Interview / Comment les marins perçoivent leurs 5 sens en course ? - Arnaud Boissières

En 2019, Arnaud Boissières est arrivé, avec Xavier Macaire, 18ème de la Transat Jacques Vabre, à bord de La Mie Câline - Artisans Artipôle. Ce Vendéen basé aux Sables d’Olonne s’est déjà inscrit pour le prochain Vendée Globe, qu’il a déjà couru à trois reprises. Il comptabilise près de 150 000 milles en IMOCA, soit plus ou moins six tours du monde !

La vue

A force d’observer, pour anticiper, les vagues, l’horizon, le relief marin… on aperçoit des choses parfois inattendues ! Par exemple, des tortues ou des dauphins qui s’approchent tout près du bateau, ou des baleines, plus timides. Ca peut aussi être des surprises moins satisfaisantes, comme des bidons d’huile, des déchets qui peuvent être dangereux pour nous… On a, je crois, un œil plus avisé en mer qu’à terre ! Quelques jours après le départ du Vendée Globe, au large du Portugal, j’ai fait une rencontre assez particulière. Le vent était stable et assez faible, le temps très beau, et l’horizon dégagé. Et au loin, j’ai vu un petit point que j’ai d’abord pris pour un cargo. En m’en rapprochant, je me suis rendu compte qu’il s’agissait, en fait, d’un petit bateau de plaisance. Avec son skipper, j’ai entamé une discussion très détendue par radio : on a papauté comme deux concierges ! On a discuté de ce que nous faisions, d’où on allait… Lui, un homme d’un certain âge, traversait l’atlantique en solitaire - ce qui n’est pas anodin sur un si petit bateau ! - pour rallier le Portugal à la Guyane. Ca m’a égayé mes premiers jours de transat cette rencontre : le fait de n’être pas seul à partir peut-être… Bref, un an après, au départ de la Transat Jacques Vabre, Jean-Pierre, puisque c’était son prénom, est passé au bateau et m’a laissé un petit mot. Je l’ai rappelé et on s’est vu. Nous avons sympathisé et passé un moment chaleureux… mais c’est amusant comme, face à face, nous étions presqu’intimidés l’un par l’autre… En tous les cas nous l’étions bien plus qu’avec la mer entre nous ! Se voir sur mer et sur terre, c’est vraiment différent… On s’est quitté en se disant que peut-être on se recroiserait au large !

Arnaud Boissières

Le toucher

J’accorde beaucoup d’attention au bateau, car c’est une partie de moi-même. Quand tout va bien, je lui fais une petite tape amicale. C’est un peu comme un cavalier qui caresse l’encolure de son cheval pour lui montrer sa satisfaction. Moi, je fais pareil quand j’ai bien avancé. Et comme je suis un peu fétichiste sans doute, je fais cette tape à un endroit précis : là où mon nouveau-né, avant le Vendée Globe, a fait un petit bisou à mon bateau ! C’est à l’arrière du cockpit, au niveau du livet, à la jonction entre la coque et le pont. La surface est arrondie, lisse, mouillée sans cesse…  C’est un lien presque charnel, sentimental en tous les cas, que je ressens alors.

Arnaud Boissières

L’ouïe

Je suis sans cesse en éveil à bord, y compris pendant la nuit. Je dors d’une oreille seulement, à l’affut du moindre comportement anormal du bateau : une vague qui le pousse de façon inhabituelle par une vague, un craquement émis particulier… Quand on n’est pas accoutumé à ces bruits, on peut avoir l’impression que tout va s’effondrer : les craquements peuvent être si forts et comme ça résonne dans un bateau ! Mais il y a aussi des bruits plus sympathiques… Je me souviens d’un réveil particulièrement agréable : je faisais une sieste dans la cabine alors que le bateau filait tranquillement. Et ce sont les sifflements de dauphins, juste de l’autre côté de la coque, qui m’ont réveillé. Ils étaient amplifiés par la cabine, une vraie caisse de résonnance. Quand je suis sorti, encore un peu endormi, je les ai vu tout autour du bateau… et j’ai tout de suite pensé à Flipper le dauphin !

Arnaud Boissières

Le goût  

Je mange essentiellement des plats lyophilisés pendant les courses. Mais à Noël, pour moi, c’est foie gras accompagné d’une petite bouteille de vin ! Après un mois et demi en mer, j’ai alors l’impression d’entrer dans un restaurant gastronomique… même si je reste confiné dans mon petit bateau ! D’abord, je le goûte à la petite cuillère, avec un peu d’huile d’olive ; ensuite j’en étale sur du pain grillé, parfois cramé même, ce qui lui donne finalement plus de goût aussi. Le reste agrémente le plat lyophilisé que je mange ensuite, et qui prend tout de suite plus de saveur. C’est si bon… et ça booste le moral aussi, car ça sort de l’ordinaire et ça me rappelle mon foyer. Bref, tout ça décuple le plaisir !

Arnaud Boissières

L’odorat 

On dit souvent qu’en mer, il faut « avoir du pif », « avoir le nez au vent », pour sentir les éléments. C’est complètement vrai ! Ca m’arrive d’enlever mon bonnet ou ma capuche pour sentir vraiment l’environnement. Il y a aussi d’autres occasions de « sentir »… Par exemple, lors de la Route du Rhum, avant d’arriver en Guadeloupe, on passe sous le vent des Alizées à proximité de l’île, et là on la sent véritablement : des odeurs liées à la végétation tropicale, tout d’un coup, arrivent… Et puis repartent soudainement, car dans cette zone l’atmosphère est perturbée, et le bateau peut se coucher, avant de se redresser, et les effluves suivent le mouvement. Après quinze jours au milieu de l’Atlantique, en sentant tout ça, je respire un grand coup, et je m’imagine déjà dégustant un combo de poulet : c’est vraiment une sensation très agréable !

Arnaud Boissières

Et la peur ? 

La peur, c’est un des éléments qui me poussent à participer au Vendée Globe, car je vis des moments de frayeur extrêmes, des instants pendant lesquels l’adrénaline monte si haut… Mais attention, il ne s’agit pas d’une peur qui me tétanise, ou me fait me blottir. Au contraire, elle me pousse à réagir. Parfois, je la ressens lors d’une manœuvre loupée. Un jour, j’ai hissé un grand gennaker... qui a fini par tomber à l’eau. Et là, j’ai eu doublement peur : de perdre la voile et donc d’amoindrir mes performances à venir ; et de voir s’en aller un déchet de taille dans la mer, un déchet dangereux pour les poissons notamment. J’ai tenté bien sûr de remonter la voile à bord, mais je sentais que je risquais tout autant de partir avec elle à l’eau. Parce que ce n’est pas dans ces moments d’urgence bien sûr qu’on prend les précautions adaptées ! Je me suis demandé alors si je devais lâcher… ou non. Finalement non : on sauve parfois des manœuvres à ce prix. Mais ça peut basculer si vite… même par temps calme d’ailleurs. On se dit toujours après, quand on se rend compte que l’on a eu vraiment peur, que « plus jamais », mais… Ce genre de peur n’est pas si rare : pendant le dernier Vendée Globe, trois ou quatre fois je l’ai ressentie !

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