Une croisière, élément déclencheur
Mai 2024, je profite d'une croisière en Bretagne Sud sur le voilier d'un ami. Départ du Crouesty, Belle-Île, Groix, La Trinité puis retour au Crouesty. Pas une grande croisière, rien de très original pour qui navigue en baie de Quiberon, mais nous profitons de belles conditions météo sur ce Dufour 432, même nos ados sont en symbiose. Leurs papas sont détendus, c'est le bonheur. Mais hélas, ce bonheur se termine après ces 4 jours, au volant de ma voiture dans les bouchons qui me figent à l'entrée de Paris.
L'envie de devenir propriétaire
Ce n'est pas comme si je découvrais le bateau. Ce n'est pas comme si je ne savais pas la puissance et la diversité des plaisirs maritimes. Même si cela me démange fortement, pour plusieurs raisons ce n'est pas le moment pour moi de racheter un bateau : divorce en cours, insécurité financière, doute complet sur la suite des événements. Mais quand même…
Je refais mes calculs dans tous les sens, ça va très vite dans ma tête. Je n'ai aucune visibilité, pas les moyens de franchir le pas ou tout juste, mais sans parachute, sans coussin pour l'atterrissage. Comme le disait un certain aviateur : "J'ai refait tous les calculs, tout montre à croire que c'est impossible, il ne reste qu'une chose à faire : le faire."

