pour partir au Brésil avec son bateau.
Le reste de la journée a aussi été productif, le travail apaise le cerveau qui du coup arrête de penser. Je recommence à vivre avec le soleil, plus besoin de regarder l'heure !
Ma routine de la semaine sera : levé avec le soleil, exercices pour mon dos, activités pour le bateau et, quand il fait trop chaud ou faim, pose nourriture, repos, écrans, pour reprendre ensuite les activités pour le bateau… Baignade quand il fait encore chaud, puis quand le soleil se couche, écriture, repas, lecture, et enfin dodo.
Je regarde aussi la météo. Si elle se maintient, je devrais changer d'île, aller se Sal à Mindelo, vendredi 22 au matin avec un vent de 15 nœuds établi et des rafales à 25 pour la journée, et 12 à 19 nœuds la nuit avec une houle de 2,50 m toutes les 8 s. Ce trajet devrait durer 24h.
19 décembre 2023 : Je retrouve ma motivation, Hateya est presque prêt. Je sens que c'est possible, que c'est pour cette fois. Voilà des années que j'attends ça, dont les 4 dernières à devoir repousser le départ pour différentes raisons. Mais cette année est la bonne !
Pauline m'a demandé quelles étaient mes motivations pour traverser l'Atlantique ? Je lui ai répondu que c'était un rêve de longue date, apparu depuis mon voyage à vélo en Australie. Une sensation fantasmée de liberté totale. Mais aussi l'objectif de me surpasser.
Je ne connaissais pas grand-chose à la voile avant de m'y mettre à fond. J'ai appris tant de choses, aussi bien en navigation qu'en bricolage à bord. J'ai appris à souder, peindre, vernir, gréer entièrement un bateau, faire des installations électriques et électroniques, réparer mon mât en bois, faire de la mécanique, régler un presse-étoupe, comprendre et installer un Windpilot, régler un compas avec un compensateur de magnétisme, traiter la rouille bien évidemment sur cette coque en acier… Mais aussi comprendre la météo, lire les cartes maritimes, la navigation astrologique et tout ce que j'ai appris sur les pontons ou lors de ma formation Yacht Master…
Je n'ai pas besoin de faire la Transat pour m'estimer être un bon marin, mais je sais que je vais pouvoir utiliser tous mes savoirs durant ces 3 semaines et apprécier. Des larmes me viennent quand je me rends compte de tout le chemin parcouru.
21 décembre 2023 : Je suis tellement excité ! Le bateau est quasiment prêt, tous mes gros problèmes sont résolus (problème de pilote automatique, de feux de mât…). J'ai même enfin réussi à installer cette foutue pompe à pied d'eau de mer qui devrait me faire économiser un maximum d'eau douce à bord.
Départ prévu mardi pour Mindelo, histoire de faire le plein d'eau et de nourriture. Ici il n'y a pas assez de choix et j'aimerais revoir cette ville avant de partir.
22 décembre 2023 : Je réalise quelques comptes aujourd'hui : Il reste à faire environ 2000 milles, soit 3600 km. Pour les courses, j'ai déjà 40 jours de bonne nourriture achetée aux Canaries,15 jours de pot lactofermenté par mes soins, 64 jours de "trucs bof" tout prêt venant de Carrefour, et je vais acheter 30 jours de frais sans être sûr du résultat de conservation, car je n'ai pas de frigo à bord. Même si je connais tout de même de bonnes techniques de conservation.
Ce qui nous fait un total de 151 jours de réserve. Je crois que ça va suffire.
Pour l'eau, j'ai 150 l répartis dans deux réservoirs avec en plus 100 l dans des bidons. J'ai un récupérateur d'eau de pluie et deux filtres d'eau douce. En buvant 2 l par jour, j'ai 50 jours devant moi en utilisant seulement mes bidons. Voilà qui me laisse de quoi voir venir.
