Radeau de la Méduse : quelle est l'histoire du naufrage qui a inspiré le tableau de Géricault ?

Le radeau de la Méduse, Théodore de Géricault, 1818, Musée du Louvre

En 1816, un naufrage au large des côtes mauritaniennes inspira la création du tableau "Le Radeau de La Méduse" de Géricault. Découvrez l'histoire de lutte pour la survie des naufragés qui se cache derrière cette oeuvre.

Au 19e siècle, une flottille est mobilisée pour acheminer fonctionnaires et militaires vers la colonie de Saint-Louis, au Sénégal. Parmi les quatre navires assignés à cette mission, la frégate la Méduse se trouve au centre d'un épisode nautique marquant. Le 2 juillet 1816, échouée sur le banc d'Arguin, au large de l'actuelle Mauritanie, elle devient le théâtre d'une lutte pour la survie impliquant près de 150 passagers. Le radeau de fortune qui fut construit inspira la célèbre toile de Géricault, "Le Radeau de la Méduse", exposée au Musée du Louvre à Paris.

© BNF Gallica
© BNF Gallica

Lancement de l'expédition

En 1816, Louis XVIII, désireux de récupérer les comptoirs français au Sénégal, envoie une flottille pour rétablir la présence française. Le 17 juin 1816, sous le commandement de Hugues Duroy de Chaumareys, la frégate la Méduse, armée en flûte avec 14 canons, la gabare la Loire, la corvette l'Écho et le brick l'Argus quittent la rade de l'île d'Aix. À bord, un groupe hétéroclite comprenant des ingénieurs, un commissaire supérieur de la marine, un préfet apostolique, des enseignants, des chirurgiens, des pharmaciens, des ouvriers, des femmes, des enfants, et d'autres, forment un contingent varié destiné à établir une nouvelle colonie. Le colonel Schmaltz, nouvellement nommé gouverneur de la colonie du Sénégal, fait partie des passagers à bord de la Méduse. De grandes quantités de matériel sont embarquées.

Une navigation à tâtons

Le capitaine Hugues Duroy de Chaumareys, âgé de 53 ans, n'a pas mis le pied sur un navire depuis 25 ans. Les premières difficultés à quitter le pertuis d'Antioche en témoignent. Pressé par les impératifs de monsieur Schmatlz, désireux d'atteindre rapidement le Sénégal avant la saison défavorable, le capitaine prend la décision de tirer parti des alizés portuguais, touchés une fois passé le cap Finisterre. La Méduse distance les autres navires, qui étaient censés progresser selon une navigation ordonnée.

À l'approche de Madère, le navire louvoie toute la nuit, craignant les Huit-Roches signalées dans les parages. Bien qu'évitant malhabilement ces dangers, La Méduse, au matin, se trouve 30 lieues trop à l'Est de l'île attendue. Chaumareys déclare que les courants du détroit de Gibraltar ont drossé violemment la frégate. De même, les cartes contenues dans l'Hydrographie française, qui avaient été mises à sa disposition, ainsi que la montre marine, étaient, dira-il plus tard, défectueuses.

La Méduse bordée au plus près du vent
La Méduse bordée au plus près du vent

Négligence du capitaine

Plusieurs épisodes témoignent d'ores et déjà du manque de rigueur à bord de la Méduse : un mousse de quinze ans disparaît en mer en observant les culbutes des marsouins, tandis qu'un incendie, résultant de l'imprudence du maître boulanger, se déclare à bord. Après Tenerife, la flottille est confrontée à des tempêtes fréquentes et à des courants poussant dangereusement la Méduse vers la côte. Malgré la nécessité de gouverner vers l'Ouest, le capitaine Chaumareys s'entête dans une série de décisions regrettables et persiste à vouloir s'approcher du rivage.

La menace d'un naufrage

À la vue de la côte africaine, certains, connaissant déjà ces eaux, craignent de s'échouer sur les brisants, mais le capitaine feint de ne pas les entendre. Approchant du cap Blanc et des bords du Sahara, l'Écho, qui a pris la tête de la flottille, allume un fanal sur son mât d'artimon et lance des fusées pour signaler une route périlleuse.

Après plusieurs sondages, le capitaine Chaumareys assure avoir franchi sans encombre le banc d'Arguin au large de la Mauritanie, encourageant l'équipage à célébrer le baptême du Tropique et à s'amuser toute la matinée.

Baptême du Tropique © BNF Gallica
Baptême du Tropique © BNF Gallica

Une dernière vérification du sondage révèle une profondeur inquiétante de 18 brasses, soit environ 33 mètres. À chaque nouveau jeté, la situation devient plus urgente. La panique s'empare de l'équipage, malgré les ordres du commandant de serrer au vent. Trois secousses plus tard, le navire s'immobilise brusquement dans un craquement de la carène. La frégate s'échoue dans moins de 5 mètres d'eau le 2 juillet, à une douzaine de lieues des côtes - 48 km.