Les dangers de l'errance numérique
Comme nous tous, j'ai à portée de main ce rectangle noir qui vient éblouir mes nuits d'insomnies.
Et sur mon téléphone, d'apps en apps, il en est une à laquelle on ne penserait pas spontanément pour acheter un bateau. Je pensais qu'on ne trouvait pas les bateaux dans les coins, mais plutôt dans les baies, les ports... Bref.
Comme je suis un peu bricoleur et sacrément opiniâtre, je tente une recherche pour voir :
- 10 mètres, pour naviguer avec mes deux garçons pré-ados et pouvoir envisager des choses intéressantes.
- Budget max 5000 €.
J'ai vu. Des bateaux avec beaucoup de travaux, des bateaux trop neutres pour moi. Et puis je l'ai vu : Nicholson 33 de 1975, moteur HS, 4500 €.
Mise en mouvement
Un échange de mails et je prends le premier train pour Saint-Malo le lendemain matin. J'arrive à La ...
... Richardais. Il est là, sur son mouillage, aussi calme que ce bras de Rance est beau. Le propriétaire connaît son bateau par cœur. C'est un sacré marin qui s'est aligné au départ de la première Route du Rhum sur un First 30. Ça en impose.
Je ne sais pas si c'est en le regardant de plus près ou si c'est lorsque ma main a saisi le balcon, mais je sais que c'était définitif quand je suis arrivé debout dans le cockpit. Ça ne se définit pas, ne s'explique pas. C'est ainsi. Ce sera mon bateau.
On a déroulé le Solent, quitté la bouée. Je n'écoutais plus vraiment son propriétaire, je me souviens plutôt du silence et de la sérénité du mouvement du bateau.
J'ai négocié un peu le prix puisque je ne savais absolument pas dans quelle ampleur de travaux je m'engageais. La vente s'est conclue.
Nous sommes mi-mai. Je laisse le bateau à son propriétaire jusque fin juin, le temps pour lui de se défaire des 10 années partagées à son bord et pour moi de choisir le chantier sur lequel le sortir et qui acceptera que je travaille à bord. Enfin de me renseigner sur ce moteur récalcitrant au démarrage.
Je passe un accord avec le chantier du Grand Val qui sortira le bateau et le gardera à terre jusque début août. Le 4 août je dois retrouver mes fils pour notre deuxième été sans leur mère qui a choisi de changer de vie brutalement. Nos plaies cicatrisent tout juste et je tiens à ce que nous vivions des moments aussi forts et beaux que possible. Mais aussi à leur transmettre mon amour du bateau. D'ici là, il faut que je m'attelle aux travaux. J'ai tout le mois de juillet pour cela.
Le 29 juin je découvre mon bateau d'en dessous. Même à sec, il est beau, il est haut, les œuvres vives semblent en très bon état.
Je doute de ma sobriété intellectuelle de me lancer dans un tel projet avec si peu de moyens financiers, des contraintes de calendrier dans ce mois de juillet entre une semaine avec mes garçons dans le sud de la France et un projet à finaliser pour un client.
La cale moteur du Nicholson 33 est bénie pour son accès. On accède parfaitement autour du moteur à condition d'accepter de vivre dans un chantier total, sans bloc-descente. Le diagnostic est posé par son ancien propriétaire et le chantier qui s'en chargeait : si le moteur ne démarre pas sauf à injecter du Start Pilot, c'est qu'il souffre d'un problème de compression.
Le Yanmar YS12 est un moteur rudimentaire, un mono-cylindre réputé increvable. Aussi le hasard faisant bien les choses, je connais à La Richardais un mécanicien expert en plein de matières qui m'avait déjà aidé pour la réfection d'un YS8 sur un précédent bateau.
Pour ce moteur, on trouve des pièces sur le net, neuves ou d'occasion. La société DAM en particulier est d'une efficacité redoutable. On trouve aussi toutes les revues techniques, modes d'emploi, éclatés sur différents sites. Reste à s'y mettre.
Acte 1 : démontage et vérification de l'injecteur. À quoi ressemble le jet ?
Une fois l'injecteur dégagé, j'ai l'idée d'un moyen très efficace que je recommande : filmer avec la caméra de mon smartphone en ralenti. Le jet est conforme au schéma du guide d'entretien. Vu le prix d'un injecteur, je suis clairement soulagé. Ça ne solutionne rien à ma panne, mais ce n'est pas une mauvaise nouvelle.
Acte 2 : la culasse, les soupapes. Problème d'étanchéité ?
Je démonte la culasse, très calaminée. Je la nettoie au nettoyant freins, très efficace.
Je tente. Rien de mieux. J'en profite au passage pour changer le joint de culasse qui aurait pu être la cause de la perte de compression, mais cela ne suffit pas.
Le temps passe, je dois déjà partir retrouver mes fils dans le Sud, culasse dans le coffre. J'avais acheté chez DAM des soupapes neuves et j'avais l'idée de les roder pendant la semaine de "vacances". Je cherche donc un rectificateur mécanique, et je trouve à Pertuis un atelier apte à opérer les contrôles d'étanchéité de la culasse et qui pourrait le cas échéant roder convenablement les soupapes. Le test est bon, le problème ne vient pas de là, inutile donc de changer ces soupapes que je garde pour plus tard.
Acte 3 : le piston, les segments ?
Pour voir ça, il faut entrer dans le dur. Ouvrir le moteur. Comme écrit plus haut, le moteur est accessible à poste. Mais il me reste moins de 10 jours de chantier. J'attaque. Méthodiquement, calmement, prenant en photo chaque démontage critique. Alternateur, pompe à eau, échappement, carter...
Je libère le vilebrequin, une main pour pousser de l'intérieur du moteur, l'autre pour récupérer le piston en sortie. Le voilà... Face A rien à dire, mais face B la messe est dite. Le piston est cassé entre 2 segments !
Entre Eureka et Ho P….n, il faut trouver un piston de remplacement pour un moteur vieux de 50 ans. Jusque-là je trouvais les pièces neuves : segments, coussinets de bielles, tous les joints... mais pas de piston disponible.
Je cherche encore et je trouve à St-Gilles-Croix-de-Vie, Meca-Flots un spécialiste de pièces détachées de moteurs anciens qui justement a un piston. Un aller-retour plus loin, le surlendemain j'ai tout le nécessaire pour remonter. On est le 1 août. Je n'ai pas arrêté une seconde puisqu'entre deux actions chacun sait qu'il s'en greffe toujours une troisième sur un bateau en chantier.
J'attaque le remontage, pas-à-pas. Tard, trop tard. De fatigue ou de déni d'âge je ne m'aperçois pas du mauvais réglage de la clé dynamométrique que j'utilise pour serrer le vilebrequin. Il doit être 22 ou 23 h. Sous l'effort du serrage, le deuxième goujon vient de céder. J'ai le vertige. Si près du but, je vais échouer. En toute humilité, je pratique la cape mentale façon Moitessier. Inutile de penser, inutile d'agir. Il faut attendre que le grain passe.
Le lendemain matin, à la première heure je sillonne la Bretagne Nord, en voiture et par téléphone, je fais tous les garages, j'appelle tous les chantiers. Personne n'aurait de goujon compatible.
Jusqu'à ce que… "Allez voir là-bas au fond j'en ai peut-être un…" Oui, c'est bien ça, le graal, rouillé, déjà partiellement désossé mais c'est bien un YS12 qui traîne là. Par miracle ou par chance vu son état, les goujons sont en place, le piston bloqué mais peu importe. Le chantier m'impose d'acheter le moteur entier pour un boulon, mais il valait bien tout l'or du monde à mes yeux.
Je repars au bateau, la mise à l'eau est prévue le lendemain vendredi. Je termine de tout remettre en place, et en réinstallant le dernier reniflard, sous la culasse, celui-ci rongé par la rouille se brise net. Encore par chance, sur le moteur laissé au chantier au fond de la Rance, il reste ce fameux reniflard, le même, exactement. Et c'est la dernière pièce démontable !
C'est l'heure des vacances pour le chantier et la dernière marée possible pour une mise à l'eau.
Nettoyage complet, finition du bateau, j'attends le passage de mon ami mécanicien qui viendra régler l'injecteur pour s'assurer que le moteur fonctionne parfaitement à la mise à l'eau. Heureusement qu'il était là. Seul je n'aurais pas su démarrer. Le contrôleur d'injection était mal monté. Le moteur ne pouvait pas fonctionner correctement. Le moteur termine d'être réglé alors que la grue se met en position, la mise à l'eau a lieu aussitôt le moteur calé.
Incroyable mais vrai, c'est réussi, ça marche, tout marche.
Je fais un tour sur la Rance en jubilant de bonheur. Je baptise le bateau en coupant son sillage comme le veut la tradition, et je vais prendre un mouillage pour ma première nuit à bord, sur l'eau. S'ensuit la récupération de mon jeune équipage à Saint-Cast puis une première croisière jusque Vannes avant des aventures salées. Cette rénovation mécanique m'a coûté quelques centaines d'euros, beaucoup de temps, de réflexions, de kilomètres et surtout de chance, mais quel bonheur !
Je ne sais pas si c'est en le regardant de plus près ou si c'est lorsque ma main a saisi le balcon, mais je sais que c'était définitif quand je suis arrivé debout dans le cockpit. Ça ne se définit pas, ne s'explique pas. C'est ainsi. Ce sera mon bateau.
On a déroulé le Solent, quitté la bouée. Je n'écoutais plus vraiment son propriétaire, je me souviens plutôt du silence et de la sérénité du mouvement du bateau.
J'ai négocié un peu le prix puisque je ne savais absolument pas dans quelle ampleur de travaux je m'engageais. La vente s'est conclue.
Un été de rénovation