En énergie, j'ai un panneau solaire fixe de 50W plus un de 50W mobile. Ils chargent 4 batteries de 100 ah (2 moteurs/ 2 auxiliaires). J'ai aussi 80 l de gasoil, avec une consommation moteur de 1,3 l/h. L'alternateur de 80Ah (960W) mettra 61 h pour recharger les batteries (1h30 / jours s'il n'y a pas assez de charge des panneaux solaires en navigation). Le gasoil me permet donc de tenir 40 jours.
23 décembre 2023 : Je suis allé faire des courses pour le repas de Noël. J'ai trouvé des carottes, des tomates, des courgettes, une courge, de la papaye, des chips et des cacahuètes dans une petite épicerie tenue par des Chinois le tout pour environ 14 €.
J'en ai profité pour remplir deux bidons de 5 l avec de l'eau potable filtrée chez un revendeur qui a installé un réservoir avec plein de filtres pour pouvoir boire l'eau dessalinisée qui est produite sur l'île. C'est 1,70 € pour 10 l. Je la trouve très bonne. Ce système est une belle avancée pour réduire les bouteilles en plastique qui pullulent ici…
26 décembre 2023 : Je fais un footing pour profiter un peu de la terre ferme. J'en profite pour récupérer les papiers du bateau auprès de la police. Je finis aussi le plein d'eau en transportant 100 l dans des bidons à bord de mon canoë.
Je rencontre aussi un équipage français. C'est le premier depuis mon arrivée. Nous dinons à terre. Pour moi ce sera une Murène frite. Puis vient le temps des au revoir avec mes amis de Sal. Je prends alors conscience de mon départ. Une sensation irrationnelle de peur m'envahit. Devant moi, la solitude, le noir, la mer.
27 décembre 2023 : Ce matin, l'ancre a été remontée, les voiles hissées. La grand-voile d'abord puis le génois et la trinquette. Le vent de 15 nœuds et la houle 1,50 m sont de travers. Le temps est beau, aucun nuage, le baromètre est à 1015 hPa. De bonnes conditions pour ce trajet de 118 milles.
12h30, après 1h30 de navigation, le bateau marche à 3,7 nœuds. J'espère aller plus vite pour ne pas arriver de nuit à Mindelo, car il y a beaucoup d'épaves non indiquées sur les cartes. L'humeur est stable et sereine, pas d'excitation particulière, j'ai repris mes automatismes, tout est plutôt mécanique. Des dauphins sont passés voir ce qui se passait et j'ai traversé une grosse bande de Sargasses, quelques-unes se sont accrochées à mon régulateur que j'ai enlevé avec ma gaffe.
J'ai l'impression d'être un aviateur, je passe au-dessus de superbes montagnes, mais les nuages m'empêchent de les voir. Heureusement des oiseaux et des dauphins viennent me rappeler qu'il y a de la vie sous "mes nuages".
La nuit tombe et le mal de mer arrive… Je vomis mon repas. Cette nuit je vais me réveiller toutes les 1h30 pour vérifier le cap et ce qu'il se passe. Mais il ne se passera rien. J'ai juste vu un bateau au loin et comme prévu par la météo, le vent a tourné et j'ai dû modifier mon cap.
28 décembre 2023 : Des dauphins sont venus me voir et m'ont fait de superbes sauts. Il paraît que les dauphins sauvages ont appris ça de leurs congénères des parcs d'attractions. Les scientifiques ne l'expliquent pas vraiment, une conscience collective a priori.
Le vent est tombé, je n'arriverai jamais avant la nuit à Mindelo. Heureusement que je suis déjà venu. Finalement, j'arrive à 19 h avec une nuit noire, car la lune n'est pas encore levée. Je zigzague entre les bateaux au mouillage et me trouve une place. Je n'ai pas envie d'aller au port ce soir, je reste au mouillage pour la nuit.
29 décembre 2023 : Au matin, je remonte mon ancre et je me rends compte qu'elle est prise dans une chaîne. J'en fais part à mon voisin de mouillage qui saute dans son annexe et vient m'aider. Il me débloque et je gagne le port. Arrivée nickel malgré le vent, je suis content de voir que je n'ai pas perdu la main !
