Interview / Jérémie Beyou "Cette année, je n’ai pas le droit de me rater !"

Jeremie Beyou © Eloi Stichelbaut / Maître CoQ

Jeremie Beyou (Maître Coq) prendra le départ du Vendée Globe pour la 3e fois. Sur les deux dernières éditions, il avait dû abandonner après des casses. En 2016, il revient plus confiant que jamais, avec Maître Coq, son IMOCA d'ancienne génération doté de foils et compte bien jouer la gagne…

Ce sera votre 3e participation au Vendée Globe, après deux abandons pour casse sur les deux dernières éditions quel est votre objectif ?

Le Vendée Globe, c'est l'objectif de cette année et du programme avec Maître Coq. On avait commencé ce partenariat fin 2012 juste avant le Vendée Globe et on avait l'objectif de repartir dans 4 ans. L'idée c'est de dire que quand on commence à faire quelque chose, on le fait bien. Or avec mes deux abandons, je me dois d'y retourner et je vise la victoire.

Mais je me dis aussi que même si j'arrivais à gagner cette année le Vendée Globe, ce n'est pas dit que je n'y retourne pas les années suivantes…

Vous figurez parmi les favoris de l'épreuve, est-ce que ça ajoute un stress supplémentaire ?

Non, pas du tout, ça me va très bien. Je préfère ça que le contraire. Si les autres ont ce regard-là, c'est qu'on a fait du bon boulot, aussi bien moi que mon équipe. On a remporté la Transat New York — Vendée (Les Sables-d'Olonne) avec Maître Coq en 2016, trois fois la Solitaire du Figaro (2005, 2011 et 2014), la Transat Jacques Vabre avec Jean-Pierre Dick en 2011, etc.

C'est bon signe de figurer parmi les favoris, même si l'idée ce n'est pas de se gargariser. Mais c'est quand même agréable d'être ici (sur le départ du Vendée Globe) dans la peau d'un favori. Après, tout reste à faire ! J'ai une bonne préparation derrière moi, mais ça me donne des devoirs, en même temps que ça met du baume au cœur. Je n'ai pas le droit de me rater, car tout ce qu'on a fait avant est tellement bien !

©Vincent Curutchet / DPPI / Maître CoQ

Vous avez remporté la Transat New York Vendée avec Maître Coq, déjà équipé de foils ? Pourquoi avoir investi dans les foils sur un bateau d'ancienne génération et qu'est-ce que ça change ?

Au début, on s'est posé une question "Est-ce qu'on vise la performance ou la fiabilité ?" Et là, c'est au skipper de donner sa réponse. C'était donc une réflexion personnelle, avec l'ambition derrière, de faire le Vendée Globe. On a cherché comment améliorer les performances et on est arrivé à la conclusion que les foils étaient des outils performants et adaptés à notre bateau. On a mis toute notre énergie et notre budget pour faire des recherches et des études. Je voulais de la performance et j'étais prêt à prendre des risques.

On a tout fait, pas à pas, avec beaucoup d'études, puis des tests, puis des entrainements, d'abord en solitaire puis en régate. Ça a pris du temps, mais on est arrivé au bout et on est convaincu qu'aujourd'hui, on a un bateau capable de figurer parmi les meilleurs.

Au niveau de ce que ça change, le bateau va plus vite aux allures rapides donc c'est encore plus inconfortable qu'avant. On a aussi gagné en termes de stabilité. Avant, en version ballast et dérives classiques, le bateau remplissait beaucoup et gitait beaucoup aussi.

On a dû tout revoir de zéro pour tout refaire et on commence à avoir quelque chose d'abouti. On aurait pu travailler encore 6 mois de plus dessus pour avoir quelque chose d'encore plus poussé. Mais il n'y a pas qu'en termes de navigation qu'on a du tout revoir, il a aussi fallu revoir nos feuilles de calculs, nos données, etc. On est qu'au début des foils, mais je pense que ça à un grand avenir !

Est-ce que vous vous sentez prêt ? Vous avez pleine confiance en votre bateau ?

On a eu de la chance de ne pas avoir de problèmes sur les foils ou sur les puits donc oui je me sens tout à fait prêt.

