Un voyage initiatique de 21 jours et 221 écluses sur un cotre en bois de 1960

Pour convoyer leur plan Cornu de 1960 en Méditerranée, Jean-Charles et sa femme vont vivre une première croisière largement mouvementée. Et l'on va découvrir que ce ne sont pas les portions en mer qui sont les plus délicates, mais bien la navigation sur les fleuves. Récit.

Jean-Charles et Mimmie viennent de jeter leur dévolu sur un cotre en bois, un plan Cornu de 1960. Un dériveur lesté de 9,30 m dessiné par Eugène Cornu et construit au chantier Labbé (c'est le n°1 de la série). Ce couple cherchait à acheter un voilier traditionnel habitable et élégant. Pour ces résidents de la région toulousaine, il fallait que leur voilier basé à Canet-en-Roussillon (Méditerranée) puisse aussi les héberger le temps des weekends.

Le choix d'un voilier en bois a toujours été primordial. Jean-Charles ayant des souvenirs d'enfance à Camaret où il jouait dans les coques des bateaux de travail en chantier. Avant de choisir Rose'n, il ont vu plusieurs voiliers à rénover. Mais tous demandaient plusieurs années de travaux. A l'inverse Rose'n sortait d'un chantier de rénovation qui lui permettait de prendre la mer immédiatement.

Reste à convoyer le voilier de Saint-Malo vers son nouveau port d'attache : Canet-en-Roussillon. Une croisière pendant laquelle le couple va rencontrer quelques galères qui vont leur donner tout loisir de découvrir leur voilier et de mieux l'apprivoiser.

Jean-Charles nous raconte cette croisière-convoyage en détail

Pourriture en pied de mât…

11 aout 2017, nous avons voyagé toute la nuit, fait le plein de denrées et autres nécessités pour les 21 jours de voyage qui nous attendent. Les cabas sont nombreux et lourds et demandent plusieurs aller et retour de la voiture au bateau.

Ce voyage va être le premier où nous ne serons que tous les deux, livrés à nous-même. Notre programme de navigation va changer : plus question de faire le tour de la Bretagne. Les dates de notre voyage correspondent désormais à des marées importantes et des avis de vent frais ne nous invitent pas à nous risquer à affronter les côtes Bretonnes et leurs forts courants.

Nous décidons donc d'emprunter la route "terrestre" par le canal de l'Ile et Rance. L'ancien propriétaire nous aide à démâter et nous découvrons une faiblesse au pied de mât. A la hauteur des jumelles, une pourriture a fragilisée le bas du mât. C'est une chance de le révéler avant le voyage. Gêné, l'ancien propriétaire nous propose même de nous rembourser le bateau. Mais, nous trouvons un compromis et il nous fait "une charge" avec de la résine qui consolide la partie abîmée et qui devrait assurer le voyage.

Panne moteur après quelques milles

Nous partons le 13 aout 2017 vers 15h en direction de Dinan où nous remontons la Rance sinueuse, découvrant un paysage magnifique après chaque méandre. Soudain, une fumée blanche s'échappe de l'arrière du bateau, nous faisons demi-tour pour rejoindre une berge carrossée et pourvue de bitte d'amarrage puis, un gros bruit. Je coupe le moteur, l'inertie nous ramène au bord du quai où nous sommes pris en charge par un marin qui nous aide à nous amarrer. Le diagnostic est rapide, la vanne de refroidissement est restée fermée, un oubli de ma part…

Le lendemain dépose de la pompe à eau pour voir les dégâts. Cette dernière a 2 turbines, l'une pour le refroidissement du moteur est H.S, l'autre pour la pompe de cale est encore correcte. Hélas nous ne trouvons pas de chantier naval ouvert. Nous sommes le 14 aout, veille du 15 aout et les commerces ont fait le pont… Mais Olivier, un mécano venu à notre secours nous rassure en nous apprenant qu'il va se débrouiller pour trouver ce qu'il faut : des joints en papier et caoutchouc, 2 turbines et diverses autres quincailleries. En effet, Olivier est l'ex-gendre du chantier da la Rance et nous achemine jusque-là. Par chance, un des employés bricolait et a pu ouvrir le magasin de pièces détachées où nous avons trouvé le principal, le reste allait se faire avec le "système D".

Le lendemain, départ après le petit déjeuner avec passage prévu de la première écluse. Mimmie stressant et n'ayant jamais fait ce type de manœuvre, moi non plus d'ailleurs. Mais c'est passé. Ne reste plus que les 261 écluses restantes jusqu'à Port-la-Nouvelle. Le compte à rebours est enclenché. Nous avons réservé le grutage du mât au port d'Arzal, le 18 aout à 10h30. Nous y serons juste à temps.

Se méfier des courants dans la Gironde

La navigation maritime jusqu'à l'entrée de la Gironde s'effectue sans problème. Pour passer l'estuaire de la Gironde, il faudra affronter le mascaret avec une marée de 105… dont nous ne connaissons pas les effets. Un énorme pétrolier nous ouvre le passage et la barre des vagues remontant l'estuaire est passée malgré le courant qui nous pousse. Nous remontons au large de Royan et nous traversons en direction du port en face pour faire escale pour coucher le mât afin de parcourir le Canal du Midi.