Arrivé au bureau des douanes où j'apprends qu'ils ferment ce soir jusqu'au 3 janvier… Je décide de faire mon entrée à Mindelo et ma sortie en même temps, ce serait vraiment dommage de perdre du temps pour ma transat à cause de papiers…
Petite baignade pour fêter ça ! Retour au bateau et les premiers équipiers à la recherche de bateau passent et nous discutons. Ici tout le monde se parle, c'est agréable cette ambiance de préparation de transat. Mais bientôt il sera temps de partir.
31 décembre 2023 : En attendant de larguer les amarres, j'effectue les dernières préparations : nettoyage, rangement, dernier réglage. J'achète aussi de la nourriture :
- 2 kg de carotte
- 2 kg de citron
- 2 kg d'orange
- 3 kg de courge
- 2 kg de pomme
- 3 kg de tomates
- 3 kg de bananes bien vertes.
- 20 œufs
- 2 chorizos
- 3 kg de chou
- De la coriandre
- Du basilic
Voilà ce qu'il me faut de frais pour au moins 15 jours. Le tout à différentes maturités, stocké dans leur sens de pousse et à l'abri de la lumière.
La météo semble bonne pour les 10 prochains jours. Même si elle n'est pas exacte, elle donne une bonne tendance et la tendance est aux Alizés stables de 15 à 23 kt de vent dans la bonne direction. J'imagine mettre mes deux voiles d'avant en ciseaux tangonées et ne pas utiliser la grand-voile.
J'ai 3 waypoints dans mon GPS : un pour sortir du Cap-Vert sans être dérangé par les montagnes qui stoppent le vent, un au milieu de l'Atlantique un peu au sud pour rester au vent arrière au maximum, vers ce point le vent se divise généralement en deux une partie vers le nord-ouest et une vers le sud-ouest, c'est à ce moment que j'espère changer de cap vers mon dernier point, la Martinique et l'anse St-Anne, ou bien le port du Marin selon l'envie et l'heure d'arrivée.
Ici à Mindelo, j'ai rencontré un jeune couple, Danaé et Clément, des bateaux stopper depuis deux mois, je les trouve bien sympathiques. Danaé est masseuse, naturopathe et Clément journaliste écrivain. Ils m'ont aidé en allant en haut de mon mât pour réparer mon lazy jack et ont pu tester la vue de là-haut.
Dernier check du bateau, tout va bien jusqu'à ce que je regarde le régulateur d'allure. La soudure que j'avais fait refaire a lâché. Cette pièce fixe le régulateur au bateau. Et ce régulateur est l'équipement le plus important pour faire la traversée. Pour réparer, j'essaie de percer le tube en inox, mais je casse ma mèche. Je cherche dans mes pièces de rechange. J'en essaie plusieurs, mais sans réussite. Je sors la disqueuse pour en adapter une pour pouvoir l'utiliser. Finalement, la nuit tombe et comme je ne vois plus rien, j'arrête là la réparation. Je rejoins Danaé et Clément pour fêter la dernière soirée de 2023.
1er janvier 2024 : Je me suis couché à 2h et la musique s'est arrêtée à 8h. Je me lève, fais mes exercices et regarde si la pièce modifiée pourra aller. On dirait que oui. Je pars courir 5 km histoire de voir la ville pour une dernière fois avec au programme une douche et la taille de ma barbe. La fixation de ma pièce sur le régulateur se passe bien. Tout est en ordre. Je déjeune avant de remplir les soutes à eau du bateau. Ça sent le départ. Depuis ce matin un bateau part toutes les 30 minutes environ.
La mer est calme. Je prépare mes voiles avant un dernier tour aux toilettes et la restitution de la carte de la marina. Clément et Danaé me rejoignent. Ils m'aident à larguer les amarres, Hateya recule et pivote tout seul. Danaé lance un "Je n'ai jamais vu un départ aussi beau !" Ça fait plaisir. Un dernier signe de la main et c'est parti…
On sort du port, Hateya et moi. Je range toutes les amarres et les pare-battage. Je hisse le génois. Je regarde derrière moi et une forte émotion arrive avec quelques larmes. Un bateau puis deux, puis trois, me dépassent… Je me dis qu'ils vont trouver ça bizarre que je n'ai pas mis ma grand-voile, mais je réalise que tout le monde à fait ça. Parfois, je doute encore de mes capacités de marin.
