Je suis Sébastien Lutz, photographe et passionné inconditionnel du large. Je suis le Vendée Globe et la Transat Jacques Vabre depuis près de 30 ans, et j'ai eu la chance d'être photographe accrédité sur trois éditions de la Route du Rhum. Mon objectif a toujours été de capter l'âme de ces aventures et de rendre hommage à ces marins d'exception et à leur quotidien.
Cette fois, le rêve s'est fait réalité : j'ai eu l'opportunité unique d'embarquer pour 3 jours à bord d'un Class40. Ce convoyage du Maccaferri Futura (le #212) de Lorient au Havre s'est transformé en une véritable leçon de vie, d'entraide, et de navigation, à l'approche de la grande course transatlantique Transat Café L'OR.

Mon expérience de navigation (deux stages aux Glénans et un tour de Class40 avec Sébastien Rogues) m'avait préparé un peu à ce monde, mais rien n'avait pu me préparer à l'intensité brutale et magnifique de ces 72 heures en mode convoyage.
L'Équipage du Maccaferri Futura – Les Maîtres à Bord

Naviguer sur un tel engin demande une expertise pointue, mais l'aventure tient d'abord aux hommes. J'ai eu la chance d'être entouré par une équipe d'une bienveillance exemplaire : les skippers Luca Rosetti et Matteo Sericano, et leur préparateur Yael. C'est leur alchimie, leur patience et leur pédagogie, qui ont fait de ces 3 jours un baptême inoubliable.


Jour 1 – De Lorient à la nuit : la glisse idéale

Lundi 13 octobre après-midi, l'effervescence est palpable sur les pontons à Lorient. C'est le grand pôle de la course au large, et une bonne dizaine de bateaux sont prêts pour le convoyage vers Le Havre, en vue de la Transat Café L'OR. Du Class40 à l'IMOCA en passant par le maxi-trimaran, tout le monde est là, l'air concentré et impatient.
C'est dans cette ambiance électrique que le coup de canon symbolique est donné à 15h00. Le Maccaferri Futura quitte les pontons, en partant du Ponton 17 (un bon chiffre pour moi !).

