Interview / Catherine Chabaud : "Je n'imaginais pas revenir à la course au large en solitaire"

Catherine Chabaud est la première femme à avoir accompli un tour du monde en solitaire à la voile. C'était en 1997. Après 20 ans d'absence, et devenue depuis 2019, députée européenne, elle revient sur la Route du Rhum 2022 à bord d'un bateau mythique. Elle espère terminer la course après son démâtage en 1998 tout en portant les valeurs de la mer, qu'elle défend. 

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Depuis 2019, Catherine Chabaud parle mer au quotidien au sein du parlement Européen. Si elle la pratique occasionnellement en équipage de manière personnelle, elle revient sur cette Route du Rhum 2022 dans l'espoir de terminer cette course qu'elle n'a jamais terminée. D'autant plus sur le bateau qui l'a vu consacrée première femme à accomplir un tour du monde en solitaire et sans escale à la voile.

Vous avez arrêté la course au large il y a 20 ans, pourquoi ce retour à la compétition ?

Ce n'était pas du tout prémédité lorsque j'ai lancé ce projet il y a un an et demi. Je n'imaginais pas revenir à la course au large en solitaire. J'ai continué de naviguer en équipage, en croisière, pour le plaisir, mais je n'ai pas fait de solitaire depuis 20 ans.

Je parle de la mer tous les jours depuis des années, et, plus j'en parle, moins je pratique. Les enjeux maritimes ne sont pas au cœur des préoccupations du Parlement européen. Je profite de la résonance médiatique de la Route du Rhum pour parler des dangers qui guettent la mer. C'est jackpot, car je n'ai jamais autant parlé de ce que je fais au Parlement européen. Je fais bien plus de médias que depuis mes deux ans de mandat. Si je n'avais pas aussi envie de retrouver le large en solitaire, je n'aurais pas été aussi motivée et je ne me serais pas engagé.

Je vais retrouver la navigation en solitaire sur une course que je n'avais pas fini en 1998. J'ai surtout l'opportunité de faire cette course, car j'ai déjà le bateau.

Pourquoi avoir choisi d'intégrer la classe Rhum Mono ?

Très concrètement je suis incapable d'aller en classe IMOCA, et ce n'était pas l'objectif. On a notre bateau, avec lequel mon mari a participé à la dernière édition en 2018. Si lui ne courrait pas, est-ce qu'on le louait, le vendait ? J'avais du mal à imaginer qu'il parte avec quelqu'un d'autre alors que j'avais envie d'y aller.

Catherine Chabaud sur le Cigare Rouge
Catherine Chabaud sur le Cigare Rouge

Pouvez-vous nous présenter votre bateau, le Cigare Rouge ?

J'ai de la chance que mon mari l'ait fait restaurer. Après sa participation il y a 4 ans, il était encore inscrit pour cette édition. Me sentant très motivé pour y participer, il m'a laissé sa place.

Le Cigare Rouge est un bateau de 1990, construit pour Jean-Luc Van Den Heede, et conçu par Philippe Harlé. Il a couru le BOC Challenge, le Vendée Globe et a terminé second sur l'édition de 1993. Je l'ai loué au dernier moment pour le Vendée Globe de 1996-1997 sous les couleurs de Whirlpool-Europe 2. C'est le bateau avec lequel j'ai gagné le titre de la première femme à avoir accompli un tour du monde en solitaire à la voile.

Ce n'était déjà pas le plus performant des bateaux en 1996. La philosophie de VDH et de Philippe Harlé n'était pas celle de l'époque, qui voyait naitre des bateaux plus larges et plus rapides dans les allures débridées. Moi-même, j'ai fait construire un bateau plus large pour mon second Vendée-Globe en 2000-2001.

Il a l'avantage d'être très marin, facile et sûr. Mais ça sera physique pour moi. Je fête mes 60 ans à la fin du mois de novembre. J'ai envie de me challenger.