Une fois éloigné de la côte, je me mets au vent arrière et règle le régulateur d'allure. Je tangone le génois et déroule le deuxième que je tangone aussi. Le vent et la houle me poussent. Le bateau file à 5 nœuds !
Cap au 230° pendant 50 Milles ce qui m'évite de passer sous Santo-Antao ou il n'y aura plus de vent à cause de ses montagnes. Je mets un peu de musique, mange des barres céréales au chocolat et une pomme. Je vois la côte s'éloigner doucement.
Etre seul met en lumière l'aide que j'ai eue pour commencer chaque aventure. Le premier jour quand je suis parti de Cairns à vélo avec 3000 km devant moi, j'avais peur. Sans que je lui dise, la présence de Laure était très rassurante et encourageante. Idem pour toutes les fois où Aline m'a épaulé en navigation. Notamment celle où nous avions dû accoster à Agadir après avoir subi une tempête. A l'arrivée, je voulais revendre le bateau et ne plus y remettre les pieds. Grâce au soutien d'Aline, j'ai pu reprendre la mer quelques jours plus tard.
Mais cette fois, je suis seul, je dois trouver la motivation par moi-même, je sais que le plus dur sera de remonter l'ancre et de me jeter dans l'inconnu. En attendant, je vais devoir faire toutes les tâches pour que le bateau soit prêt, une après l'autre. Heureusement depuis que je navigue sur Hateya, je les connais par cœur.
Monter dans le mât, remettre les 3 drisses des voiles d'avant, les deux balancines de tangons, les deux drisses de la grand-voile aurique avec ses poulies, vérifier les feux de mât (je sais qu'il y a un problème), les antennes, les fixations des étais, des haubans…
Redescendre, installer toutes les poulies, des écoutes, du bout de l'enrouleur, du régulateur d'allure Windpilot, les cagnards qui me protègent contre les embruns. Puis installer les voiles, celles sur enrouleur, la grand-voile avec tout son système de prise de ris automatique. Nettoyer l'hélice, la coque, la chaîne et l'ancre des algues et crustacés accrochés dessus. Rebrancher l'AIS, la VHF, le pilote automatique électrique. Et tout un tas de petits trucs …
Préparatifs au mouillage

18 décembre 2023 : La journée a été fructueuse : Flo ma voisine de bateau est venue m'aider ce matin pour mettre la drisse de la corne qui a un système de poulies assez particulier et qui demande d'être deux, un en haut du mât et l'autre en bas pour passer les poulies et les renvoyer. On a aussi pu mettre la voile d'avant qui est sur enrouleur, car seul c'est vraiment compliqué.
Flo est ici depuis 4 ans et vit sur son voilier de 9,50 m au mouillage. Ici elle a été directrice pendant 3 ans d'une école française. Maintenant elle vit sur ses économies et essaie de monter un resto avec une Sénégalaise où la spécialité serait le poisson fumé. Elle est en période de test pour savoir comment le fumer avec les moyens de l'île (il n'y a quasiment pas d'arbres ici). Elle va retourner à la Réunion fin mars pour revoir sa famille et travailler avant de revenir pour partir au Brésil avec son bateau.
Le reste de la journée a aussi été productif, le travail apaise le cerveau qui du coup arrête de penser. Je recommence à vivre avec le soleil, plus besoin de regarder l'heure !
Ma routine de la semaine sera : levé avec le soleil, exercices pour mon dos, activités pour le bateau et, quand il fait trop chaud ou faim, pose nourriture, repos, écrans, pour reprendre ensuite les activités pour le bateau… Baignade quand il fait encore chaud, puis quand le soleil se couche, écriture, repas, lecture, et enfin dodo.
Je regarde aussi la météo. Si elle se maintient, je devrais changer d'île, aller se Sal à Mindelo, vendredi 22 au matin avec un vent de 15 nœuds établi et des rafales à 25 pour la journée, et 12 à 19 nœuds la nuit avec une houle de 2,50 m toutes les 8 s. Ce trajet devrait durer 24h.
