Que vit Romain Attanasio en course ? Sensations et peur...

© Thomas Brégardis

La course à la voile, ce sont des performances, des palmarès, de la stratégie, de la technologie, bien sûr. Mais aussi de singulières sensations pour les skippers ! Romain Attanasio se livre…

S'il est originaire des Hautes-Alpes par son père et de l'Oise par sa mère, c'est tout autour du monde qu'il passe sa tendre enfance : avec ses parents, il en fait le tour en bateau pendant les sept premières années de sa vie… Une bonne entrée en matière dans le monde de la voile ! En 2016, il atteint un sommet en matière de course à la voile : il boucle le Vendée Globe. En 2019, il est arrivé 15e à la Transat Jacques Vabre. Souvenirs sensoriels…

© Magne
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La vue

C'était au cours du Vendée Globe 2016-2017. J'étais en mer, loin de toute terre, depuis près de deux mois. Et, alors que je m'approchais du Cap Horn, sont apparus devant moi les sommets enneigés de la Cordillère des Andes. Tout blancs, et si hauts, à des milliers de mètres au-dessus de l'océan, de moi. J'étais pourtant encore loin… mais je les voyais bien. Un peu comme quand on part en station pour aller skier et qu'en avançant, on aperçoit de plus en plus nettement les montagnes au fond qui se dressent. Au-dessus de cette étendue d'une blancheur lumineuse, un ciel laiteux. Et en dessous, une bande sombre d'abord : c'étaient les flancs des Andes, boisés peut-être, rocailleux sans doute. Puis la mer, elle, bien bleue. Ce contraste de couleurs, dans ces dimensions, je l'ai trouvé incroyable. Et cette impressionnante chaîne de montagnes, c'était le premier bout de terre que je voyais après des semaines à ne voir que de l'eau ! Plus je m'en suis rapproché, plus ces teintes ont viré au gris… Un brouillard épais m'a enveloppé. Tant et si bien que je suis passé à quelques centaines de mètres en ne faisant qu'apercevoir le Cap Horn. Quel contraste encore avec la vision claire que j'avais eu, peu avant, de ces sommets pourtant bien éloignés de moi !

© Magne
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Le toucher

Ça n'est pas un souvenir précis que je vous livre là, mais une sensation récurrente, et pas vraiment agréable, je dois le dire ! Quand il fait très froid, quand l'humidité est prégnante, je m'habille en conséquence, et me calfeutre le mieux possible dans mes habits. Mon visage reste à l'air libre bien sûr, mais je le protège autant que je le peux. Ainsi, j'ai l'impression d'être dans un cocon vestimentaire presque fermé. Presque, seulement, parce que reste quelque chose de moi qui n'est pas préservé : ce sont mes mains… Et c'est l'eau qui me le rappelle. Une eau gelée projetée sur mes doigts par une vague un peu plus violente que les autres. Ou parce que j'ai voulu prendre quelque chose, et qu'ayant posé ma main un peu plus loin sur l'antidérapant, j'ai offert mes doigts à un embrun de passage ! C'est le contraste, encore, qui me fait me souvenir de ces instants : mon corps protégé du froid et de l'humidité, et mes mains qui les subissent, à l'extrême. Quand je le peux, je secoue vite mes doigts et les recroqueville dans mes poches fourrées de laine polaire. Je sens tout de suite la chaleur et la douceur venir...

© Magne
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L'ouïe

Ça remonte en 2016 pendant le Vendée Globe. Alors que je suis en train de passer le Cap de Bonne Espérance, un OFNI me percute. Mes deux safrans sont cassés. Pas d'assistance possible pour cette course : je n'ai que le choix de faire escale pour tenter de réparer moi-même. Je me déroute et finis, juste avant que la nuit ne tombe, par trouver une petite crique d'Afrique du Sud où m'abriter. Je jette l'ancre et j'affale, content d'être parvenu jusque-là sans davantage de casse, et de pouvoir entamer une réparation dès le lendemain. Et, à ce moment, avec une certaine surprise, je me rends compte que je suis dans une situation que je n'ai pas vécue depuis un mois et demi : je suis arrêté ! Et le bruit fort et incessant lié à la navigation, lui aussi, a stoppé. Silence, d'un seul coup. J'y suis si peu habitué, que je me prends à chuchoter. Car, oui, je m'adresse à moi-même… Bref, je n'ose ouvertement parler. Seul un petit clapotis se fait entendre. Ce calme m'a fait plus encore apprécier le soulagement que j'ai ressenti de m'être extrait, plutôt bien, de cette délicate situation…

© Eric Gachet
© Eric Gachet

Le goût  

Sans hésiter, je vous parle de l'eau fraîche. Quand j'ai réussi une grosse manœuvre qui m'a demandé beaucoup d'efforts, que ça a été long et dur, et que j'ai même été dans le rouge total… eh bien, la plus belle récompense que je peux m'offrir alors, c'est une bonne gorgée d'eau fraîche ! J'attrape une bouteille ou une gourde, dans les grandes bailles, juste sous le piano, là où reviennent tous les bouts. Je m'assois sous ma casquette, et je me régale. Vraiment, à ces moments-là, je trouve bien plus agréable d'avoir de l'eau fraîche en bouche, que du vin ou de la bière ! Ce qui n'est pas le cas quand je suis à terre…

© Eric Gachet
© Eric Gachet

L'odorat 

En régate, très souvent, le grand jeu durant la nuit, c'est de profiter, pour avancer, du thermique de la nuit, de ce vent qui vient de la terre. On va le chercher près des côtes. Mais il ne se déclenche souvent que vers minuit. Il se fait attendre. Néanmoins, on devine, nous, quand il va se déclencher, parce que des effluves terriennes le précédent ! Et ces indices olfactifs sont d'autant plus clairs pour nous, skippers, qu'au large, à part l'odeur de poisson et de l'iode, on ne sent pas grand-chose. Bref, ces senteurs sont agréables, mais surtout nous confirment que l'on va pouvoir enfin repartir ! Je me rappelle précisément d'une petite fleur au parfum très spécifique, le lis maritime, qui pousse sur les dunes et qui, pour moi, représente la Bretagne. En Méditerranée, c'est plus épicé, ça sent le maquis : du thym, du laurier, des herbes sauvages et sablonneuses… Et en Espagne, ça sent les frites pour moi : une sensation nourrie certainement aussi de souvenirs de navigations passées le long des grosses villes balnéaires de ce pays !

© Eric Gachet
© Eric Gachet

Et la peur ? 

C'est une peur latente, diffuse, que j'ai ressentie après avoir repris le Vendée Globe, une fois mes deux safrans réparés. C'était une peur physique autant que mentale : retaper dans un OFNI et casser le bateau, tomber et me faire mal… En fait, je redoutais d'avoir à abandonner ! Alors, je ne pouvais m'empêcher de me tenir tout le temps, de m'accrocher partout, quand j'étais sur le pont. Un comportement pas vraiment adapté quand on est en pleine course ! J'ai confié à un concurrent, proche de moi à ce moment-là, mes difficultés. Et il m'a répondu que ça ne servait à rien de penser ainsi, parce que si je devais retaper, eh bien je retaperai… Que je n'avais pas le contrôle sur ce genre de risque ! Ça m'a aidé. J'ai pris sur moi, je me suis fait violence, je me suis occupé la tête à autre chose – ce qui est finalement assez facile à bord durant ce genre de course ! – et c'est passé.

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