Interview / Alan Roura : "La Route du Rhum est une teigne !"

Avant le départ de la Route du Rhum 2018, Alan Roura nous accueille sur son IMOCA La Fabrique avec sa joie de vivre. Pour lui c'est la dernière interview de la journée. Avec beaucoup d’humour, Alan nous demande "s’il y peut dire des conneries". "OK, on censurera donc s’il y a des propos trop choquant pour les moins de 18 ans !" "Mais il n’a pas 18 ans lui-même !", lâche sa compagne Aurélia. Ambiance détendue à bord ! Bienvenu sur "le plus beau bateau" d'après son skipper !

Tu as apporté pas mal de modifications sur le bateau, surtout en ajoutant des foils. Peux-tu nous en parler ?

Cet hiver l'équipe a fait un gros chantier. On a refait tout le bateau. Il s’appelle Helevetia, il est blanc et rouge. C'est l'ancien MACSF de Bertrand de Broc. C’est une bonne mémère, mais on l’a refait de A à Z. Maintenant, il est canon.

À commencer par le cockpit : on a découpé toute l’ancienne casquette, on est revenu au roof d’origine pour reconstruire une structure en arceaux. L’idée était d’avoir un arceau amovible pour l’adapter à l’équipage, pour avoir un endroit où on peut être plusieurs dans le cockpit sans se gêner. On a fait ce double arceau  en bâche et textile donc très léger pour gagner du poids. Ça permet aussi en dézippant de passer rapidement d’une configuration équipage à une configuration solitaire.  

Puis on a refait tout l’ensemble du plan de pont, tous les hiloires, l’entrée de tous les bouts dans le cockpit, tous les tunnels, tous les bloqueurs textiles. On est passé en pièce titane qu’on a dessinée en interne pour vraiment faire quelque chose de propre et de simple.   

Alan Roura - La Fabrique

Avant c’était douze mille bloqueurs de partout, c’était Bagdad ! On a fait quelque chose de propre, simple avec des poches à bouts qui vont bien. Le pont est revenu quasiment au carbone partout pour reconstruire toute la partie arrière. On a fait des renforts à des endroits délaminés. On a meulé une bonne partie de l’intérieur et on a gagné un poids monstrueux. On a allégé toute la structure avant du bateau pour passer à une structure plus légère et plus résistante.

Du coup on en a profité pour faire un double chantier afin d’installer les foils. Le gros chantier c’était vraiment la pointe avant avec l’intégration des foils. Ce qui nous a amenés à changer à passer en gréement carbone pour avoir quelque chose de plus costaud. On a changé pas mal de bouts aussi, toutes les mâchoires de bloqueurs, beaucoup de poulie, tout était surdimensionné. On a revu tout le bateau pour faire des choses légères. Le jour où on l’a sorti  de l’eau pour le chantier il y avait un poids X, le but était d’obtenir le même poids, mais avec toutes les modifications, sachant que les foils rajoutent énormément de poids. On sait qu’on a enlevé entre 300 et 400 kilos dans le bateau. On a fait un boulot de fou, il y avait des merdes de partout. On a fait réviser les vérins de quille, retiré le moteur du bateau. Le bateau était à poil ! On a tout vidé.

À l’intérieur du bateau, on n’a rien fait mis à part du nettoyage, rebouchage de toutes les merdes accumulées depuis des années. On a remis les bulles en plexi pour faire entrer la lumière et ne plus avoir l’impression d’être dans une cave.

Alan Roura - La Fabrique 

Quel est ton objectif avec les foils ? 

Ils sont bons dans toutes les forces de vent, même si sous 15 nœuds de vent, aucun foils n'est vraiment performant.  Mais bon… comme tous les foilers. Mes foils sont très polyvalents et performants et ça c’était le but. Le bateau était déjà un super bateau de prés, on a gardé les targets du prés d’avant en essayant de l’améliorer. Maintenant, on cape mieux avec les foils qu’avec les dérives.

Idem pour le portant, on a les mêmes vitesses. On a fait qu’augmenter. Au reaching on peut aller jusqu’à 3 à 4 nœuds plus vite par rapport à avant. Ceci dit ce sont des foils "compliqués". Si tu remontes ou tu descends 5% de foils, tu règles 1° de trop, tu as perdu 3 nœuds.

On sait que le bateau a désormais le potentiel d’aller à la vitesse d’Hugo Boss, mais il faut avoir tout le listing de chaque vent pour l’emmener à cette vitesse-là. Le bateau peut maintenant jouer avec de très bon bateau et ça c’est vraiment cool !

Tout le système de réglage du foil est renvoyé à l’arrière. Ce n’est que du bout. Ca marche nickel. Tu lâches le bout de descente, il descend en bas tout seul. Idem pour le remonter, c’est ultra simple. Sur les autres bateaux, ils galèrent à wincher comme des sagouins … Bref, tout marche hyper bien ! Je pensais avoir la plus grosse, mais quand Charal et PRB sont arrivés… Mais bon, mieux vaut une petite qui frétille qu’une grosse qui roupille !

Alan Roura - La Fabrique

Tu es satisfait des performances de ton bateau ? Il répond à tes attentes ?