Le plaisir dêtre à bord de son bateau

19 décembre 2023 : Je retrouve ma motivation, Hateya est presque prêt. Je sens que c'est possible, que c'est pour cette fois. Voilà des années que j'attends ça, dont les 4 dernières à devoir repousser le départ pour différentes raisons. Mais cette année est la bonne !
Pauline m'a demandé quelles étaient mes motivations pour traverser l'Atlantique ? Je lui ai répondu que c'était un rêve de longue date, apparu depuis mon voyage à vélo en Australie. Une sensation fantasmée de liberté totale. Mais aussi l'objectif de me surpasser.
Je ne connaissais pas grand-chose à la voile avant de m'y mettre à fond. J'ai appris tant de choses, aussi bien en navigation qu'en bricolage à bord. J'ai appris à souder, peindre, vernir, gréer entièrement un bateau, faire des installations électriques et électroniques, réparer mon mât en bois, faire de la mécanique, régler un presse-étoupe, comprendre et installer un Windpilot, régler un compas avec un compensateur de magnétisme, traiter la rouille bien évidemment sur cette coque en acier… Mais aussi comprendre la météo, lire les cartes maritimes, la navigation astrologique et tout ce que j'ai appris sur les pontons ou lors de ma formation Yacht Master…
Je n'ai pas besoin de faire la Transat pour m'estimer être un bon marin, mais je sais que je vais pouvoir utiliser tous mes savoirs durant ces 3 semaines et apprécier. Des larmes me viennent quand je me rends compte de tout le chemin parcouru.
21 décembre 2023 : Je suis tellement excité ! Le bateau est quasiment prêt, tous mes gros problèmes sont résolus (problème de pilote automatique, de feux de mât…). J'ai même enfin réussi à installer cette foutue pompe à pied d'eau de mer qui devrait me faire économiser un maximum d'eau douce à bord.
Départ prévu mardi pour Mindelo, histoire de faire le plein d'eau et de nourriture. Ici il n'y a pas assez de choix et j'aimerais revoir cette ville avant de partir.
Des comptes pour ne pas manquer

22 décembre 2023 : Je réalise quelques comptes aujourd'hui : Il reste à faire environ 2000 milles, soit 3600 km. Pour les courses, j'ai déjà 40 jours de bonne nourriture achetée aux Canaries,15 jours de pot lactofermenté par mes soins, 64 jours de "trucs bof" tout prêt venant de Carrefour, et je vais acheter 30 jours de frais sans être sûr du résultat de conservation, car je n'ai pas de frigo à bord. Même si je connais tout de même de bonnes techniques de conservation.
Ce qui nous fait un total de 151 jours de réserve. Je crois que ça va suffire.
Pour l'eau, j'ai 150 l répartis dans deux réservoirs avec en plus 100 l dans des bidons. J'ai un récupérateur d'eau de pluie et deux filtres d'eau douce. En buvant 2 l par jour, j'ai 50 jours devant moi en utilisant seulement mes bidons. Voilà qui me laisse de quoi voir venir.
En énergie, j'ai un panneau solaire fixe de 50W plus un de 50W mobile. Ils chargent 4 batteries de 100 ah (2 moteurs/ 2 auxiliaires). J'ai aussi 80 l de gasoil, avec une consommation moteur de 1,3 l/h. L'alternateur de 80Ah (960W) mettra 61 h pour recharger les batteries (1h30 / jours s'il n'y a pas assez de charge des panneaux solaires en navigation). Le gasoil me permet donc de tenir 40 jours.
23 décembre 2023 : Je suis allé faire des courses pour le repas de Noël. J'ai trouvé des carottes, des tomates, des courgettes, une courge, de la papaye, des chips et des cacahuètes dans une petite épicerie tenue par des Chinois le tout pour environ 14 €.
