Interview Romain Rossi : "Je referme la parenthèse à l'arrivée de la Route du Rhum"

© Chloé Barre

Père de 2 enfants, Romain Rossi s’est accordé une parenthèse dans sa vie professionnelle pour réaliser un de ses rêves : traverser l’Atlantique en solitaire. Il fait la Route du Rhum 2018 sur son Class40 Fondation Digestscience sans pression de résultat ni d’ambition de course au large ensuite. C’est une "personne ordinaire" qui a la volonté de mener à bien un projet extraordinaire.

Tu n’es pas un marin professionnel, peux-tu nous raconter ton histoire depuis "ta vie d’avant" ?

Je revendique une vie ordinaire. J’ai l’habitude de dire que je suis "monsieur Tout le Monde". J’étais salarié. J’avais 35 ans quand je me suis lancé dans ce projet. J'ai une femme, deux enfants, une maison… J’habite à Lille, je travaille toute la journée. J’ai une vie classique. Mais sur la dernière édition de la Route du Rhum, j’ai vu des vétérinaires, des chefs d’entreprises, des agents municipaux, des hommes et femmes qui prenaient le départ.

Avant je ne regardais pas en détail, je suivais uniquement les favoris. Mais pour l'édition 2014, j’ai pris le temps de regarder autour. J’ai réalisé qu’ils avaient monté des beaux projets. Ils se retrouvent au départ alors que ce sont des gens comme moi. Je me suis demandé : "Pourquoi pas moi ?" L’idée a commencé à germer. J’avais déjà eu des phases de congé sabbatique, prouvé que c'est compatible avec une carrière professionnelle. Je n’avais pas trop de doute qu’on pouvait concilier deux projets en même temps. Dans mon boulot, je suis gestionnaire d’un portefeuille "énergie". J’achète du gaz, de l’énergie. J’ai une grosse équipe, des gros budgets, donc j’ai l’habitude des gros projets.

Je me suis lancé. La marche est haute, car je n’ai pas d’expérience en course au large (j’avais juste une expérience en J120, j’ai fait des convoyages, du charter…) Je ne connais personne dans le milieu. Je pars d’une feuille blanche. Je me lance sans aucune réponse à mes questions. Je n’avais jamais navigué sur un Class40, je ne savais même pas qu’il y avait des ballasts. Je ne sais pas combien ça coute, je ne sais pas où ça s’achète. Je ne sais même pas qu’il y a une jauge.

Romain Rossi

Je sais juste qu’il faut de l’argent et qu’il faut faire ça sérieusement. J’amorce la pompe en injectant un peu d’argent, du temps. J’ai un infographiste, un webdesigner. Je vois un comptable, un fiscaliste… qui m’aident à construire une offre. Je fais une vraie étude de marché en regardant ce qu’il se fait à côté. Je me renseigne de ce que les skippers vendent. Le niveau de démarchage n’est pas très élevé. Alors je prépare un dossier "haut de gamme". Et même si j'ai des super retours sur ce que je propose, rien ne prend vraiment. Je diffuse, j’essaye de ratisser large, mais pendant 18 mois rien de plus que des rendez-vous. Je fatigue, personne autour de moi ne croit que c’est possible.

Je me rends compte que la question que l'on me pose le plus c’est : "Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu te lances un défi comme ça ?" Au final je ne sais toujours pas pourquoi. Mais je prends conscience qu’effectivement c’est peut-être un peu trop gros pour moi. Je me dis alors que je ne vais pas le faire que pour moi, je vais dépasser cette dimension personnelle et que je vais donner un sens à ce que je fais.

J’ai complètement changé de modèle économique et ai basculé dans le modèle du mécénat. Rien ne prenait parce que j’étais "monsieur ordinaire", mais surtout "monsieur moyen" dans la course au large, sans notoriété. Je n’ai rien à vendre de plus que les autres. Je me suis mis d’accord avec la fondation Digestscience pour lui apporter de la notoriété. C’est une fondation peu connue, car la maladie de Crohn est peu connue. J’ai fini par trouver des partenaires, justement parce que j’avais quelque chose d’autre à vendre. Pour m’être bien cassé les dents au départ, je vends également ma démarche entrepreneuriale : comme quoi je suis tenace, que je ne lâche rien et que j’irai au bout de mon aventure.

Mes partenaires renoncent à l’affichage dans les voiles, mais s’associent à l’engagement que j’ai avec la fondation Digestscience. J’ai trouvé mes partenaires les uns après les autres et commence à avoir assez d’argent pour me lancer.

Romain Rossi

À ce moment, en décembre 2017, je n’avais pas encore de bateau, mais un peu plus de la moitié de mon budget. Je me rends compte qu’il y a déjà 30 inscrits pour la route du Rhum. Il n’y a que 40 places. Donc je fonce au salon nautique, je rempli mon inscription et fais mon chèque de 10 000 euros personnellement. Je n’avais pas encore d’argent sur mes comptes.

