Interview / Benjamin Dutreux : "Je me rends compte que les rêves d’enfants sont réalisables"

IMOCA Benjamin Dutreux © Chloé Barre

Après un parcours exemplaire en catamaran de sport puis en Figaro 2, Benjamin Dutreux - 29 ans - se lance en IMOCA. Il rachète le bateau du japonais Kojiro Shiraishi. Ce plan Farr mis à l’eau en 2007 a gagné la route du Rhum 2010 avec Roland Jourdain sous les couleurs de Véolia Environnement puis Alex Thomson (Hugo Boss) le porte à la 3e place du Vendée Globe 2012-13.

En cet été 2019, Benjamin Dutreux nous accueille aux Sables-d'Olonne sur le chantier de rénovation de l'IMOCA qu'il vient d'acquérir. Il nous raconte son parcours et ses projets de Vendée Globe.

Peux-tu raconter ton premier souvenir en mer ?

C'était à l'école de voile de l'île d'Yeu sur un petit catamaran. Quelque chose comme un Teddy. J'avais 9-10 ans et c'était l'un de mes premiers tours en bateau.

IMOCA Benjamin Dutreux

Peux-tu nous raconter ton parcours depuis ce moment ?

Comme on habitait sur l'île, la voile me donnait l'occasion de faire un tour en mer. Je me suis inscrit au club des plaisanciers. On naviguait sur un habitable, un Aquila. On avait également un Gib'Sea 80 et on faisait des petites régates avec une ambiance de club très conviviale.

La voile me plaisait et j'ai voulu progresser. À cette époque, j'ai essayé plein de sports. Je me cherchais et je cherchais ce que je voulais faire. Je faisais du foot, du volley et au final j’ai accroché avec le bateau. J’aimais aller chercher les petits réglages.

Je me suis renseigné pour intégrer une école de sport et j’ai rejoint l’école de voile de Fromentine. C’est une super école de sport contrairement à ce qu’on pourrait penser. Ils sont hyper dynamiques, très structurés avec des coaches. C'est là que j’ai commencé le catamaran de sport vers 18 ans. J’étais à l’école à l’ile d’Yeu. Le mercredi, je prenais le bateau vers le continent, le coach venait me chercher directement en sécu à l’arrivée et me déposait sur le catamaran qui avait été préparé. On a eu la chance d’avoir un super entraineur. Il ne comptait pas son temps et nous accompagnait sur les courses et les championnats alors qu’il était juste "moniteur de voile". J’étais le plus vieux d'un groupe de 6 jeunes. Il y avait une super dynamique. C’est de là que je connais Aymeric [Dary – aujourd’hui skipper du Diam 24 Homkia] et Joris [Cocaud]. On régatait contre eux.

J’ai donc couru en catamaran de sport les régates départementales, régionales, nationales puis internationales. J’ai arrêté pour entrer à l’université faire des études. J’ai intégré la section voile de l’université de Nantes. Coup de bol, je suis tombé dans une période où il y avait une bonne dynamique. J’y ai retrouvé Joris et rencontré Gatien [Planson], Fred Denis, Seb Simon et toute cette équipe. On se bagarrait le jeudi après-midi sur l’eau. On a gagné toutes les régates universitaires, mais loin d’un niveau international.

J’ai ensuite travaillé 5 ans chez Sirena. J’ai développé les activités course : F18 et Spitfire S que j’ai présenté au speed training pour les JO. Je continuais de régater pour eux, et à côté je gérais la production.

À l’époque j’avais envoyé un dossier de candidature pour une sélection en Figaro, mais c’est Morgan Lagravière qui a été sélectionné. Avant de devenir Team Vendée, c’était une régie départementale avec un gros budget – quelque chose comme 300 000 € par bateau et par an. Ça a duré 4 ans avant de s’arrêter. Team Vendée s’est créé et a récupéré les bateaux. Quand ils ont lancé l’association, ils ont recontacté les profils "jeunes" dont je faisais partie - entre temps j’avais fait une sélection espoir Crédit Mutuel de Bretagne.

J’avais 23 ans et je travaillais chez Sirena lorsqu’ils m’ont appelé pour faire le tour de Bretagne en Figaro. On était 6 présélectionnés. Lucas Rual et moi avons été choisis. On a fait ça sans vraiment savoir ce que ça pouvait donner. On a bien fonctionné et fait de beaux résultats. Ils m’ont donc demandé de skipper le J80 du Team l’année suivante. Cette année-là, ils n’avaient pas assez d'argent pour faire la Solitaire. Mais dès l’année suivante, ils m’ont choisi pour courir la Solitaire du Figaro. Pour me donner les moyens et me lancer à fond dans la course, j'ai démissionné de chez Sirena.

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Avant d’être sélectionné en Figaro, avais-tu envisagé de le faire ?