En 2005 il a été récupéré par une association, mais a été abandonné. Il était à flot à La Rochelle depuis des années, sans bouger et complètement pourri. Je m'étais déjà posé la question de le récupérer, mais je n'avais pas la motivation. Il a finalement été sorti de l'eau de nouveau abandonné sur le quai pendant plusieurs années. Mon mari, Jean-Marie Patier, plaisancier amateur, cherchait un bateau pour faire la Route du Rhum 2018.

C'est aussi grâce à ce bateau que l'on s'est rencontré avec mon mari. VDH nous avait invités à bord à l'arrivée de Karen Leibovici, qui avait couru le Vendée Globe à son bord.

Il y a 4 ans, Jean-Marie a fait rénover le bateau au sein du chantier V1D2 à Caen. Sur le papier, il a été redessiné et allégé. Il n'y avait pas besoin de garder toutes les cloisons comme il sortait de la jauge IMOCA. La quille a aussi été changée. C'est Eric Levé du cabinet Lombard qui a géré la transformation de la nouvelle quille. On a récupéré celle de l'ancien Foncia de Michel Desjoyeaux. Comme elle était plus fine, il a dessiné une dérive à l'avant du mât. Le gréement et le mât sont d'origine. On a uniquement changé quelques pièces. Il a gagné en performance. On a aussi ajouté une grand-voile à corne, ça n'existait pas à l'époque. Le gain est notable. Il reste très marin et fiable, mais très spartiate, mais moins violent que les IMOCA actuels.

L'ancien Cigare Rouge sous les couleurs de Formatives Network © Benoit Stichelbaut
L'ancien Cigare Rouge sous les couleurs de Formatives Network © Benoit Stichelbaut

Quel est votre objectif sur cette Route du Rhum ?

L'objectif sportif est d'abord de terminer la course. Mais, dans un coin de ma tête, je sais que le bateau peut faire un podium. Je vais être motivé. En 1998, j'avais couru contre le Cigare Rouge. J'ai bouclé la traversée, mais fini hors course parce que la tête de mât a cassé. J'ai la frustration de cette course inachevée. En plus, de la finir en course m'aidera à mieux porter mon message. Mon défi pour l'océan porte sur l'importance des enjeux liés à la mer et à la préservation des océans.

J'ai réalisé mon parcours qualificatif dans le cadre de la Drheam Cup et j'ai finalement gagné la course ! Ça m'a réconforté, et conforté dans l'idée de pouvoir faire quelque chose. Je peux encore faire du résultat ! Après, tous les bateaux de la classe Mono de la Route du Rhum n'étaient pas engagés sur la course, notamment le favori Jean-Pierre Dick. Dans ma classe, la quasi-totalité des marins ont du temps pour naviguer alors que moi très peu.

Comment vous êtes-vous préparé ?

Avant la Drheam Cup, j'ai couru l'ArMen Race avec Jean-Marie et des amis. Je n'ai pas eu le temps de faire ma qualification avant du coup je l'ai faite en course. J'ai fait quelques sorties, mais finalement très peu. Je n'ai pas navigué autant que je le voudrais avec mon mandat au parlement européen. Ma prochaine navigation sera le convoyage.

Bien sûr que j'appréhenderais si les conditions sont très musclées au départ. Il y aura forcément un peu de stress. C'était le cas avant de partir sur la Drheam Cup. Mais j'ai pris énormément de plaisir.

Dans toute ma carrière de navigation, j'ai toujours eu des conditions clémentes. Au retour de la Drheam Cup, il y avait des rafales à 30 nœuds au portant et j'ai adoré. Je me suis fait plaisir avec des pointes à 25 nœuds. Je fais attention de ne pas me projeter. Je veux d'abord bien faire mon boulot de marin. Je sais le faire.