J'en ai profité pour remplir deux bidons de 5 l avec de l'eau potable filtrée chez un revendeur qui a installé un réservoir avec plein de filtres pour pouvoir boire l'eau dessalinisée qui est produite sur l'île. C'est 1,70 € pour 10 l. Je la trouve très bonne. Ce système est une belle avancée pour réduire les bouteilles en plastique qui pullulent ici…
26 décembre 2023 : Je fais un footing pour profiter un peu de la terre ferme. J'en profite pour récupérer les papiers du bateau auprès de la police. Je finis aussi le plein d'eau en transportant 100 l dans des bidons à bord de mon canoë.
Je rencontre aussi un équipage français. C'est le premier depuis mon arrivée. Nous dinons à terre. Pour moi ce sera une Murène frite. Puis vient le temps des au revoir avec mes amis de Sal. Je prends alors conscience de mon départ. Une sensation irrationnelle de peur m'envahit. Devant moi, la solitude, le noir, la mer.
Entre les îles du Cap-Vert

27 décembre 2023 : Ce matin, l'ancre a été remontée, les voiles hissées. La grand-voile d'abord puis le génois et la trinquette. Le vent de 15 nœuds et la houle 1,50 m sont de travers. Le temps est beau, aucun nuage, le baromètre est à 1015 hPa. De bonnes conditions pour ce trajet de 118 milles.
12h30, après 1h30 de navigation, le bateau marche à 3,7 nœuds. J'espère aller plus vite pour ne pas arriver de nuit à Mindelo, car il y a beaucoup d'épaves non indiquées sur les cartes. L'humeur est stable et sereine, pas d'excitation particulière, j'ai repris mes automatismes, tout est plutôt mécanique. Des dauphins sont passés voir ce qui se passait et j'ai traversé une grosse bande de Sargasses, quelques-unes se sont accrochées à mon régulateur que j'ai enlevé avec ma gaffe.
J'ai l'impression d'être un aviateur, je passe au-dessus de superbes montagnes, mais les nuages m'empêchent de les voir. Heureusement des oiseaux et des dauphins viennent me rappeler qu'il y a de la vie sous "mes nuages".
La nuit tombe et le mal de mer arrive… Je vomis mon repas. Cette nuit je vais me réveiller toutes les 1h30 pour vérifier le cap et ce qu'il se passe. Mais il ne se passera rien. J'ai juste vu un bateau au loin et comme prévu par la météo, le vent a tourné et j'ai dû modifier mon cap.
28 décembre 2023 : Des dauphins sont venus me voir et m'ont fait de superbes sauts. Il paraît que les dauphins sauvages ont appris ça de leurs congénères des parcs d'attractions. Les scientifiques ne l'expliquent pas vraiment, une conscience collective a priori.
Le vent est tombé, je n'arriverai jamais avant la nuit à Mindelo. Heureusement que je suis déjà venu. Finalement, j'arrive à 19 h avec une nuit noire, car la lune n'est pas encore levée. Je zigzague entre les bateaux au mouillage et me trouve une place. Je n'ai pas envie d'aller au port ce soir, je reste au mouillage pour la nuit.
Mindelo, derniers préparatifs

29 décembre 2023 : Au matin, je remonte mon ancre et je me rends compte qu'elle est prise dans une chaîne. J'en fais part à mon voisin de mouillage qui saute dans son annexe et vient m'aider. Il me débloque et je gagne le port. Arrivée nickel malgré le vent, je suis content de voir que je n'ai pas perdu la main !
Arrivé au bureau des douanes où j'apprends qu'ils ferment ce soir jusqu'au 3 janvier… Je décide de faire mon entrée à Mindelo et ma sortie en même temps, ce serait vraiment dommage de perdre du temps pour ma transat à cause de papiers…
Petite baignade pour fêter ça ! Retour au bateau et les premiers équipiers à la recherche de bateau passent et nous discutons. Ici tout le monde se parle, c'est agréable cette ambiance de préparation de transat. Mais bientôt il sera temps de partir.
31 décembre 2023 : En attendant de larguer les amarres, j'effectue les dernières préparations : nettoyage, rangement, dernier réglage. J'achète aussi de la nourriture :
- 2 kg de carotte
- 2 kg de citron
- 2 kg d'orange
- 3 kg de courge
- 2 kg de pomme
- 3 kg de tomates
- 3 kg de bananes bien vertes.
