Interview / Michel Desjoyeaux : "Ca me manque, j'ai envie de jouer moi aussi"

© Chloé Barre

On ne présente plus Michel Desjoyeaux et son palmarès impressionnant (dont 3 victoires sur la Solitaire du Figaro, double vainqueur du Vendée Globe, vainqueur de la route du Rhum 2002, de la Transat Jacques Vabres 2007…). À l’occasion de sa 13e participation à la Solitaire du Figaro, il nous invite dans son bateau LUMIBIRD pour nous raconter son histoire avec cette course emblématique. Un échange convivial où nous avons appris beaucoup d’une des légendes de la course au large.

Tu reviens en 2019 sur la Figaro. La dernière que tu avais faite c’était en 2013. Pourquoi revenir après tant d’années ?

Et pourquoi pas ? Pourquoi je n’aurais pas le droit de revenir ! L’été dernier, j’ai suivi les petits copains sur internet quasiment H24. Tu suis, tu regardes et puis tu te dis : "pourquoi il va là celui-là ? Il va plus vite, il a pris une bonne option, ah non il s’est ramassé…" Et puis tu te prends au jeu, tu commences à faire du routage et au bout de la deuxième étape, tu te dis que l’année prochaine : "je suis avec eux parce que ça me manque, j’ai envie de jouer moi aussi".

Je ne veux plus juste regarder, j’ai encore la capacité d’y aller. Après est-ce que je vais performer ? C’est encore un autre débat, mais j’ai les capacités donc je vais essayer. Et me voilà !

Michel Desjoyeaux

Ça va être ta 13participation, ça fait de toi un ancien de cette course. Raconte-nous ton histoire avec cette course. Pourquoi elle t’attire ? Comment tu l’as connu ?

Tout petit déjà, je croisais Jean Le Cam qui était ami avec mon frère Hubert. Jean faisait le Figaro quand j’avais 14/15 ans. Je n’avais pas le droit d’y aller parce que j’étais trop petit. Un jour, je devais aller faire une course avec eux et puis mon frère m’a dit au dernier moment que finalement je ne pouvais pas venir. J’en étais en larme.

On croisait aussi Alain Gauthier. Juste en face de chez nous, il y avait le frère de Guy Cornoux. On baignait dans la voile. Mes parents avaient un chantier d’entretien et d’hivernage de bateaux de plaisance. Ces années-là, j’ai aidé Bilou [NDLR Rolland Jourdain] pour faire son premier Figaro en 1984 après l’avoir aidé pour préparer la Mini.

Je suis assez solitaire, dernier de ma famille sans petit frère pour jouer avec moi. Très vite je me suis retrouvé à naviguer tout seul – c’était plus simple que de trouver un copain pour naviguer avec toi - et à un moment tu as envie de course. J’ai commencé par les 25 milles de Concarneau, puis les 110 milles et quand il y a eu l’opportunité de participer au Skipper Elf, j’ai concouru. Je n’ai pas gagné la première année, mais j’ai gagné la deuxième au moment où ça changeait de bateau. J’ai fait deux ans avec Elf.

La Solitaire c’est une course où tu ne peux pas te mentir, où tu ne peux pas te pas te dire : c’est la faute des autres. Si tu as merdé c’est de ta faute, ce n’est que pour ta gueule. Ça assez gratifiant quand tu y arrives et tu as envie d’y retourner. Et pareil quand tu n’y arrives pas parce que tu as envie d’y arriver. C’est ce principe qui m’a guidé une bonne partie de ma carrière, avec parfois des déboires, mais aussi beaucoup de bons moments.  

Michel Desjoyeaux

Est-ce que tu as un bon souvenir sur ses 13 éditions ?

Je n’ai que de bons souvenirs et aussi des mauvais.