Dès la sortie de la rade, les conditions se ...
... révèlent être un cadeau de Poséidon : un vent portant idéal et un solide magnifique. L'équipe déploie la grand-voile et le J2, avant d'envoyer le spinnaker.
Pour le grand public, le spinnaker est cette méga grosse voile que l'on utilise lorsque le vent vient de l'arrière. Celle que nous avons hissée à bord, de plus de 200 m², transforme littéralement le Class40. Le bateau prend une vitesse fulgurante et glisse sans effort. Le Class40 est un monocoque de 40 pieds (12,19 mètres) qui mise sur la légèreté et la rigidité pour la performance pure.
Alors que nous approchons des Glénans, nous nous abreuvons de cette glisse enivrante. Luca en profite d'ailleurs pour effectuer un prélèvement d'eau au large, dans le cadre d'un programme de recherche océanographique avec une université partenaire. C'est une belle pause scientifique au milieu de cette course à la vitesse.
Peu après, le rêve est interrompu : le bateau ralentit subitement. Nous avons pris la quille dans un casier de pêcheur. Nous le sentons tous immédiatement dans le ralentissement sec. Grâce à une caméra sous-marine avec l'éclairage installée sur la coque, nous pouvons inspecter la quille. Après quelques manœuvres précises, nous parvenons à dégager le casier. L'incident est vite géré, le professionnalisme de l'équipage est impressionnant, et nous reprenons notre chemin, retrouvant la glisse magnifique sous spinnaker.
Juste après avoir dépassé la Pointe de Penmarc'h, le vent tourne, nous obligeant à un changement de voile immédiat pour la nuit. Le vent est désormais au près (venant de face). L'énorme spinnaker est méthodiquement replié dans sa chaussette et remplacé par le J1 (le génois léger), une voile technique taillée pour remonter efficacement contre les éléments.
Ce changement d'allure a marqué le début de la première nuit. Loin de la lumière des villes, nous avons eu droit à un spectacle double : une nuit étoilée magnifique, sans aucune pollution lumineuse, et dans le sillage du bateau, de longs filets de lumière vert-bleu phosphorescents créés par le plancton. C'était grandiose et magique.
Malheureusement, les conditions ont vite tourné à la confrontation. Une mer très formée nous a accueillis, avec des creux de plusieurs mètres de haut. Le Class40, réputé pour être rigide, tapait avec une violence inouïe : le bruit était celui d'une machine à laver géante multiplié par cent.
Pour maintenir le bateau en équilibre et limiter l'impact violent des vagues, les manœuvres de matossage (déplacement du matériel lourd au vent) et de ballast (ajustement des réservoirs d'eau de mer) ont été intenses et physiques.
À bord, le confort est plus que sommaire. On dort à même la coque en sandwich, on sent les vagues rouler avec des bulles d'air sous la coque. À chaque choc violent, je sautais dans ma banette et glissais d'un côté à l'autre de la coque. C'est dans cette rudesse que l'on comprend la relation intime du marin avec sa machine : on vit le bateau par les sensations sonores et physiques. Je comprends mieux pourquoi un skipper comme Jean Le Cam appelle son bateau par un prénom : cette machine devient un compagnon qu'il faut écouter, apprivoiser et respecter.
Dans ce contexte intense, le rythme de vie s'adapte à la course : les skippers fonctionnent avec un roulement de sommeil toutes les 2 heures. L'alimentation est également fractionnée pour un apport énergétique constant : on mange un peu tout le temps — une banane, des pâtes 2 heures plus tard, un pain au chocolat. Ce procédé d'alimentation fractionnée est la base de la survie en mer. Durant ce convoyage, nous avions une nourriture plus "fraîche", mais en course, la nourriture est lyophilisée, ultra-énergétique, et n'a rien à voir avec celle-ci. C'est une question d'optimisation du poids et de besoin énergétique.
Heureusement, Matteo, originaire du nord-ouest de l'Italie (région reconnue pour cela), avait fait des provisions ! Nous nous sommes régalés de ses excellentes focaccias, un vrai moment de réconfort et de gastronomie loin des conditions spartiates.
Mardi matin, le mal de mer m'a terrassé. Yael m'a aussitôt ramené un seau, avec une bienveillance simple et humaine. Épuisé, je n'ai pas pu prendre une seule photo de la journée, à la fois à cause de mon état et parce que cela bougeait bien trop violemment pour risquer d'endommager mon matériel photographique sur le pont. Pourtant, ce moment dur, je l'ai adoré. J'ai compris la difficulté et la beauté de ce métier de marin et j'ai eu le sentiment profond de faire partie de l'équipe grâce à cette entraide.
La nuit suivante, Matteo, percevant mon épuisement, m'a offert sa bannette et des conseils précieux dignes d'un vieux loup de mer. Il m'a conseillé de mettre mon ventre contre la toile de la banette du côté de la gîte, de me mettre à l'aise et surtout d'enlever mes bottes pour mieux dormir et relâcher la tension physique. Grâce à ses recommandations, j'ai pu trouver un sommeil intermittent et réparateur dans la bannette.
Mardi en fin de matinée, la mer nous a offert son plus beau cadeau, un moment de pure poésie. Sans appareil photo, sans mon smartphone, un spectacle majestueux s'est déployé : un banc énorme de dauphins, une quarantaine d'individus sautant, plongeant, et jouant juste à côté du bateau, en plein milieu de la Manche. Ce moment de grâce volé est gravé uniquement dans ma mémoire, un souvenir que l'on peut difficilement capturer, seulement vivre.
Mercredi matin, nous approchons de la côte normande. Environ 4 heures avant d'arriver au port, les conditions ont changé : mer plate. L'apaisement est tel que j'ai eu l'impression que nous n'avancions plus, malgré une vitesse maintenue entre 9 et 12 nœuds ! Mon corps, habitué aux vibrations et au bruit constant, ne reconnaissait plus la vitesse dans le calme.
Dès l'entrée dans la Manche, l'atmosphère a changé. Nous avons croisé beaucoup de cargos, le trafic s'est intensifié. À l'approche du Havre, la vigilance est devenue maximale : nous naviguions au milieu d'immenses porte-conteneurs. Il fallait être extrêmement vigilant pour assurer la sécurité et l'intégralité du Class40 dans ce trafic portuaire intense.
Alors que nous approchions, Yael, avec un grand sourire, m'a lancé : "Tu veux barrer ?" J'ai dit oui ! Tenir la barre d'un bateau de course qui réagit si vite au vent est une sensation impressionnante, un privilège.
Juste avant le port, un groupe d'autres Class40 nous croise, partant s'entraîner. Yael, après avoir reçu un SMS d'une amie à bord, nous informe : "Ce sont les Normands, ils vont s'entraîner." Pour notre part, nous nous sommes mis face au vent pour affaler les voiles, mettre le moteur et enfin rentrer au port.
Nous avons filé vers le port de plaisance du Havre, ayant manqué l'heure de l'écluse qui était à 14h00. Il est 14h30 lorsque nous entrons dans le port. Le silence, une fois le moteur coupé au ponton, est assourdissant et lourd d'une intense fatigue.
Ce convoyage est une super expérience que je n'oublierai jamais. J'ai eu la chance de goûter à la rudesse du large, mais surtout à l'humanité, à la chaleur et à l'entraide de cet équipage. Ma fierté est d'avoir pu faire ce reportage pour témoigner de leur quotidien et rendre hommage au travail acharné de ces marins d'exception.
Un immense merci à Luca, Matteo et Yael pour leur bienveillance et leur accueil. Merci également à Bateau.com et à l'Association Class40 pour cette opportunité unique.
L'aventure n'est jamais finie !
Pour le grand public, le spinnaker est cette méga grosse voile que l'on utilise lorsque le vent vient de l'arrière. Celle que nous avons hissée à bord, de plus de 200 m², transforme littéralement le Class40. Le bateau prend une vitesse fulgurante et glisse sans effort. Le Class40 est un monocoque de 40 pieds (12,19 mètres) qui mise sur la légèreté et la rigidité pour la performance pure.