Comment vous êtes-vous préparé, et sur l'eau et physiquement ?

Sur l'eau, j'ai toujours les mêmes habitudes, à Port-La-Forêt (Pole Course au Large), on a les présences aux stages. J'ai aussi fait pas mal de navigations au large et seul et je travaille avec un préparateur physique depuis 4 ans. En général on fait 3 à 4 séances lorsqu'on ne navigue pas et 2 séances lorsqu'on navigue.

Mais on ne se prépare pas non plus que pour le Vendée Globe, il y a aussi des étapes intermédiaires comme la Transat Jacques Vabre ou encore Le Figaro qui permettent de se préparer, de se tenir au niveau ou de remonter son niveau sur l'eau. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai participé à La Solitaire du Figaro en 2015.

©Vincent Curutchet / DPPI / Maître CoQ

Les premiers jours de course sont vraiment importants. Une semaine avant le départ, je me mets en mode course et je commence à penser au départ et au parcours, à étudier la météo, etc. Il ne faut se louper sur le départ parce que ça peut tout remettre en cause. Du coup, la dernière semaine est vraiment axée sur la concentration.

Quelle est votre plus grosse appréhension sur ce tour du monde ?

Ma plus grosse appréhension c'est qu'il arrive un accident à un autre des participants parce qu'on a toujours plus peur pour les autres que pour soi.

Comment on gère l'éloignement familial pendant 3 mois environ ?

On peut téléphoner ou s'envoyer des mails sans restriction, mais il faut le faire de façon mesurée. À terre, ils ont leur routine, ils ont pris leur rythme donc il ne faut pas tout chambouler. Ils n'ont pas choisi, c'est moi qui ai décidé de partir donc quand on a ses petits bobos ou ses petits soucis, on évite d'appeler pour se plaindre.

Et puis il faut se préparer à entrer dans sa bulle et à ne penser qu'à la course. Ça fait partie d'une routine d'avant-course. Ça ne sert à rien de dramatiser l'évènement ! Quand je pars pour la Solitaire du Figaro, je pars aussi pour 4 semaines, c'est quelque chose dont on a l'habitude.

Emmenez-vous un objet insolite ? Lequel ?

Je ne suis pas très grigri ou nounours, mais je suis intervenu dans l'école de mon plus petit, qui est en CM1. Ils m'ont préparé un grand cahier avec des dessins, des poèmes que je feuillèterai en mer.

©Eloi Stichelbaut / Maître CoQ

Est-ce qu'on a des coups de blues et qu'est-ce qu'on emmène pour se remonter le moral sur le Vendée Globe ?

Il y en a beaucoup, car la navigation en solitaire ce n'est pas évident. Mais bon il faut assumer ses choix, qu'ils soient bons ou mauvais. Les coups de blues viennent aussi beaucoup avec les petits pépins techniques ou avec le classement. Mais on se rappelle qu'on a déjà fait d'autres courses avant et qu'on a déjà été mauvaise posture et pourtant tout s'est bien terminé ! Rien n'est joué, c'est une course qui est très longue !

Combien vous prévoyez de journées de nourriture ? Est-ce que vous amenez un truc spécifique que vous adorez ?

J'emmène 85 jours de nourriture, empaqueté par semaine. Ce ne sont pas des menus différents tous les jours. Pour l'essentiel c'est du lyophilisé, mais j'emmène aussi des conserves, des charcuteries sous vide… Je prends que des choses que je connais, je ne tente pas d'expérience pour ne pas avoir de mauvaises surprises. Sinon en petit plaisir, j'amène du beurre, même s'il est un peu rance, que je tartine sur des galettes de blé (type fajitas).

©Eloi Stichelbaut / Maître CoQ

Est-ce qu'il y a des moments de détente et comment on les occupe ?

On n'arrête quasiment jamais de naviguer… Les moments de détente, ça va être quand on se repose, quand on dort, on mange, qu'on prend soin de soi ou qu'on se lave… Quand on est à la barre, il y a des moments où l'esprit vagabonde un peu donc on le temps de beaucoup penser.

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