Par exemple les hallucinations. Sur une étape en 1996, on monte à Howth, un petit port au-dessus de Dublin, on partait de Cherbourg. Il n’y avait pas de vent du tout. J’ai mis 100 h, je gagne l’étape. Je pense que c’est l’étape la plus longue, pas en distance, mais en durée. On était cramé. On naviguait depuis quatre jours dans le petit temps avec vachement plus de concentration que quand il y a du vent. On arrive en mer d’Irlande en remontant après le canal Saint George, le vent se casse encore un peu plus la gueule et le courant part dans l’autre sens.  C’est la première fois que j’ai dû mouiller l'ancre. Je vais me coucher, je descends à l’intérieur, je m’allonge dans la bannette en disant à mon coéquipier : "je viens de mettre le mouillage, je vais me coucher, tu me réveilles quand le vent se lève". Mon coéquipier c’était en fait un concurrent sur un autre bateau… Et je me réveille 1h30 après, j’avais bien dormi, c’était génial !  Paniqué en me rendant compte de ma bêtise, je me jette sur le bout et je remonte le mouillage. J’avais les mains qui cramaient (c’est un mouillage en cordage qui fait plus mal aux mains que de la chaine), mais je me dis que ce n’est pas possible que ça brule autant. Je me penche en avant, il y avait une énorme méduse pliée en deux sur le bout de mouillage et je remontais des filaments urticants. Je finis de relever le bazar, je mets le spi et le bateau commence à prendre un petit peu de vent. Mais sur le fond j'avançais à 0,4 nœud. Je n’avançais quasiment pas, donc je n’avais pas perdu grand-chose. Après coup je me suis que j’avais bien fait de dormir 1h30 parce que c’était un super sommeil récupérateur. À l’arrivée de cette étape-là, le soir même, je gagne l’étape j’arrive vers minuit et le vent n’était toujours pas revenu. Je vais me coucher et je reviens le lendemain matin après mon petit déjeuner. Il est 8h et le 5bateau arrive ! Je suis arrivé au bon moment. Non seulement j’ai une nuit d’avance sur 90% de la flotte et on n’est plus que 4 à jouer. À chaque étape j’en éliminais un de plus.

Michel Desjoyeaux

Et à l’inverse, as-tu eu de mauvais souvenirs qui t’auraient fait regretter de faire du bateau ?

Il y en a plein, mais on les oublie. La nature est assez sélective. On garde le bon et on oublie les mauvais moments.

Mais je me souviens quand même d’une arrivée à Brest. Dans le petit temps encore – comme quoi c’est plus dur que la brise – on arrive en rade de Brest, le premier est déjà arrivé. Je suis à 300 mètres de la ligne, le courant descend. J’arrive juste à tenir avec le peu de vent pour ne pas avoir besoin de mouiller. On est à 300 mètres, à la moindre risée on y va et c’est fini. Les mecs qui sont derrière redémarrent avec le peu de vent qui rentre et passent la ligne. Et moi j’ai perdu deux heures ! Le classement général m’échappe. Arrivé au port, je suis resté deux heures dans le bateau. Personne ne pouvait me toucher, personne ne pouvait me parler. J’étais une boule de nerf et j’ai mis deux heures à me calmer. On est allé boire un verre avec mon sponsor, on a débouché une bouteille et je me suis un peu détendu.

Michel Desjoyeaux

Comment évolue cette classe que tu as vu grandir au fil des ans ?

Je n’ai pas couru en half. J’ai fait les premières années avec le Figaro 1, avec son grand mât, des bastaques et une grande bôme. J’ai vu le passage en Figaro 2 et maintenant Figaro 3. 

Ça évolue bien, ça se professionnalise et ça se complique un peu. Même si parfois on s'éloigne un peu du sport. Mais je pense que la professionnalisation à outrance nous a déconnectés de certaines choses. Il y a une sorte de "fracture sociale", de rupture avec les choses simples. Par exemple il n’y a plus d’entrainement d’hiver alors que c’était grâce à ça que nous avons commencé et pu faire plein de choses. Parce que quand tu navigues 3 jours par semaine à t’entrainer, le weekend tu as envie de rester chez toi et tu ne fais pas de la voile pour le plaisir. C’est devenu un métier tellement normé qu’on oublie parfois que ça doit d’abord être un plaisir.
On en est tous un peu responsables et ça ne contribue pas à faciliter le renouvellement des jeunes qui ont moins l’occasion de naviguer, de se former.

Aujourd’hui si tu veux naviguer tu vas faire du Mini parce que personne d’autre ne va t’embarquer. On le voit aussi sur des courses comme le Spi Ouest France, il n’y a plus que 400 bateaux et la liste d’inscription est ouverte jusqu’au dernier moment. Il n’y a pas si longtemps si tu n’étais pas inscrit au Salon Nautique, il n’y avait plus de place.

Michel Desjoyeaux

Selon toi le Figaro 3 est une bonne évolution pour la classe ?