Incident et science aux Glénans en fin d'après-midi
Alors que nous approchons des Glénans, nous nous abreuvons de cette glisse enivrante. Luca en profite d'ailleurs pour effectuer un prélèvement d'eau au large, dans le cadre d'un programme de recherche océanographique avec une université partenaire. C'est une belle pause scientifique au milieu de cette course à la vitesse.

Peu après, le rêve est interrompu : le bateau ralentit subitement. Nous avons pris la quille dans un casier de pêcheur. Nous le sentons tous immédiatement dans le ralentissement sec. Grâce à une caméra sous-marine avec l'éclairage installée sur la coque, nous pouvons inspecter la quille. Après quelques manœuvres précises, nous parvenons à dégager le casier. L'incident est vite géré, le professionnalisme de l'équipage est impressionnant, et nous reprenons notre chemin, retrouvant la glisse magnifique sous spinnaker.
Changement de Voile après Penmarc'h
Juste après avoir dépassé la Pointe de Penmarc'h, le vent tourne, nous obligeant à un changement de voile immédiat pour la nuit. Le vent est désormais au près (venant de face). L'énorme spinnaker est méthodiquement replié dans sa chaussette et remplacé par le J1 (le génois léger), une voile technique taillée pour remonter efficacement contre les éléments.

L'envers du décor – le monde qui tape
Ce changement d'allure a marqué le début de la première nuit. Loin de la lumière des villes, nous avons eu droit à un spectacle double : une nuit étoilée magnifique, sans aucune pollution lumineuse, et dans le sillage du bateau, de longs filets de lumière vert-bleu phosphorescents créés par le plancton. C'était grandiose et magique.
Malheureusement, les conditions ont vite tourné à la confrontation. Une mer très formée nous a accueillis, avec des creux de plusieurs mètres de haut. Le Class40, réputé pour être rigide, tapait avec une violence inouïe : le bruit était celui d'une machine à laver géante multiplié par cent.
Pour maintenir le bateau en équilibre et limiter l'impact violent des vagues, les manœuvres de matossage (déplacement du matériel lourd au vent) et de ballast (ajustement des réservoirs d'eau de mer) ont été intenses et physiques.

À bord, le confort est plus que sommaire. On dort à même la coque en sandwich, on sent les vagues rouler avec des bulles d'air sous la coque. À chaque choc violent, je sautais dans ma banette et glissais d'un côté à l'autre de la coque. C'est dans cette rudesse que l'on comprend la relation intime du marin avec sa machine : on vit le bateau par les sensations sonores et physiques. Je comprends mieux pourquoi un skipper comme Jean Le Cam appelle son bateau par un prénom : cette machine devient un compagnon qu'il faut écouter, apprivoiser et respecter.
Dans ce contexte intense, le rythme de vie s'adapte à la course : les skippers fonctionnent avec un roulement de sommeil toutes les 2 heures. L'alimentation est également fractionnée pour un apport énergétique constant : on mange un peu tout le temps — une banane, des pâtes 2 heures plus tard, un pain au chocolat. Ce procédé d'alimentation fractionnée est la base de la survie en mer. Durant ce convoyage, nous avions une nourriture plus "fraîche", mais en course, la nourriture est lyophilisée, ultra-énergétique, et n'a rien à voir avec celle-ci. C'est une question d'optimisation du poids et de besoin énergétique.

