Interview / Que vit Manu Cousin en course ? Sensations et peur… 

La course à la voile, ce sont des performances, des palmarès, de la stratégie, de la technologie, bien sûr. Mais aussi de singulières sensations pour les skippers ! Manu Cousin 

Normand d'origine, c'est en Vendée, aux Sables d'Olonne, qu'il s'est installé pour vivre de la voile. Compétiteur dans l'âme, il s'est d'abord intéressé à la régate, pour finir par se passionner pour la course au large. A 52 ans, il est arrivé, avec son IMOCA n°71 « Groupe SETIN » 22e à la dernière Transat Jacques Vabre.

Manu Cousin
Manu Cousin

La vue

C'est une histoire de couleurs. Il y a deux ans, je courais la Route du Rhum. Je me trouvais, au moment dont je vous parle, au plein milieu de l'océan, dans les Alizés. Un jour, en fin d'après-midi, je vois arriver un grain. Habituel par là-bas. Ils sont plus ou moins forts… celui-là a été impressionnant ! Je l'ai vu me rattraper : un gros nuage très sombre qui grossit peu à peu dans le ciel bleu, jusqu'à l'envahir. L'orage est sur moi. Un violent coup de vent, et le ciel est uniformément d'un profond noir, virant au violet. Ou l'inverse. Une pluie diluvienne s'abat sur moi. Un déluge de gris aussi. C'est une vision dont je me rappelle si bien… Sans doute aussi parce que mon bateau qui arbore des couleurs très vives, au contraire, comme du jaune et du bleu, contrastait tant avec son environnement du moment ! Bref, un quart d'heure après, le grain est passé. Le ciel est redevenu bleu, le soleil l'illumine à nouveau. Et là, un arc-en-ciel, comme j'en ai rarement vu : magnifique ! Et si grand, qui allait d'un bout à l'autre de l'océan. C'est la chance que nous avons en mer : pouvoir en admirer d'immenses qui arrondissent l'horizon.

Manu Cousin
Manu Cousin

Le toucher

Avec mon coéquipier, lors de la dernière Transat Jacques Vabre, alors que nous avions atteint le Pot au Noir, nous essuyions un puissant grain. C'est la nuit. Nous loupons une manœuvre : le spi s'affale mal et tombe à l'eau en partie. Pas question de le laisser filer dans l'océan : il peut encore nous servir ! Cette énorme voile, dont je me dis aujourd'hui qu'elle ressemblait alors à un grand chalut gorgé de poissons tant elle était lourde, nous avons, en plein coup de vent, tiré dessus comme des damnés. Et pendant près de deux heures… Trois ou quatre fois de suite, nous avons pensé être parvenus à l'extirper des vagues, mais elles nous le ravissaient à nouveau. Presqu'à bord, et finalement repartie l'eau, et encore, et encore : ces allers-retours de nos mains sur du nylon n'ont fait qu'ajouter des brûlures aux blessures que tout skipper a sur les mains. Et puis, il y a eu les crampes, la tétanisation. De nos bras et de nos doigts. Nous les avions tenus si longuement et si fortement agrippés à la toile, que les ouvrir nous était devenu presqu'impossible. Une raideur intense des muscles, qui contrastait, là encore, avec l'espèce de mollesse de la surface de nos mains due au mélange d'eau et de sel qui avait flétrie notre peau. Nos mains étaient dans un sale état…

Manu Cousin
Manu Cousin

L'ouïe

Lors de la Transat Jacques Vabre 2015, la première pour moi (en Class40), j'ai subi des conditions de navigation que je n'avais jamais vécues avant. Trois ou quatre dépressions successives, avec un vent atteignant parfois les 50 nœuds et une mer démontée, bien sûr. Le bateau sautait sur les vagues : c'est l'image que j'en ai encore ! Il semblait même prendre du plaisir à s'élancer haut pour s'affaisser d'un coup, s'élancer à nouveau, puis s'affaisser encore… Mais moi, j'étais très loin de cet état d'esprit-là ! Il faisait un tel fracas en retombant dans l'eau : comme un craquement de fibre très sec et très fort… J'avais vraiment l'impression qu'il allait, après chaque vague, se disloquer. Et je n'entendais que ça, c'était angoissant : le vent aussi qui hurlait, au plein sens du terme, et qui venait s'entrechoquer si bruyamment dans les haubans. Ce vacarme durait, durait… Près de 24 heures, je l'entendais sans discontinuer ! Puis suivaient, quand j'avais passé la dépression, quelques heures d'accalmie. Mais, avec la dépression suivante, tout reprenait… dont ce tempétueux mélange sonore qui, vraiment, m'impressionnait alors. Ce serait sans doute moins le cas aujourd'hui, parce que j'ai plus d'expérience et que je m'y suis habitué, mais la première fois que vous entendez ça, je vous assure… Bref, après quatre ou cinq jours, les conditions se sont enfin apaisées. J'ai alors ressenti un intense bien-être : quelle incroyable satisfaction j'ai éprouvé ce jour-là d'avoir survécu à un moment super dur !