Ça me faisait rêver, mais je n’aurai jamais imaginé pouvoir le faire. Comme je travaillais, j’ai eu cette opportunité pour faire juste un tour de Bretagne que j'ai accepté. Mais au mois de novembre suivant, on me demande : "Es-tu prêt à prendre la barre du bateau pour toute la saison prochaine ?" J’ai mis quelques mois à me décider avant de quitter mon emploi. J’ai fait la première saison en tant que bizuth pour le Team Vendée. A cette époque, je n’avais encore jamais passé une nuit en mer.

La seconde année, le Team Vendée continuait de me prêter le bateau et je commençais à former un groupe de sponsor pour être autonome la 3eannée. La 4eannée, l’an dernier, tout s’est enchainé.

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Pourquoi ne pas avoir continué en Figaro 3 en 2019 ?

J’aurais adoré faire du Figaro 3, mais ça ne se goupillait pas bien. Je voulais absolument lancer le projet IMOCA qui me tenait à cœur et je voulais profiter d’être jeune pour donner de la dynamique dans ce projet.

Plus les choses avancent, plus je me rends compte que les rêves d’enfants sont réalisables. Sois j’attendais encore quelques années avant de me lancer sur le Vendée Globe, soit je commence dès maintenant à me faire la main en achetant un bateau d’occasion. Il y a de belles histoires - comme celle d’Alan Roura – de personnes qui sont parties de rien et qui ont de super projets. Ce n’est pas le tout de dire qu’il faudrait y aller, à un moment il faut y aller ! Donc on s’est donné les moyens de monter le projet.

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En tant que skipper, quelle a été ta plus belle réussite ?

Ce n’est pas tellement une chose en particulier, mais un enchainement de choses et d’opportunité. Par exemple on a gagné un championnat du monde de SL16 – c’était les premières années "open" - il y avait pas mal de monde et du niveau. Je devais passer mon rattrapage de bac – je n’avais pas du tout révisé les maths et c’était mon coef principal en S… ça m’a fait louper la première journée du championnat. Après on a fait que des manches de 1, 2 ou 3. On se retrouve à grappiller des places. Le dernier jour, on aurait pu gagner si deux manches sautaient, mais ça n’a pas été le cas. On a fini 3e, mais super content ! C’est là que j’ai rencontré Odile sur le podium. Elle venait de gagner le championnat, première en féminine et première overall devant tous les garçons. Elle me dit que son équipière ne serait pas là pour le mondial, je lui réponds que moi non plus, mon équipier sera absent : "Pourquoi on ne le ferait pas ensemble ?". On s’est retrouvé 3-4 jours avant la régate pour s’entrainer un peu. On gagne la manche d’entrainement, puis on a survolé le championnat du début à la fin. On avait un super feeling et ça s’est super bien passé. Comme on commençait à parler de mixte en catamaran, on a pensé continuer ensemble. Ça ne s’est finalement pas fait, mais si c’était arrivé 3-4 ans plus tard, on aurait continué ensemble en Nacra. Elle a préféré se consacrer à ses études d’avocate et je suis rentré à l’université. Donc fin de l’histoire, mais c’était une belle aventure. J’aime bien ce genre d’enchainement de situations imprévues qui construisent quelque chose de beau.

De même l’année dernière sur la transat AG2R avec Fred : belle ambiance, projet hyper humain, on marche bien, on est 3equand on démâte… Ça a été dur. On avait bossé tout l’hiver, le bateau était bien préparé. Les assurances ne voulaient pas nous rembourser. On a cravaché comme pas possible pour s’en sortir. Gatien est venu nous donner un coup de main pour réparer le bateau. On achète un mât d’occasion à Gildas Morvan. Le mat est plus lourd, on pensait ne jamais y arriver. Une semaine avant la Solitaire, j’envoie les voiles à la voilerie pour qu’il retaille du rond de guindant parce que le mât est plus raide. On partait en pensant se prendre une grosse fessée, mais finalement c’est ma plus belle Solitaire. Je n’avais pas pu beaucoup m’entrainer et petit à petit je progresse jusqu’à arriver à faire une super course. Ce sont des histoires comme ça que j’aime : trouver des petites choses qui font rebondir.

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Parlons de ton projet Vendée Globe : pourquoi avoir choisi ce bateau ?

Je n'avais pas trop le choix. Il restait 3 bateaux disponibles d’occasion, sinon il fallait faire construire un bateau neuf. À l’origine du projet, on aurait aimé construire. On avait commencé à discuter avec Vincent Riou pour fabriquer un sister-ship de Seb Simon. Mais il fallait de l’argent. Malgré une bonne piste, ça ne l’a pas fait. On est donc parti vers l'achat d'une occasion.