Et je cherche un bateau. Il n’en restait qu’un disponible sur le marché (mis en vente par Damien Seguin) qui ne soit pas Vintage. Il en restait des très récent, mais à plus de 400 000 euros, trop cher pour mon budget. J’ai signé une promesse d’achat, donné 28 000 euros. Je trouve un crédit-bail, j’assure le bateau… je pensais avoir fait le plus dur en trouvant l’argent, mais pas du tout. C’est un vrai parcours du combattant.

Ma femme commence à comprendre que je vais faire mon projet. Elle qui n’aurait pas parié un centime sur mon projet au départ. C'est un facteur que j'avais sous-estimé : le côté familial. Je commence à avoir tout à gérer : un début de vie de skipper, de chef d’entreprise, la gestion de la vie familiale…

Au mois de Mars j’ai le bateau. La première fois que je monte dessus j’ai vraiment pris un coup de panique. J’ai laissé les gars faire l’inventaire, j’étais déprimé. Au bout de deux heures, tout seul dans le bateau, à suivre les tuyaux et les fils, je commence à réaliser qu’il va falloir que je me fasse aider. Je cherche des prestataires : je trouve deux préparateurs techniques et Sylvain en tant que boat-capitaine. Je continuerai par la suite à grossir l’équipe avec un coach mental, physique, un naturopathe, un responsable communication, un team manager… Je n’aurais pas pu avoir toutes les casquettes. D’autant que j’habite Lille, j’ai ma vie de père de famille là-bas. On a fait un pacte signé avec ma femme pour être sûr de trouver un équilibre sur l’année.

Romain Rossi

À ce moment, je suis encore salarié. Entre mai et mi-juillet, j’ai posé tous mes congés et RTT de l’année. Ils ne m’ont quasiment pas vu. J’ai profité d’un licenciement économique qui se profilait dans la boite pour négocier mon départ fin aout 2018. Aujourd'hui, je n’ai plus de boulot et je suis consacré entièrement à mon projet.

J’ai commencé la saison en faisant de l’équipage pour apprendre le bateau et mettre le pied à l’étrier. Puis j’ai couru la Normandy Chanel Race fin mai en double avec Sylvain – il avait déjà fait une Jacques Vabre avec ce bateau. Il m’a appris à naviguer avec ce Class40, à choisir les voiles, faire marcher l’électronique … J’ai fait ma qualification sur la Drheam cup en Juillet. Je jouais gros parce qu’elle est qualificative pour la Route du Rhum. Dans le calendrier que j’avais avec ma femme, c’est le seul moment où je pouvais faire ma qualif. Après j’avais un mois off en montagne en vacances, puis il fallait qu'en septembre que je rentre le bateau en chantier. Le dimanche matin, sur la ligne de départ, toute l’électronique est tombée en panne. Plus de NKE. Tous les bateaux partent, je suis seul dans le port. Il y avait mes parents qui pétaient les plombs. Tout le monde ultra stressé. Je n’arrivais à rien. J’appelle les gars de chez NKE qui ne peuvent pas venir avant 1h30 – alors que le départ était dans moins de 30 minutes. J’ai demandé à tout le monde de partir ; les gars arrivent dans 1h30, je vais dormir. S’ils réparent, je partirai et au moins j’aurais dormi une heure de plus que mes concurrents. Je suis parti 31e, au bout de 6 heures j’avais rattrapé la queue de la course. J’arrive 23esur une course de 15 jours c’est pas mal.

Aujourd’hui je suis là : je suis skipper de Class40. J’ai prouvé que quelqu’un d’ordinaire qui a confiance en lui et qui a la volonté peut réussir. Le projet aurait pu capoter des dizaines de fois.

Maintenant, il faut que je mette dans ma bulle. Je ne me rendais pas compte que ça allait être aussi intense et aussi fort d’être ici. Chaque fois que j’arrive sur les pontons, je réalise que c'est MON bateau qui est au départ de la route du Rhum.

Quand il y a eu la présentation des skippers, j’étais au milieu de ces gars incroyables alors qu’il y a encore 3 mois j’étais au boulot derrière mon ordinateur. Je n'en reviens pas.

Romain Rossi

Quel est ton objectif sur cette route du Rhum ?

Mon objectif c’est de traverser. Je ne me mens pas à moi-même, je suis un bizuth, c’est ma première course en solitaire, ma première transatlantique. Je sais ce que je vaux. Je ne vais pas faire un résultat. Je veux naviguer propre, gérer ma forme et mon énergie et arriver à Pointe-à-Pitre avec mon bateau.  

Comment est-ce que ta famille a accueilli le projet ?

Ils ne connaissent pas du tout le monde de la course au large. Je ne suis pas d’une famille de voileux. C’est mon projet de l’année, mais si ça se trouve l’année prochaine je serai dans l’immobilier. Ça sera un nouveau monde. Même ma famille n’a pas eu le temps d’appréhender ce qu’est la course au large. Ma mère pense que je vais faire un podium par exemple. Elle n’imagine pas qu’il y ait un potentiel de bateau différent. Ils le vivent comme spectateur. Ceux qui me suivent le plus c’est l’environnement business et sportif, le microcosme qui s’est créé autour de moi.