Manu Cousin
Manu Cousin

Le goût  

J'ai deux goûts qui me viennent en tête. Le dentifrice d'abord, mais pas le dentifrice à n'importe quel moment… Quand je navigue dans des conditions difficiles durant deux ou trois jours d'affilée, non, je ne fais pas forcément ma toilette tous les matins comme je le fais avec plaisir à terre ! Je suis sur autre chose, à vrai dire, et si je fais attention à moi alors, c'est surtout, plus basiquement, pour ne pas tomber, par exemple… ! Mais après la tempête, là, oui, je me fais propre. Et, au petit matin, se laver les dents avec du dentifrice, c'est hyper agréable. Sortir de cette espèce de grotte de malpropre dans laquelle on a dû rester trop longtemps, pour se retrouver à l'air libre, la bouche fraîche et emplie de ce petit goût mentholé de mon dentifrice… cela me donne la sensation d'être, en quelque sorte, tout neuf ! Mon second souvenir, c'est le petit goût sucré d'une crème à la vanille lyophilisée. Je la trouve très bonne… quand je suis en mer du moins, parce que, à terre, même si je suis assez gourmand, je n'aurais pas l'idée d'en manger ! Mais à bord, ces cuillérées sont un vrai bonheur pour moi. J'aime leur saveur vanillée et leur consistance douce aussi. Cette crème doit aussi s'apparenter à une madeleine, pour moi, de Proust bien sûr… La crème à la vanille, c'est un plaisir d'enfant, non ?!

Manu Cousin
Manu Cousin

L'odorat 

Quand on a passé quinze jours en mer, bien entendu, il y a toujours l'odeur de l'iode, mais on s'y est habitué. Il y a aussi, c'est vrai, celle de ses affaires, de ses vêtements. Mais à part ça… C'est pourquoi, on est d'autant plus sensible quand une odeur différente vient nous chatouiller les narines ! Je me rappelle à ce sujet d'une Transgascogne, une course IRC entre Pornic et Baiona en Espagne. C'est un chaud petit matin d'été, et, devant le bateau, l'avant port de Baiona apparaît, dans la jolie baie de Vigot. Belle vision, certes, mais aussi et surtout, plaisantes et intenses effluves : celles d'essences mêlées de bois odorants, des essences inhabituelles pour moi qui vit beaucoup plus au Nord, aux Sables d'Olonne… Je me souviens aussi, en 2003, lors d'une de mes premières traversées du Golfe de Gascogne, d'une arrivée à Gijon, en Espagne, après quatre jours de navigation avec mon épouse Sandrine. Nous étions littéralement noyés dans un brouillard épais et très chaud. Bien sûr, nous savions où nous étions grâce à nos cartes, mais nos yeux ne pouvaient rien alors de plus pour nous ! Et puis, une odeur nous est parvenue, à travers cette brume qui nous cernait… Comme si celle-ci transportait dans les microbulles d'eau qui la composent sans doute, ces senteurs venues d'ailleurs. La lourde odeur de la côte échauffée par l'intense soleil de cette région, le frais parfum si naturel des arbres, les gourmands fumets de typiques plats cuisinés non loin… Le brouillard s'est finalement levé et nous a révélé l'origine de ces effluves mélangées !

Manu Cousin
Manu Cousin

Et la peur ? 

Comme nous passons beaucoup de temps sur l'eau, que c'est notre lieu de travail en quelque sorte, bref, que c'est un peu notre élément en fait, nous repoussons sans cesse nos limites. Pour nous - comme pour vous sans doute ! - le tout est d'éviter d'atteindre la peur panique qui fait commettre des bêtises. Je reste dans une peur maitrisée, et l'expérience m'a appris à savoir que faire pour calmer le jeu s'il m'emmène vraiment trop loin. Et avec un IMOCA, cette machine d'une puissance phénoménale sur laquelle je navigue, ça peut être compliqué, c'est vrai ! Maintenant, une peur précise dont je me rappelle : c'était lors de ma première Transat Jacques Vabre en 2015, quand dans le Golfe de Gascogne, trois ou quatre dépressions se sont succédées, comme je vous le disais. Si violentes, que l'on voyait, autour de nous, des bateaux casser les uns après les autres. Des trimarans étaient retournés… Bref, la peur, là, c'était de subir à notre tour de graves dégâts, et puis, aussi de nous mettre en danger nous-mêmes. Il y a également non une « peur », mais plutôt une sorte de méfiance et prudence mélées sans doute, que je ressens à l'approche du Vendée Globe. Le prochain sera mon premier. On appréhende toujours un peu ce que l'on ne connaît pas, je pense. Et puis quel navigateur n'a pas un peu la peur au ventre à l'idée de partir affronter les mers du Sud ? Un soupçon d'angoisse face à l'inconnu, face à ses propres réactions… Heureusement qu'au final, je vis bien plus de moments d'intense plaisir que de peur !

Plus d'articles sur les chaînes :

Réagir à cet article :
Francoise Leber - 1 mois
Très beau commentaire vécu par Manuel . Merci de ce récit.
Ajouter un commentaire...