Interview / Luke Berry : "Notre trimaran transformé en prao faisait des pointes à 12 noeuds"

Au 2e jour de la Transat Jacques Vabre, Luke Berry et Antoine Joubert ont subi une grave avarie à bord de leur Ocean Fifty Le Rire Medecin Lamotte. Nous avons contacté Luke quelques heures après qu'il ait ramené son trimaran blessé dans le port de Saint Malo.

Au large de la péninsule ibérique, peu après le départ de la seconde étape de la Transat Jacques Vabre, Luke Berry démâtait et subissait une grave avarie sur son trimaran Le Rire Medecin Lamotte. Au retour d'un convoyage sous gréement de fortune, il nous détaille l'aventure et ses explications.

Raconte-nous les conditions de ton avarie. La cause a-t-elle été identifiée ?

On ne sait pas encore pourquoi ça a cassé. Le bras avant a rompu et a immédiatement entrainé le démâtage. C'est arrivé dans 25-30 noeuds, donc pas trop de vent, mais des grosses vagues. On était sous 2 ris dans la grand-voile, et J3 à l'avant. On était un peu abattu et nous allions assez vite.

Heureusement que le mât est tombé, sinon on chavirait.

J'étais en repos sous la casquette quand c'est arrivé, et Antoine Joubert, mon co-skipper, a crié qu'on avait démâté. On n'a pas réalisé tout de suite que le flotteur était parti. Le stress est monté assez rapidement. On est sorti d'un état d'esprit en course à une nécessité de ramener le bateau.

On a sécurisé un maximum les différents morceaux, tout en maintenant des éléments dangereux loin de la coque centrale. On a appelé la direction de course, puis on a contacté Adrien Hardy sur son trimaran d'assistance Merida, qui était dans les parages. Il est arrivé deux heures après l'avarie, ce qui est très rapide.

Comment s'est déroulée l'opération de sauvetage ?

Le Merida est arrivé de nuit, et on a attendu le lever du soleil pour attaquer les opérations. Je salue l'ingéniosité et l'engagement de l'équipe d'Adrien. Tous étaient dans le même état d'esprit que nous, à savoir sauver un maximum d'éléments.

Le flotteur était uniquement retenu avec les restes du trampoline, qu'il a fallu découper. Le mât nous a posé problème, car il était à moitié immergé. Adrien a plongé en bouteille à 3 mètres de profondeur pour aller attacher un ballon gonflable avec un palan à la tête de mât.

On a progressivement sorti toutes les voiles de l'eau. Il restait 7 m de mât dans l'eau, et l'équipe a relevé axe par axe les chariots de rail pour séparer la GV du mât.

Arrivée au port de Viveiro
Arrivée au port de Viveiro

Il a fallu faire vite, car une grosse dépression arrivait sur nous. Nous avons mis le cap sur la côte en remorque du Merida, et en remorquant nous même notre flotteur. On est arrivé de nuit dans un port, Viveiro, qu'on ne connaissait absolument pas. Nous avons pris une bonne soupe sur le Merida, avant une courte nuit de repos.

Comment avez-vous préparé le convoyage retour avec un trimaran sur lequel il manque un flotteur ?

Le lendemain, nous sommes allés à la capitainerie pour leur exposer nos problèmes. Ils ont été hyper accueillants. Ils ont fait venir un antique camion grue pour nous aider.

On a fait un point avec les architectes pour savoir où le positionner, et on a sécurisé le flotteur sur le bateau. On a équilibré les masses pour faire en sorte que le prao puisse naviguer sur les deux bords.

On a ensuite monté un gréement de fortune avec les espars restants. Un morceau de mât a été fixé sur les bras amputés, afin de maintenir une certaine rigidité. On a pris soin de boucher les extrémités des bras, qui communiquent directement avec la coque centrale. Puis, on a attendu une fenêtre météo idéale.

En parallèle, nous avons porté assistance à plusieurs équipages encore en course afin de les aider à résoudre leurs problèmes. Pour nous, la course était terminée, mais ça nous a fait du bien de soutenir des marins qui pouvaient encore atteindre la Martinique.

Comment s'est déroulée une telle navigation sur un trimaran transformé en prao ?

Nous sommes partis avec un équipage de trois marins. Dès la sortie du port, nous avons envoyé toutes les voiles qu'on pouvait, à savoir une GV de Hobbie Cat 15, une autre GV de Mini-transat, et notre J3 monté à l'envers. On s'est fait un peu secouer, mais le bateau réagissait bien.

Au vent arrière, ça marchait bien. On a eu jusqu'à 25-30 nœuds, et notre trimaran transformé en prao a fait des pointes à 12 nœuds.

Dans les phases un peu plus calmes, on a appuyé au moteur. Mais c'était très bruyant, car le moteur de 30 chevaux d'un trimaran de course n'est pas du tout insonorisé.

Arrivé sur la pointe Bretagne, on est passé à l'Occidentale de Sein, ce qui nous a fait encore secouer. Puis, après trois jours de mer, nous avons rejoint le port de Saint-Malo.

Quelle est la suite du programme ?

On va sortir le bateau pour expertiser la structure. On a deux choses à voir. Il faut comprendre les origines, et vérifier l'étendue des dégâts. On va travailler main dans la main avec les architectes et l'équipe composite. Nos bateaux ne sont pas assurés pour de telles avaries, donc il va falloir trouver des solutions pour lancer le chantier.

Certes, on est déçus de ne pas avoir terminé la Jacques Vabre. Mais ça représente seulement une infime partie de notre année de navigation. On n'a pas fini les 8 derniers jours, mais on était 3e au moment de la casse, et on est arrivé 2e de la première étape. Les résultats étaient là tout au long de la saison, et nous avons fait naviguer 450 personnes. On a déjà 25 partenaires réunis autour d'une cause, et on espère bien revenir très vite sur l'eau pour la défendre.

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