Il y avait ce bateau au Japon pas mal, mais on perdait deux mois pour le rapatrier. Un autre plus facile d’accès – l’ancien bateau d’Éric Bellion – mais moins performant avec la quille à refaire.

Thomas et Gatien sont allés au Japon pour voir le bateau, s’assurer qu’il n’y ait pas de problèmes et que ça correspond bien à ce qu’on cherche. Ils sont rentrés en disant que le bateau est top et bien construit. C’est un bateau qui a un super palmarès. Je suis retourné au Japon pour négocier avec le propriétaire. On a donc décidé de mettre un gros coup de rush pour avoir un bon bateau, léger, sur lequel on pourra potentiellement mettre des foils plutôt que d’avoir un bateau moins bien avec moins d’historique.

Pour la petite anecdote, tout le piano est écrit en Japonais. On est en train de tout décrypter. Idem pour le radar, tous les boutons sont en Japonais.

Le bateau était livré sans mât. Après son démâtage pendant le Vendée Globe, Kojiro Shiraishia racheté un mât en Angleterre qu’il remit sur le bateau pour faire des relations publiques au Japon. Pendant une tempête, le bateau a gîté et s’est cogné dans la grue du travel lift, cassant le second mât…

À l’intérieur, on voit que l’équipe d’Hugo Boss avait du budget, il y a plein de petits détails de finitions qui sont très aboutis.

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Quel va être le gros chantier d’ici à la mise à l’eau ?

Le gros chantier c’est le mât qui est en fabrication chez Eole Composite à Vannes. C’est le point qui pourrait nous mettre en retard parce que c’est la seule chose qu’on ne maitrise pas en interne. Ils vont nous livrer le mat en plusieurs tronçons et on l’assemblera ici avec leurs équipes. C’est la solution qu’on a trouvée pour avoir un mât pas trop cher. En IMOCA tout coute une fortune. Le gréement c’est 80 000 €.

On a la chance d’avoir une super équipe et des gars qui viennent nous filer des coups de main. On commence à avoir de la visibilité au niveau des sponsors sur l’année prochaine, mais cette année même si on a quelques sponsors, il va falloir se serrer la ceinture.

Après on a Clément qui est là pour refaire toute l’électricité. On a un partenariat avec Robin Marine pour refaire tout l’électronique et passer en NKE avec un pilote HR tout neuf. A bord, l’électronique était bancale avec un réseau H3000 à l’ancienne. On revoit également tous les systèmes d’énergie.

Le troisième dossier, c’est qu’on n’a jamais fait d’IMOCA à part un peu avec Arnaud Boissière qui nous a invités à faire le grand prix de Guyader et 2 ou 3 sorties. Il faut qu’on prenne en main le bateau et qu’on se familiarise avec.

Mais avant de naviguer, il faut qu’on démonte tout, que l’on contrôle tout et qu’on envoie tout en révision. En plein mois d’août quand tout le monde est en vacances, ce n'est pas toujours simple...

On voudrait mettre à l’eau mi-septembre 2019 et mâter fin septembre. On doit ensuite être le 18 octobre au Havre pour le départ de la Transat Jacques Vabre (départ le 27). Sachant qu’il faut faire la qualification en double avant. On m’a proposé de le faire lors du convoyage avec un parcours passant par le Fastnet et arrivant au Havre, mais c’est chaud. S’il y a le moindre problème, c’est trop risqué. Je vais essayer de le faire à la fin du mois de septembre.

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Quel est l’objectif pour toi sur le prochain Vendée Globe ?

Déjà il faut se qualifier et faire partie des sélectionnés. Pour participer au Vendée Globe, il y a 3 points à satisfaire : candidater, se qualifier et être sélectionné.

Pour candidater, on a envoyé le chèque de 20 000 € et passé tous les certificats médicaux. J’ai renvoyé toutes les fiches. Notre dossier est le 27edéposé auprès de l'organisation. La seconde partie, c’est de se qualifier. Pour ça il faut faire 2000 milles en solitaire que je ferai au retour de la transat Jacques Vabre. Je vais faire un parcours entre Salvador de Bahia et les Acores.

Et enfin la troisième partie, c’est d’être sélectionné. Aujourd’hui l’organisation dit qu’il y a 30 places. Tous les skippers qui ont des bateaux neufs sont sélectionnés d’office : il y a 8 bateaux neufs. Tous ceux qui ont déjà bouclé un Vendée Globe sont également qualifiés : 5 skippers. Donc ça réduit pas mal le nombre de places. Je crois qu’il y a 35 dossiers déposés à la classe IMOCA. Donc maintenant il faut qu’on fasse le maximum de milles. On part sur la Jacques Vabre, après on va faire The Transat puis New York Vendée. D’autre on fait la Bermudes, la Fastnet… on n’est pas avance, mais on va faire toutes les prochaines courses.

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