A la capitainerie, personne nous attend. Normal, le rendez-vous est à Pauillac… juste un peu plus au nord, à au moins 5 heures de navigation !!! Il est 16h. Nous reprenons donc notre route vers Pauillac mais avec 1h de retard, le courant commence à s'inverser. Nous arrivons avec beaucoup de mal vers 22h30, épuisés, le moteur est en marche, nous choquons la GV puis, le génois… et au bout de quelques dizaines de secondes, le voilier fait demi-tour tout seul. En fait, sans voile, le moteur (20 ch) n'a pas assez de puissance pour remonter le courant. C'est finalement au bout de 45 mn, génois et moteur à 2.800 tr/mn que nous avons remonté les 500 m pour trouver une bouée afin de s'arrimer et passer la nuit en sécurité.

Le jour se lève, nous sommes réveillés par un bruit de moteur. Nous nous apercevons que nous sommes à 50 m de la passe du port où nous avons rendez-vous à 7H30 pour démâter.

Passage hasardeux du Pont de Pierre à Bordeaux

Une fois le mât sur le pont, la remontée de la Gironde se fait rapidement jusqu'à Bordeaux malgré un clapot impressionnant, des eaux boueuses couvrant même le pont de temps à autres. Je ne montre pas mon inquiétude, mais je me retrouve comme dans une rivière cotée force 3 ou 4 en kayak, sport que j'ai pratiqué pendant de mon adolescence.

Nous arrivons à 200 m du célèbre "Pont de pierre" à Bordeaux. Mimmie me dit de stopper et de faire ½ tour, les feux sont tous au rouge… Une énorme barge de chantier est dans le milieu, je mets la barre à fond sur bâbord. Là, nous nous retrouvons face au courant. Le bateau est attiré dans le tourbillon de l'élingue arrimant la barge, je pousse le moteur à fond, le Rose'n n'avance pratiquement pas, mais se rapproche de la barge… La vedette de "la Fluviale" fonce sur nous et nous demande pourquoi nous avons fait ½ tour ? Mimmie lui montre les feux rouges et ces derniers nous disent que c'est une erreur et que nous pouvons passer. Le moteur hurle à 3000 tr/mn. Nous sommes à moins de 8 m de l'élingue. J'arrive tant bien que mal à refaire ½ tour bâbord, profitant du sillage de la vedette qui nous accompagne jusque derrière les piles du pont… Ouf nous sommes passés, un signe de la main saluant les agents de "la Fluviale". Nos visages sont marqués par le stress du moment.

Suspendu aux amarres !

Nous avons rendez-vous avec nos amis, au port de Bègles que nous rejoignons quelques minutes après mais… impossible de s'arrêter, le courant est tellement fort que le moteur du Rose'n ne peut le vaincre et nous ratons notre amarrage à deux reprises. Il en sera de même aux 4 autres haltes possibles en remontant la Garonne. 21h30, la nuit tombe, Mimmie est devant avec une torche pour me guider, le courant nous pousse toujours et ce n'est qu'à 23h30 que nous arrivons aux portes du canal de Castets-en-Dorthe.

Nous ne trouvons pas le quai qui pourtant est présent sur la carte fluviale que nous possédons (nous découvrirons le lendemain qu'il est sous les eaux). Nous faisons 3 tours et nous décidons de nous arrimer aux "Duc d'Albe". Il est 23h45, nous sommes épuisés, mais avec le sentiment d'être en sécurité. Nous envoyons des messages aux enfants : "R.A.S, tout va bien !"

Il est minuit. Un bruit de craquement me fait sortir de la cabine. Je vérifie les amarres et je m'aperçois qu'il n'y a plus d'eau sous le bateau. Il est suspendu ! Il commence à giter petit à petit. La Garonne se vide comme une baignoire… Rapidement, nous regroupons quelques affaires et nous nous réfugions sur la terre ferme. Le bateau continu à se coucher jusqu'à 45°. La nuit au clair de lune est longue et fraiche, mais la fatigue me plonge dans le sommeil jusqu'au petit matin. Effrayée, Mimmie n'a pas pu dormir.

Il fait jour, je m'approche de la berge et je vois de loin, le Rose'n posé sur un enrochement, retenu par les amarres que j'avais doublé heureusement !

Nous attendons 8h00 pour téléphoner à l'éclusier qui arrive… vers 9h45. Entre temps, la Garonne remonte. Le bateau flotte à nouveau. L'explication qu'un riverain nous avait faite, était en train de se réaliser. Je remonte à bord, mais à part les tiroirs et autres rangements renversés et un peu d'eau dans la cabine due à la réserve d'eau potable (80 l) aucun autre dégât. Le moteur démarre et je me présente devant les portes immenses de la première écluse. Le Rose'n y entre. L'eau monte et nous sommes à nouveau sur les canaux, en toute sécurité ! 24h de repos seront indispensables avant de reprendre le voyage.

La suite du voyage est beaucoup plus paisible. Combinant la fin des vacances et des weekends, Rose'n arrive à Canet-en-Roussillon sous un grand soleil le 24 septembre à 13h00.

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