 Je ne m’attendais à rien. Entre ce qui est écrit sur le papier et la réalité, ce n’est jamais pareil. Mais finalement, c’est encore mieux que ce que le papier disait. Pourtant on n’a pas encore eu des conditions pour faire du vrai foil. On a fait 2-3 bords où on a vraiment fait décoller le bateau. Il a un vol qui est très stable comparé aux autres, c’est une force. Il ne fait qu’accélérer.  Mais on n’a pu faire que peu de bords. Il n’y a pas eu de vent cet été, c’était une hécatombe. Quand on a fait la banque image dans 40 nœuds, la mer était dégueulasse. Dès que le bateau accélérait, il retombait dans le creux des vagues. Il y a eu les runs du défi Azimut, je pense que c’est là qu’on marchait le mieux. On était à 24 nœuds, le bateau constant, posé sur son foil. Je pense que le bateau peut monter à 30/35 nœuds en pointe facilement.   

Mais ce bateau est une usine à gaz ! Je suis loin de le maitriser à 100% ! Il reste une marge de progression énorme. Même les voiles ne se règlent plus pareilles ! C’est hallucinant ! Au moins après le Rhum, je l’aurai en main !

Alan Roura - La Fabrique

Tu as d’autres évolutions de prévues après le Rhum ?

D’autres évolutions ? Pas grand-chose. Peut-être travailler sur les poids dans le bateau, les voiles… Mais j’aurai sans doute un listing long comme le bras après la fin du Rhum.

Après c’est toujours pareil, à quel prix les modifications valent le coup ? Pour le moment on va déjà le faire naviguer. On a déjà bien investi dans ce bateau, on verra les performances qu’il a. Mais c’est sûr qu’il y aura encore au moins un gros chantier.

Alan Roura - La Fabrique

 Quels sont les objectifs sur la Route du Rhum 2018 ?

On va tout déchirer !!! Top 10 ! Et mieux si possible, mais top 10, il y a moyen : il y a 10 foilers. Ça s’annonce être plutôt une course de bateau à dérive de ce qu’on peut voir de la météo à ce jour [NDLR nous avons rencontré Alan lundi 29 novembre]. On va en chier sur certaines allures. Les skippers de bateau à dérive sont en train de se frotter les mains en mode : "Alors ça fonctionne les foils ?! Vous allez en chier !"

Mais surtout le principal, c’est de se faire plaisir, être en harmonie avec le bateau, d’être bien, de le comprendre, de le faire marcher. Chaque nav c’est de l’expérience supplémentaire. On n’a pas eu le temps cette année d’aller se faire de grande nav, d’aller au large.

Sur le parcours quelle va être la difficulté en termes de météo, de stratégie ou même personnellement ?

Personnellement, le défi c’est d’arriver à mener ce bateau à 100% du début à la fin. Du moins à 100% de ce que je connais actuellement. De rentrer dans le jeu et d’attaquer dès le top départ, de ne pas laisser une minute de répit, en une minute tu te fais assassiner…

Niveau stratégie météo vue comment est l’Atlantique actuellement j’ai envie de dire : "on verra". Il ne faut pas être trop con, mais si ça continu comme ça c’est celui qui fera la meilleure option qui passera. Ça ne sera pas le bateau le plus rapide.

Alan Roura - La Fabrique

Peux-tu nous raconter ton histoire avec la Route du Rhum ?

J’avais suivi le Rhum plus jeune, mais ce n’était pas quelque chose de facile de suivre. Il y a tellement de catégories, ce n’est pas comme le Vendée Globe où ce sont tous mêmes bateaux. J’ai vécu mon Rhum en 2014 avec un abandon à Roscoff. Mais c’était une super chose parce que c’est ce qui me permet d’être là aujourd’hui. De me prendre une baffe dans la vie et de me dire "Merde, là j’ai échoué, il faut que je revienne". Je suis content d’être à Saint-Malo, 4 ans après, avec un super bateau. En plus il y a mon ancien bateau qui participe aussi, c’est rigolo. Je me dis : "Bonne chance à toi nouveau skipper, tu vas en chier, vas-y bonne chance". C’est mon souvenir du Rhum qui est peut-être négatif, mais qui au final est ultra positif. J’en tire que du bon  de cette expérience. Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à cet abandon. Je me demande : "Pourquoi ? Aurais-je pu éviter ça ? Aurais-je pu faire quelque chose ?" J’y retourne pour effacer cet abandon. C’est la revanche ! Sauf quand je vois la météo, je me dis "Merde" jusqu’au bout il va me faire chier ce Rhum. [Rire]

Alan Roura - La Fabrique

Comment décrirais-tu la Route du Rhum en deux mots ?

[Réflexion]… Rhum ? Ti punch !...  Il faut trouver le bon mot [Hésitation] … Une "teigne" ! Cette course est une "teigne". Il y a des marins pour qui c’est leurs 7e fois, juste pour réussir à la finir. On me dit "Tu as fini le Vendée Globe", oui le Vendée Globe est dur, mais la Route du Rhum aussi ! La route du Rhum est "imprévisible", "frustrante" ! C’est la plus belle des transats ["mais à l’écouter toutes les courses sont les plus belles" intervient Aurélia sa compagne]. Je ne sais pas …  le Rhum c’est "transat", "froid", "glaçon" alors que logiquement c’est "soleil", "chaleur", "Antilles", "bonheur", "zouk" et là non on à l'impression d'aller à Halifax [Ville au nord du Royaume-Uni]. C’est une course qui se mérite.

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