Nous sommes mi-mai. Je laisse le bateau à son propriétaire jusque fin juin, le temps pour lui de se défaire des 10 années partagées à son bord et pour moi de choisir le chantier sur lequel le sortir et qui acceptera que je travaille à bord. Enfin de me renseigner sur ce moteur récalcitrant au démarrage.
Je passe un accord avec le chantier du Grand Val qui sortira le bateau et le gardera à terre jusque début août. Le 4 août je dois retrouver mes fils pour notre deuxième été sans leur mère qui a choisi de changer de vie brutalement. Nos plaies cicatrisent tout juste et je tiens à ce que nous vivions des moments aussi forts et beaux que possible. Mais aussi à leur transmettre mon amour du bateau. D'ici là, il faut que je m'attelle aux travaux. J'ai tout le mois de juillet pour cela.
Premier moment de doute

Le 29 juin je découvre mon bateau d'en dessous. Même à sec, il est beau, il est haut, les œuvres vives semblent en très bon état.
Je doute de ma sobriété intellectuelle de me lancer dans un tel projet avec si peu de moyens financiers, des contraintes de calendrier dans ce mois de juillet entre une semaine avec mes garçons dans le sud de la France et un projet à finaliser pour un client.
Au travail !

La cale moteur du Nicholson 33 est bénie pour son accès. On accède parfaitement autour du moteur à condition d'accepter de vivre dans un chantier total, sans bloc-descente. Le diagnostic est posé par son ancien propriétaire et le chantier qui s'en chargeait : si le moteur ne démarre pas sauf à injecter du Start Pilot, c'est qu'il souffre d'un problème de compression.
Le Yanmar YS12 est un moteur rudimentaire, un mono-cylindre réputé increvable. Aussi le hasard faisant bien les choses, je connais à La Richardais un mécanicien expert en plein de matières qui m'avait déjà aidé pour la réfection d'un YS8 sur un précédent bateau.
Pour ce moteur, on trouve des pièces sur le net, neuves ou d'occasion. La société DAM en particulier est d'une efficacité redoutable. On trouve aussi toutes les revues techniques, modes d'emploi, éclatés sur différents sites. Reste à s'y mettre.

J'opère dans l'ordre avec une liste très théorique :
Acte 1 : démontage et vérification de l'injecteur. À quoi ressemble le jet ?

