Interview / Que vit Jean-Baptiste Daramy en course ? Sensations et peur...

La course à la voile, ce sont des performances, des palmarès, de la stratégie, de la technologie, bien sûr. Mais aussi de singulières sensations pour les skippers ! Jean-Baptiste Daramy se livre…

Optimist, 420 et Hobie Cat 16, ce natif de Saint-Jean-de-Luz a d'abord navigué sur des petits bateaux. Mais dès l'âge de 16 ans, il agrandit son horizon… et après un parcours en Mini 6.50, à presque 40 ans en 2018, c'est sur son voilier Chocolats Paries-Coriolis Composites de 12,40 m, qu'en Class 40, il arrive 10e à la Route du Rhum !

La vue

Jean-Baptiste Daramy
Jean-Baptiste Daramy

Je me souviens d'avoir vu, un jour, en mer, une chose vraiment improbable… Je venais du Portugal, et j'avais atteint le Cap Finistère. Je prenais mon quart du matin. Au-dessus de la mer, très sombre, le ciel gris paraissant bien chargé. Le soleil, dans un halo orangé, se levait timidement. Ses rayons rasaient la surface de l'eau… Et c'est là que j'ai aperçu une tache blanche. Par réflexe, j'ai donné un coup de barre… Et j'ai observé. Quelle surprise quand j'ai compris de quoi il s'agissait : un gros frigo immaculé flottait là, tout bonnement ! Je me suis vraiment demandé comment il avait fait pour atterrir là ! J'ai un autre souvenir visuel marquant en tête… C'était en juillet dernier, lors de la course Les Sables-Horta-Les Sables en Class 40, et alors que j'étais en fin de quart - et un peu fatigué je l'avoue ! Nous nous dirigions vers les Açores, et nous traversions une zone connue pour être un repère de baleines... Mais, même en le sachant, je peux vous dire que lorsque j'ai vu soudainement le dos de l'une d'elles surgir, et vraiment juste à côté de moi, j'ai été plus que surpris ! Je n'ai vu que son dos, et très furtivement, mais cela faisait déjà trois mètres sur un… et ça m'a laissé imaginer la masse qu'il y avait d'immergée ! Une rencontre super intense, aussi parce que je me suis dit que j'étais passé tout près de la collision... Un autre souvenir encore me revient en mémoire. 2011 : je cours ma première transat en solitaire en 6,50. Je viens de passer le Pot au Noir, cette zone équatoriale de transition entre les deux hémisphères, réputée pour les conditions de navigation extrêmes qui y règnent. Tout d'un coup, je vois la surface de la mer s'iriser. Par réflexe, je pense à des hauts-fonds. Mais au beau milieu de l'Atlantique… J'ai vite compris que c'était un cachalot. Un cachalot, qui, comme un dauphin - mais en moins rassurant ! - jouait avec mon bateau. Soudainement, il a plongé un tout petit peu plus profondément… et je l'ai vu passer sous mon bateau, entre le safran et la quille. C'est là que l'on prend vraiment conscience qu'un 6,50 m, c'est bien petit, et qu'un cachalot, c'est juste énorme : il faisait deux fois la taille du bateau ! J'ai pensé qu'il allait tout casser. Je crois que j'ai hurlé de peur. Un seul cri, et puis, je l'ai copieusement insulté. Lui est parti, sans se retourner !

Le toucher

Jean-Baptiste Daramy
Jean-Baptiste Daramy

Je réponds sans hésitation : les mains ! Pas parce que c'est l'organe principal du toucher… mais parce qu'elles nous donnent du fil à retordre à bord. Après une nuit de quart, dans des conditions difficiles, on les a souvent gonflées, injectées de sang, et donc douloureuses. D'autant plus que lorsqu'on manœuvre, on ne les ménage pas pour autant davantage ! La recette, c'est souvent une pommade. Mais moi je fais plus… C'est ErwanTabarly, le neveu d'Éric qui m'a soufflé la vraie solution : se mettre de la crème sur les mains et mettre une paire de gants sèche. Bref, avec cette sorte de cataplasme sur la peau, le matin, plus de douleurs en vue ! Je le fais régulièrement maintenant, pendant 20 minutes à mon lever, avec une paire de gants que je garde au sec et qui ne sert que pour ça. J'ai une autre habitude concernant le toucher. Là, ça se passe sur le visage ! Souvent, quand on est en mer, tout est humide, je veux dire, à l'intérieur aussi. Alors, pour mieux m'endormir, je me trouve juste un petit carré de tissu lisse bien sec, un bout de polaire par exemple, et je me le glisse sous la joue. C'est un peu comme un doudou d'enfant, en fait ! Cette sensation de douceur qui apporte un soupçon de sérénité aussi est si agréable au beau milieu d'une course et de ses rebondissements… Je me focalise sur ce fragment, et, immédiatement, je me sens super bien !