Par exemple je fais partie du "sport business club", c’est un groupe d’entrepreneur qui s’entraine comme des sportifs de haut niveau dans leur vie de chef d’entreprise. C’est un programme dans lequel tu gères ta vie de businessman, mais aussi ta forme pour bien dormir, bien manger, gérer tes équipes et ton stress. Ce genre de groupe avec lequel j’ai beaucoup trainé cette année et qui comprennent bien la dimension de ce projet : l’aspect entrepreneuriat et sportif, les difficultés que ça représente. Quand je parle assurance, ils me comprennent, quand je parle administratif, ils me comprennent, quand je parle de problème de liquidité et des problèmes que j’ai avec ma banque, ils me comprennent… Ce sont des conversations que je ne peux pas avoir avec ma famille. Si ma femme avait su dans quel pétrin je m’étais mis financièrement, elle aurait halluciné. Je savais que ça allait passer, mais quand tu vois mes comptes à -60 000 euros, ça fait peur.

Ce n’est pas un projet familial, c’est vraiment une Route du Rhum entrepreneurial.

Ma femme vit aussi une Route du Rhum à sa façon. C’est elle qui garde les enfants. C’est elle qui gère la maison. C’est elle qui prépare le voyage pour venir ici et en Guadeloupe. Elle subit tout ce qu’on ne voit pas. Par contre elle m’a obligé à signer un contrat. On a pris une fille au pair pour l’année même si ce n’est pas concluant parce que ça ne se passe pas bien. On s’est réservé le mois d’aout. On a des weekends fixes où je suis obligé d’être là. Au niveau de mon calendrier, je n’avais pas trop de flexibilité. J’avais prévu d’aller 6 jours à Lorient début septembre et 6 jours fin septembre et 15 jours au mois d’octobre, je ne pouvais pas lui dire une semaine avant "je change de semaine". Je n’ai pas pu naviguer quand il y avait du vent. Mais c’est super, j’ai pu voir mes enfants cette année. Ma femme est zen parce qu’elle voit bien qu’elle peut gérer toute seule. C’est programmé, donc elle sait quand ça va arriver. Quand je pars à Lorient tout seul, je suis serein parce que je sais qu’à Lorient ça roule. Je vais partir, je n’ai pas d’appréhension.

Mon couple n’a pas explosé. Il y a beaucoup de skippers qui sontdevenus célibataires cette année.

Romain Rossi

Quelle est ton histoire avec la Route du Rhum ? Comment l’as-tu découverte ?

Je l’ai toujours connu, comme tout le monde. J’ai voulu la faire parce que je n’ai pas 4 ans de ma vie à mettre entre parenthèses pour faire une course. Quitte à faire de la course au large, autant faire directement la Route du Rhum. C’est plus facile de trouver des partenaires. Le challenge est plus grand, plus beau.

Romain Rossi

Comment décrirais-tu la Route du Rhum en 2 mots ?

Pour moi c’est une course mythique, mais surtout une grande aventure humaine.

Je ne fais pas la course des Ultimes. Je vais faire une course en Class40, c’est 20 jours de mer minimum. Je vais faire la course, essayer de gagner des places, mais avant tout le but c’est de traverser l’Atlantique en solitaire. C’est mon aventure à moi, je ne vais pas me focaliser sur la flotte.

Je vais faire la course avec ceux qui sont autour de moi, mais étant donné les conditions qu’ils annoncent, je ne me refuserai pas d’aller m’abriter quelque part. S’ils partent tous, peu importe, je partirai dernier comme à la Drheam Cup. On a navigué dans des conditions clémentes cette année, je n’ai jamais navigué dans plus de 30 nœuds – même si une rafale à 40 nœuds m’a mis en vrac à 3 milles de l’arrivée de la Drheam Cup. Je n’ai jamais rencontré de grosses conditions.

Romain Rossi

Quelle vont être les difficultés sur la course ?

La stratégie de course ça va être une sortie de Manche ultra prudente, il y a plein de bateaux, du vent, des cailloux. Puis le Golfe de Gascogne en mode sécurité. Après si on peut accélérer quand tout va bien… C’est une question d’amour propre : il faut que j’arrive. Que j’arrive 23eou 38e, les gens auront déjà oublié avant le Nouvel An. Ils se souviendront juste que tu as fait la Route du Rhum.

Romain Rossi

Quel sera ton programme après la course ?

Je vais faire un break. Au niveau entrepreneurial c’est très difficile. 90% de mon temps j’ai une casquette de chef d’entreprise et 10% du temps j’ai une casquette de skipper. Quand tu prépares une Route du Rhum, les gens t’imaginent en ciré en train de border sous les embruns. "Ah non, là je suis à Paris avec mon partenaire pour négocier des contrats." J’ai dû renégocier le crédit-bail…  ce n’est que ça. Je ne peux pas non plus garder le bateau, ça coute trop cher.

Donc je referme la parenthèse 2017-2018 à l'arrivée.

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