Je pense que ce bateau va rendre service à la jeune génération actuelle, car on est passé du Figaro 2 – qui était un joli voilier, mais qui n’était qu’un bateau de série avec lequel on faisait de la régate – à un bateau un peu plus sophistiqué et plus complexe : des foils, des spis asymétriques, un gennaker. On a un VMG au pré qui est de 100° d’un bord à l’autre, ça implique des problématiques de trajectoire plus complexes : quand tu choisis un bord, tu ne choisis pas l’autre. Idem au portant, on ne descend pas bien vent arrière, du coup ça force et forge les choix stratégiques. C’est une bonne évolution.

J’en entends dire que certains trouvent le bateau physique, qui fait "juste" 3,6 tonnes/mètre. Quand ils vont passer sur un IMOCA qui est 10 fois plus raide à la toile, ils vont comprendre ce que c’est de border une voile. Ça va les calmer. Et quand il va falloir matosser 500 kg de bazar plus 500 kg de voile, ils regretteront les 100 kg qu’on balade en Figaro.

Concernant les foils, on sait depuis de début que dans le petit temps, ils ne vont pas servir à grand-chose. Ça se confirme, mais on a tous les mêmes. Dans la brise c’est un petit plus en vitesse. On a palier la problématique du petit temps par un spi beaucoup plus grand, on a presque 50% de plus. Certains au début marchent un peu sur leur lacet - et continuent parfois. J’ai réutilisé le système que j’avais en 1991 sur mon Mini : un bout en continue autour du guindant. Quand j’affale, je largue l’amure, je tire là-dessus et tant que je n’ai pas l’amure, je n’affale pas le spi : ça s’appelle la Mich’ Line. Ce n’est pas quelque chose adapté pour de gros bateaux, mais qui fonctionne très bien sur un bateau de cette taille. C’est à ça aussi que ça sert d’avoir un peu d’expérience.

Michel Desjoyeaux

Vous n’avez pas eu beaucoup de temps pour préparer vos bateaux et vous entrainer, comment as-tu axé cette préparation ?

J’ai fait toute la préparation de mon bateau, et comme tu vois il n’y a pas grand-chose, juste quelques toiles à matosser. Au centre d’entrainement, j’ai regardé les problèmes qu’avaient les autres et je les corrigeais avant de les vivre. Ça m’a permis de gagner un peu de temps. Puis j’ai navigué dès que je pouvais. J’aurais aimé naviguer plus, mais j’ai un autre métier à côté. Le planning de ce début de saison a été dense, mais il l’a été pour tout le monde.

L’ordre de livraison des bateaux était logique et respectable : c'était l’ordre de commande.

J’ai eu mon bateau 20 jours après les premiers, mais c’est la règle du jeu. Si ça ne te plait pas, tu peux faire autre chose.

Aujourd’hui j’ai un bateau qui fonctionne, je sais ce qui peut casser et comment ne pas le casser. J’ai même réussi à faire mon petit système de caméra sous-marine.

Michel Desjoyeaux

Quel objectif pour toi sur cette course ?

C’est ma 13participation, mon plus mauvais résultat a été 12, si je pouvais m’arrêter à 13 ça m’ira très bien et si on me propose mieux je signe tout de suite.

Michel Desjoyeaux

Quel sera ton programme après cette Solitaire ?

La saison s’arrêtera. Même si je ne suis jamais allé à Horta [NDLR dans le cadre de la Douarnenez-Horta] et que j’aurai bien aimé - généralement si tu t’arrêtes à Horta en course au large, c’est que tu as des emmerdes. Mais j’ai un IMOCA en construction pour Nicolas Troussel, donc on m’attend. Je ne fais donc que la Solitaire du Figaro. J’ai fait la Solo Maitre Coq pour jouer un peu. Je n’ai pas pu faire la Sardinha parce que je n’avais pas encore de sponsor et avec les incertitudes sur les barres de flèches je ne pouvais pas me permettre de perdre un mât.

Michel Desjoyeaux

Comment t’organises-tu au niveau de ton alimentation en course ?

L’essentiel de ma bouffe est là. Je rajoute 2 sandwichs le matin du départ. Le réchaud est obligatoire, mais je ne m’en sers pas. Je ne mange pas de lyophilisé, je ne comprends pas le concept, il faut le préparer et tu as vraiment autre chose à faire que de faire chauffer de l’eau. D’autant que la quantité d’eau est limitée. Je préfère emmener que des choses déjà prêtes : du taboulé, des viandes séchées, des fruits secs et le système de bouffe autochauffante. Tu mets la bouffe et l’eau dans le sachet, ça fait des bulles, et tu le récupères 10 minutes plus tard c’est prêt et chaud sans t’emmerder avec un jetboil.

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