L'ouïe

Jean-Baptiste Daramy
Jean-Baptiste Daramy

Je suis revenu de ma première transat en solo, un peu frustré… Au point de vue musique en tous les cas ! J'aurais voulu pouvoir en écouter en extérieur, à fond, mais je n'avais pas la sono vraiment adéquate. Alors, pour ma 2e transat en solitaire, je me suis mieux équipé. Mais, en fait, à chaque fois que je mettais de la musique fort diffusée à tout vent dehors, je trouvais que ça rajoutait du bruit au bruit… Alors, finalement, je me suis retrouvé à mettre des écouteurs, pour entendre la musique, sans qu'elle me crie dans les oreilles, et pour atténuer les bruits extérieurs comme le vent dans le gréement, la coque qui tape dans les vagues, leur déferlement… Je choisis le type de musique en fonction de mon environnement : à conditions météo très calmes, musique douce ; à navigation plus dynamique, musique plus pêchue ! Bien sûr, je ne suis plus du tout mélomane quand c'est la tempête : ce que j'écoute avant tout à ce moment-là, c'est mon bateau ! J'y pense justement : s'il y a un bruit que je déteste, c'est celui du tonnerre… il me met dans un état de tension, presque phobique !

Le goût  

Jean-Baptiste Daramy
Jean-Baptiste Daramy

Ce sens-là est important à bord, car il véhicule du plaisir… lié au chocolat pour moi ! Évidemment avec le sponsor que j'ai, je suis comblé. Ce que je préfère, ce sont les amandes grillées avec une pointe de piment d'Espelette. Ça me redonne de l'énergie aussi ! Côté salé, j'ai la chance d'avoir près de chez moi, dans le Pays basque, un talentueux charcutier qui me met sous vide son Jambon de Bayonne ou du lomo séché. Je les déguste lors de petits apéros que je me ménage parfois, à l'image d'un repas dominical. Bien sûr, me manque alors la bière fraîche… Pas de frais, ni d'alcool d'ailleurs à bord ! Il y a aussi la soupe chinoise lyophilisée qui me ravit le palais : lors des courses, les nouilles au bœuf m'apparaissent comme un festin ou presque ! Seulement quand je suis en mer, je le précise, car, quand je suis à terre, j'en suis beaucoup moins fan ! Je me rappelle, au cours de la première semaine de la Route du Rhum, où j'avais eu très mauvais temps (55 nœuds, 8 m de vagues), de m'être préparé deux sachets pour un dîner… un délice dans ce contexte !

L'odorat

Jean-Baptiste Daramy
Jean-Baptiste Daramy

Il y a d'abord mon odeur à moi : après une semaine dans une combi sèche, pas vraiment aérée… C'est la mienne, alors je la supporte et vis avec ! Enfin presque, car un jour, j'ai cru que c'était vraiment moi qui dégageais une nauséabonde odeur. C'était lors de ma première transat en solitaire : à chaque fois que je rentrais dans la cabine, je sentais une odeur de poisson… J'ai imaginé que ça venait de moi, je me disais aussi que c'était peut-être normal après un certain nombre de jours en mer… Mais comment ai-je pu penser ça de moi ?! Je me suis lavé à l'eau de mer, et tout propre, je suis rentré dans la cabine. Mais, à nouveau, cette effluve… En fait, je l'ai trouvé après, c'était un poisson volant qui n'en finissait pas de sécher sur le dessus de la cabine, caché dans mes drisses, dans la baille à bout ! Je me souviens d'une autre odeur, pas plus ragoûtante. C'est lors du dixième ou douzième jour d'une course, je ne sais plus laquelle, je passe dans le sillage d'un cargo. Lui est déjà loin, mais ses effluves… Elles m'ont fait un peu trop songer aux odeurs des échappements automobiles notamment de la terre urbanisée. Heureusement, la terre peut avoir d'autres parfums : quand on atteint des archipels, comme Les Canaries, Madère ou les Antilles, et que pendant des jours on n'a senti que la mer, on se réjouit, olfactivement !

Et la peur ?

Jean-Baptiste Daramy
Jean-Baptiste Daramy

Moi, je ne pense pas avoir réellement peur en mer : je suis hyper concentré et en cas d'avarie, immédiatement dans l'action. Le jour où la baleine est passée sous mon bateau, oui, là, je le reconnais, l'adrénaline est montée haut et vite ! Sans doute parce que je ne contrôlais rien, et parce qu'en cas de choc, je m'en allais vers de très grosses galères… Je me souviens m'être figé, droit sur le pont, la barre en main… à attendre l'instant d'après, le catastrophique je veux dire ! Mais il n'est jamais venu. Et juste après, j'ai soufflé profondément, tout abasourdi encore. Une heure avant, avec un des concurrents, par radio, on se disait justement qu'on n'avait vu aucun animal et que c'était bien dommage… Et deux heures après la baleine, ce sont deux orques que j'ai vu au loin. Inutile de vous dire que je n'avais pas du tout envie qu'eux aussi viennent jouer avec moi !

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Guillaume Bec - 3 mois
Merci beaucoup pour cette itw, le coté humain de la course est trés bien rendu !
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