- 20 œufs
- 2 chorizos
- 3 kg de chou
- De la coriandre
- Du basilic
Voilà ce qu'il me faut de frais pour au moins 15 jours. Le tout à différentes maturités, stocké dans leur sens de pousse et à l'abri de la lumière.
La météo semble bonne pour les 10 prochains jours. Même si elle n'est pas exacte, elle donne une bonne tendance et la tendance est aux Alizés stables de 15 à 23 kt de vent dans la bonne direction. J'imagine mettre mes deux voiles d'avant en ciseaux tangonées et ne pas utiliser la grand-voile.
J'ai 3 waypoints dans mon GPS : un pour sortir du Cap-Vert sans être dérangé par les montagnes qui stoppent le vent, un au milieu de l'Atlantique un peu au sud pour rester au vent arrière au maximum, vers ce point le vent se divise généralement en deux une partie vers le nord-ouest et une vers le sud-ouest, c'est à ce moment que j'espère changer de cap vers mon dernier point, la Martinique et l'anse St-Anne, ou bien le port du Marin selon l'envie et l'heure d'arrivée.
Ici à Mindelo, j'ai rencontré un jeune couple, Danaé et Clément, des bateaux stopper depuis deux mois, je les trouve bien sympathiques. Danaé est masseuse, naturopathe et Clément journaliste écrivain. Ils m'ont aidé en allant en haut de mon mât pour réparer mon lazy jack et ont pu tester la vue de là-haut.
Dernier check du bateau, tout va bien jusqu'à ce que je regarde le régulateur d'allure. La soudure que j'avais fait refaire a lâché. Cette pièce fixe le régulateur au bateau. Et ce régulateur est l'équipement le plus important pour faire la traversée. Pour réparer, j'essaie de percer le tube en inox, mais je casse ma mèche. Je cherche dans mes pièces de rechange. J'en essaie plusieurs, mais sans réussite. Je sors la disqueuse pour en adapter une pour pouvoir l'utiliser. Finalement, la nuit tombe et comme je ne vois plus rien, j'arrête là la réparation. Je rejoins Danaé et Clément pour fêter la dernière soirée de 2023.
Top départ !

1er janvier 2024 : Je me suis couché à 2h et la musique s'est arrêtée à 8h. Je me lève, fais mes exercices et regarde si la pièce modifiée pourra aller. On dirait que oui. Je pars courir 5 km histoire de voir la ville pour une dernière fois avec au programme une douche et la taille de ma barbe. La fixation de ma pièce sur le régulateur se passe bien. Tout est en ordre. Je déjeune avant de remplir les soutes à eau du bateau. Ça sent le départ. Depuis ce matin un bateau part toutes les 30 minutes environ.
La mer est calme. Je prépare mes voiles avant un dernier tour aux toilettes et la restitution de la carte de la marina. Clément et Danaé me rejoignent. Ils m'aident à larguer les amarres, Hateya recule et pivote tout seul. Danaé lance un "Je n'ai jamais vu un départ aussi beau !" Ça fait plaisir. Un dernier signe de la main et c'est parti…
On sort du port, Hateya et moi. Je range toutes les amarres et les pare-battage. Je hisse le génois. Je regarde derrière moi et une forte émotion arrive avec quelques larmes. Un bateau puis deux, puis trois, me dépassent… Je me dis qu'ils vont trouver ça bizarre que je n'ai pas mis ma grand-voile, mais je réalise que tout le monde à fait ça. Parfois, je doute encore de mes capacités de marin.
Une fois éloigné de la côte, je me mets au vent arrière et règle le régulateur d'allure. Je tangone le génois et déroule le deuxième que je tangone aussi. Le vent et la houle me poussent. Le bateau file à 5 nœuds !
Cap au 230° pendant 50 Milles ce qui m'évite de passer sous Santo-Antao ou il n'y aura plus de vent à cause de ses montagnes. Je mets un peu de musique, mange des barres céréales au chocolat et une pomme. Je vois la côte s'éloigner doucement.

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