La Méduse échouée sur le banc de l'Arguin
La Méduse échouée sur le banc de l'Arguin

La construction de la ''machine''

La Méduse heurte le fond en marée haute, sans subir de dommages graves. Les tentatives de renflouement échouent malgré l'espoir persistant de l'équipage. Face à cette impasse, le colonel Schmaltz esquisse le plan d'un radeau, capable de transporter les hommes et les provisions ne pouvant pas être répartis dans les chaloupes.

Un effort considérable est déployé pour construire un radeau en bois mesurant vingt mètres de long sur six mètres de large, communément appelé la "machine". Il est assemblé à partir des mâts de hune de La Méduse, de vergues, d'étais jumelés et de la bôme. Des pièces de bois solidement fixées s'étendent entre ces éléments, sur lesquelles des planches sont clouées pour former une sorte de bastingage. De chaque côté, une petite drôme de quarante centimètres sert de garde-fou, renforcée par des madriers fixés de travers, dépassant de trois mètres de chaque côté. À l'avant, une pointe est façonnée avec deux vergues de perroquets, et en prévision du vent, un cacatois de perruche et un grand cacatois sont placés sur le radeau.

Reconstitution de la machine
Reconstitution de la machine

Un abandon forcé

Après une période d'immobilisation, une violente tempête secoue la Méduse, ouvrant des brèches dans la coque et brisant sa quille. Dans ces conditions critiques, il faut quitter le navire.

Les six chaloupes sont réservées aux privilégiés, dont le gouverneur, sa famille, le personnel de la colonie, le commandant et les officiers. Le radeau est quant à lui destiné à accueillir la majorité des soldats et des officiers subalternes.

Des préparatifs hâtifs

À l'heure du départ, une atmosphère de panique règne parmi les matelots. Les préoccupations semblent davantage tournées vers le pillage des effets personnels des passagers que vers les préparatifs nécessaires à la traversée : les passagers empilent sur eux cinq, six chemises, enfilent plusieurs pantalons et vestes et fourrent dans leurs poches plusieurs mouchoirs. D'autres, désespérés, boivent outre-mesure. En dépit des préparatifs effectués la veille, l'agitation règne. L'approvisionnement en vivres, munitions et instruments nécessaires est négligé, exception faite du radeau qui est bien pourvu en boissons et contient la caisse renfermant les fonds de la colonie.

Au signal du départ, tout le monde s'élance en dehors de la Méduse dans un vrai capharnaüm, formant des grappes humaines sur les échelles du navire, ou se précipitant via des bouts par dessus bord. Bien que certains tombent à la mer, aucun noyé n'est à déplorer parmi les 147 hommes qui embarquent.

Essais de la reconstitution du radeau
Essais de la reconstitution du radeau

La promesse d'un secours

À peine le convoi parti, le radeau surchargé prend déjà l'eau et peine à avancer. Deux heures plus tard, les amarres qui le relient aux canots se rompent. Elles ne sont pas remplacées. Le capitaine Chaumareys promet alors d'envoyer du secours aux malheureux s'éloignant en direction du large.

L'inquiétante absence de la Méduse

Arrivées respectivement les 6 et 7 juillet à Saint-Louis, ville alors misérable nichée sur un banc de sable formé par le fleuve Sénégal, l'Écho et l'Argus sont surpris par l'absence de la Méduse au débarquement. Une situation qui suscite l'inquiétude.

Du côté des membres d'équipage de la Méduse, certaines chaloupes gagnent la côte : des hommes tentent leur chance dans le désert, accablés par la soif, la marche, et l'hostilité des Bédouins rencontrés. Ils sont récupérés après quinze jours d'errance. Pendant ce temps, d'autres chaloupes restent en mer et réussissent à atteindre Saint-Louis en quatre jours. Parmi les occupants de ces embarcations figurent le commandant Chaumareys et le colonel Schmaltz, apportant avec eux les premières nouvelles de la tragédie de la Méduse.

Les débuts du calvaire

Pendant ce temps, 4 officiers, 120 soldats, 15 matelots et 8 civils dont une femme errent toujours sur l'océan. Aucun officier de La Méduse n'étant resté pour prendre le commandement, l'organisation des naufragés doit s'opérer au hasard. Les pièces de bois, trop longues car dépassant à bâbord et à tribord, maintiennent le radeau en travers, entravant toute progression vers la terre pourtant proche.

Les provisions de biscuits s'épuisent dès le premier jour, intensifiant les tensions existant à bord. L'un des survivants, le chirurgien Jean Baptiste Henri Savigny témoignera dans Le naufrage de la Méduse, Relation du naufrage de la frégate la Méduse écrit avec Alexandre Corréard texte d'époque republié aux éditions Folio : ''Ceux qui survivaient étaient dans l'état le plus déplorable ; l'eau de la mer avait enlevé l'épiderme de nos extrémités inférieures ; nous étions couverts de contusions ou de blessures qui, irritées par l'eau de la mer, nous arrachaient à chaque instant des cris effroyables. […] Une soif ardente, redoublée par les rayons d'un soleil brûlant, nous dévorait ; elle fut telle que nos lèvres desséchées s'abreuvaient avec avidité de l'urine qu'on faisait refroidir dans de petits vases.''