J'ai beaucoup travaillé sur le physique depuis plusieurs mois, notamment en pratiquant du Pilates. J'ai aussi suivi un programme diététique. Je fais de la piscine, du gainage. J'ai été physiquement éprouvé par la Dhream Cup. L'important c'est aussi d'être prêt dans sa tête.

Catherine Chabaud sur le Cigare Rouge
Catherine Chabaud sur le Cigare Rouge

Avez-vous partagé l'expérience avec votre mari qui y a participé il y a 4 ans sur ce même bateau ?

Il y a 4 ans, je me suis transformé en femme de marin pour la première fois. J'ai passé trois semaines un peu tendue.

Il me met en confiance, il m'aide à préparer le bateau. Il me fait partager son expérience, notamment sur les manœuvres, parce que le bateau a un peu changé. Il va m'accompagner pendant la course et c'est génial.

S'agit-il d'une dernière course ou pourrait-on vous recroiser sur d'autres courses ?

J'ai continué de naviguer en équipage sur ce bateau, comme je l'ai fait sur la Transquadra, le Fastnet, la Transmanche… Et je continuerai peut-être. C'est un one-shot, lié à la fois à mon mandat européen. La députée s'engage et a envie de retrouver ce lien avec la mer, dont je parle tous les jours, et des enjeux maritimes et de l'importance d'intégrer le carbone bleu dans le paquet climat.

J'ai un projet de décarbonation du transport maritime, un amendement sur la propulsion vélique, décliné de la course au large ou de l'America's Cup. J'ai essayé de promouvoir cette aile rigide. C'est beaucoup de pédagogie. L'Europe s'intéresse à la mer par la pêche, mais la mer ce n'est pas que la ressource halieutique. Elle est impactée par le changement climatique, la pollution, les ressources…

Catherine Chabaud sur le Cigare Rouge
Catherine Chabaud sur le Cigare Rouge

Comment concilier engagement politique, écologique et participation à un évènement d'hypertechnologie ?

Rendre la course au large et la plaisance plus responsable a été mon travail pendant des années, après mon retrait de la course au large. Notamment avec mon projet de voilier du futur, proche en philosophie de celui de Roland Jourdain, avec des matériaux biosourcés et de la fibre de lin.

Quand en 2018, j'ai lancé l'appel pour que l'océan soit reconnu comme un bien commun de l'humanité, la classe IMOCA et la Route du Rhum ont été les premiers à relayer l'appel. Il y a de plus en plus de coureurs engagés, des organisateurs de courses au large qui mettent en place des solutions, des partenaires qui commencent aussi à changer.

On pourrait être plus efficace et aller plus loin en se mettant tous autour de la table.

Je voulais organiser les Assises de la course au large et développement durable. J'ai participé à plusieurs travaux sur le sport et le développement durable avec la ministre des Sports Chantal Jouanno, notamment lors de la candidature de la France aux Jeux olympiques.

Je suis co-signataire de la tribune pour une course au large moins polluante, récemment publiée. J'ai de longues discussions avec le responsable RSE de la Route du Rhum. À l'instant T, il faut regarder dans le rétroviseur. Il y a 4 ans, on en était pas là.

Il faudrait réunir les classes, les skippers, les organisateurs de course, les villes de départs et d'arrivées, les sponsors, les institutions de la Fédération Française de Voile et les clubs et des associations environnementales autour de la table. On peut véritablement accompagner la réflexion. On n'a pas le choix. Il ne devient pas décent de ne rien faire. On a une responsabilité. La course au large est un formidable terrain d'innovation et d'expérimentation qui peut bénéficier de la décarbonation du transport maritime, de la plaisance. C'est urgent !

J'essaye de pousser les organisateurs du Vendée Globe dans cette voie-là. La classe IMOCA se développe aussi à ce niveau. Des coureurs sont engagés, mais tous ne sont pas prêts à rogner sur la performance. Ils y seraient beaucoup plus enclins, si les règles et les démarches étaient les mêmes pour tout le monde.

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