Heureusement, Matteo, originaire du nord-ouest de l'Italie (région reconnue pour cela), avait fait des provisions ! Nous nous sommes régalés de ses excellentes focaccias, un vrai moment de réconfort et de gastronomie loin des conditions spartiates.
Mardi matin, le mal de mer m'a terrassé. Yael m'a aussitôt ramené un seau, avec une bienveillance simple et humaine. Épuisé, je n'ai pas pu prendre une seule photo de la journée, à la fois à cause de mon état et parce que cela bougeait bien trop violemment pour risquer d'endommager mon matériel photographique sur le pont. Pourtant, ce moment dur, je l'ai adoré. J'ai compris la difficulté et la beauté de ce métier de marin et j'ai eu le sentiment profond de faire partie de l'équipe grâce à cette entraide.
Leçon de nuit et moment de grâce
La nuit suivante, Matteo, percevant mon épuisement, m'a offert sa bannette et des conseils précieux dignes d'un vieux loup de mer. Il m'a conseillé de mettre mon ventre contre la toile de la banette du côté de la gîte, de me mettre à l'aise et surtout d'enlever mes bottes pour mieux dormir et relâcher la tension physique. Grâce à ses recommandations, j'ai pu trouver un sommeil intermittent et réparateur dans la bannette.
Mardi en fin de matinée, la mer nous a offert son plus beau cadeau, un moment de pure poésie. Sans appareil photo, sans mon smartphone, un spectacle majestueux s'est déployé : un banc énorme de dauphins, une quarantaine d'individus sautant, plongeant, et jouant juste à côté du bateau, en plein milieu de la Manche. Ce moment de grâce volé est gravé uniquement dans ma mémoire, un souvenir que l'on peut difficilement capturer, seulement vivre.

Les derniers milles et l'arrivée au Havre
Mercredi matin, nous approchons de la côte normande. Environ 4 heures avant d'arriver au port, les conditions ont changé : mer plate. L'apaisement est tel que j'ai eu l'impression que nous n'avancions plus, malgré une vitesse maintenue entre 9 et 12 nœuds ! Mon corps, habitué aux vibrations et au bruit constant, ne reconnaissait plus la vitesse dans le calme.

Dès l'entrée dans la Manche, l'atmosphère a changé. Nous avons croisé beaucoup de cargos, le trafic s'est intensifié. À l'approche du Havre, la vigilance est devenue maximale : nous naviguions au milieu d'immenses porte-conteneurs. Il fallait être extrêmement vigilant pour assurer la sécurité et l'intégralité du Class40 dans ce trafic portuaire intense.
Alors que nous approchions, Yael, avec un grand sourire, m'a lancé : "Tu veux barrer ?" J'ai dit oui ! Tenir la barre d'un bateau de course qui réagit si vite au vent est une sensation impressionnante, un privilège.
Juste avant le port, un groupe d'autres Class40 nous croise, partant s'entraîner. Yael, après avoir reçu un SMS d'une amie à bord, nous informe : "Ce sont les Normands, ils vont s'entraîner." Pour notre part, nous nous sommes mis face au vent pour affaler les voiles, mettre le moteur et enfin rentrer au port.
Nous avons filé vers le port de plaisance du Havre, ayant manqué l'heure de l'écluse qui était à 14h00. Il est 14h30 lorsque nous entrons dans le port. Le silence, une fois le moteur coupé au ponton, est assourdissant et lourd d'une intense fatigue.
Ce convoyage est une super expérience que je n'oublierai jamais. J'ai eu la chance de goûter à la rudesse du large, mais surtout à l'humanité, à la chaleur et à l'entraide de cet équipage. Ma fierté est d'avoir pu faire ce reportage pour témoigner de leur quotidien et rendre hommage au travail acharné de ces marins d'exception.
Un immense merci à Luca, Matteo et Yael pour leur bienveillance et leur accueil. Merci également à Bateau.com et à l'Association Class40 pour cette opportunité unique.
L'aventure n'est jamais finie !

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