Les conditions, déplorables, engendrent rapidement des hallucinations et des mirages. Les disparitions en mer et les suicides se succèdent. Une bataille sanglante éclate, faisant 65 victimes à bord du radeau.

Révolte d'une partie de l'équipage © BNF Gallica
Révolte d'une partie de l'équipage © BNF Gallica

La barbarie de la survie

Affamés et assoiffés, les survivants tentent en vain de pêcher des poissons volants et d'harponner des requins avec une baïonnette tordue pour cet effet. L'épuisement pousse certains naufragés à ronger les cordages, leurs ceintures, et même leurs chapeaux. Face au désespoir, tous finissent par s'adonner au cannibalisme, cuisant la chair des défunts dans un foyer improvisé avant de finir par la manger crue.

Aucune pitié ne gagne l'équipage lorsque deux militaires sont surpris derrière une barrique de vin qu'ils ont percée et à laquelle ils boivent avec un chalumeau. Condamnés à mort, ils sont jetés à l'eau.

D'autres rébellions éclatent, réduisant drastiquement l'équipage. Au 10 juillet, une trentaine de passagers sont encore en vie, la moitié agonisant. Dans un acte macabre, les malades sont supprimés pour doubler la ration des plus forts en poisson pêché.

Les derniers instants

Le 16 juillet, les naufragés, épuisés et désespérés, unissent leurs forces dans un ultime effort pour construire un radeau plus petit et plus léger. Cependant, la tentative de mise à l'eau tourne au drame lorsque le radeau chavire. Les derniers survivants se résignent à leur destin.

Le lendemain, un navire apparaît à l'horizon.

La toile de Géricault témoigne de l'horreur indicible vécue par les naufragés de la Méduse. Ce sont ces derniers instants sur le radeau que le peintre a choisi de représenter sur son tableau.

Le 17 juillet, l'Argus parvient à sauver les rescapés du radeau de la Méduse : seulement 15 hommes sur les 147 passagers embarqués initialement. 5 d'entre eux meurent en chemin.

Plan de la Méduse au moment de son abandon © BNF Gallica
Plan de la Méduse au moment de son abandon © BNF Gallica

Un scandale international

Rapatrié en France à bord de la Loire en novembre, le capitaine Chaumareys se retrouve au cœur d'un procès retentissant. Le 24 février 1817, le tribunal militaire, installé à bord du vaisseau amiral mouillé dans la Charente, rend son verdict. Chaumareys est condamné à trois années de prison et radié de la Marine.

Le tumulte qui suit cette tragédie se transforme en une critique acerbe contre une marine perçue comme archaïque et dominée par les royalistes, réticents à intégrer les avancées apportées par l'Empire dans le domaine naval.

Les recherches de Géricault

Deux ans après le procès, le jeune peintre Géricault s'immerge profondément dans son sujet, plongeant dans les écrits poignants de deux survivants. Il explore les hôpitaux et les morgues, scrutant les agonisants et les défunts. En quête de vérité, Géricault reconstruit même un radeau en mer, observant avec précision son roulis sur les vagues pour capturer l'authenticité de l'horreur vécue.

La surprise des derniers rescapés

Le 25 août, soit 52 jours après le naufrage, la frégate Colomba arrive près de l'épave de La Méduse. Contre toute attente, trois ultimes survivants émergent, qui avaient fait le choix de rester à bord. Pour survivre, ils se sont partagés des repères distincts : le premier au mât de misaine, le second au grand mât, le troisième au mât d'artimon, et n'ont quitté leur refuge que pour récupérer des vivres : eau-de-vie, suif, lard salé, prunes... que recelait encore la Méduse. Douze de leurs compagnons restés sur la frégate avaient tenté de construire un radeau, mais le destin de cette tentative reste inconnu ; sans doute fatal.

Redécouverte de l'épave

Le 4 décembre 1980, sur la base des relevés du Service hydrographique et océanographique de la marine nationale, le SHOM, l'équipe du Groupe pour la recherche, l'identification et l'exploration de l'épave de la Méduse ou GRIEEM identifient les restes métalliques de l'épave de la Méduse sous cinq mètres d'eau. Une partie de l'équipement du bateau, dont un canon, est récupéré et exposé au Musée national de Nouakchott en Mauritanie.

Le radeau de la Méduse a été reconstitué et est aujourd'hui visible dans la cour du musée de la Marine à Rochefort.

Reconstition du radeau de La Méduse à l'echelle 1. Musée de la Marine, à Rochefort © CC BY-SA 4.0 Patrick Despoix
Reconstition du radeau de La Méduse à l'echelle 1. Musée de la Marine, à Rochefort © CC BY-SA 4.0 Patrick Despoix

Pour comprendre les conditions de vie à bord, il faut imaginer 150 personnes sur l'embarcation.

© Armae
© Armae

À travers son œuvre, Géricault, offre une représentation réaliste de l'histoire vécue par les naufragés de la frégate la Méduse. Une toile qui immortalise et expose sans compromis la brutalité et le désespoir de ces hommes qui ont lutté pour leur survie.

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