Une fois l'injecteur dégagé, j'ai l'idée d'un moyen très efficace que je recommande : filmer avec la caméra de mon smartphone en ralenti. Le jet est conforme au schéma du guide d'entretien. Vu le prix d'un injecteur, je suis clairement soulagé. Ça ne solutionne rien à ma panne, mais ce n'est pas une mauvaise nouvelle.

Acte 2 : la culasse, les soupapes. Problème d'étanchéité ?
Je démonte la culasse, très calaminée. Je la nettoie au nettoyant freins, très efficace.
Je tente. Rien de mieux. J'en profite au passage pour changer le joint de culasse qui aurait pu être la cause de la perte de compression, mais cela ne suffit pas.

Le temps passe, je dois déjà partir retrouver mes fils dans le Sud, culasse dans le coffre. J'avais acheté chez DAM des soupapes neuves et j'avais l'idée de les roder pendant la semaine de "vacances". Je cherche donc un rectificateur mécanique, et je trouve à Pertuis un atelier apte à opérer les contrôles d'étanchéité de la culasse et qui pourrait le cas échéant roder convenablement les soupapes. Le test est bon, le problème ne vient pas de là, inutile donc de changer ces soupapes que je garde pour plus tard.

On creuse pour trouver la panne
Acte 3 : le piston, les segments ?
Pour voir ça, il faut entrer dans le dur. Ouvrir le moteur. Comme écrit plus haut, le moteur est accessible à poste. Mais il me reste moins de 10 jours de chantier. J'attaque. Méthodiquement, calmement, prenant en photo chaque démontage critique. Alternateur, pompe à eau, échappement, carter...
Je libère le vilebrequin, une main pour pousser de l'intérieur du moteur, l'autre pour récupérer le piston en sortie. Le voilà... Face A rien à dire, mais face B la messe est dite. Le piston est cassé entre 2 segments !

Entre Eureka et Ho P….n, il faut trouver un piston de remplacement pour un moteur vieux de 50 ans. Jusque-là je trouvais les pièces neuves : segments, coussinets de bielles, tous les joints... mais pas de piston disponible.
Je cherche encore et je trouve à St-Gilles-Croix-de-Vie, Meca-Flots un spécialiste de pièces détachées de moteurs anciens qui justement a un piston. Un aller-retour plus loin, le surlendemain j'ai tout le nécessaire pour remonter. On est le 1 août. Je n'ai pas arrêté une seconde puisqu'entre deux actions chacun sait qu'il s'en greffe toujours une troisième sur un bateau en chantier.
Un moteur pour un goujon
J'attaque le remontage, pas-à-pas. Tard, trop tard. De fatigue ou de déni d'âge je ne m'aperçois pas du mauvais réglage de la clé dynamométrique que j'utilise pour serrer le vilebrequin. Il doit être 22 ou 23 h. Sous l'effort du serrage, le deuxième goujon vient de céder. J'ai le vertige. Si près du but, je vais échouer. En toute humilité, je pratique la cape mentale façon Moitessier. Inutile de penser, inutile d'agir. Il faut attendre que le grain passe.

Le lendemain matin, à la première heure je sillonne la Bretagne Nord, en voiture et par téléphone, je fais tous les garages, j'appelle tous les chantiers. Personne n'aurait de goujon compatible.
Jusqu'à ce que… "Allez voir là-bas au fond j'en ai peut-être un…" Oui, c'est bien ça, le graal, rouillé, déjà partiellement désossé mais c'est bien un YS12 qui traîne là. Par miracle ou par chance vu son état, les goujons sont en place, le piston bloqué mais peu importe. Le chantier m'impose d'acheter le moteur entier pour un boulon, mais il valait bien tout l'or du monde à mes yeux.
Last minute !
Je repars au bateau, la mise à l'eau est prévue le lendemain vendredi. Je termine de tout remettre en place, et en réinstallant le dernier reniflard, sous la culasse, celui-ci rongé par la rouille se brise net. Encore par chance, sur le moteur laissé au chantier au fond de la Rance, il reste ce fameux reniflard, le même, exactement. Et c'est la dernière pièce démontable !
C'est l'heure des vacances pour le chantier et la dernière marée possible pour une mise à l'eau.

Nettoyage complet, finition du bateau, j'attends le passage de mon ami mécanicien qui viendra régler l'injecteur pour s'assurer que le moteur fonctionne parfaitement à la mise à l'eau. Heureusement qu'il était là. Seul je n'aurais pas su démarrer. Le contrôleur d'injection était mal monté. Le moteur ne pouvait pas fonctionner correctement. Le moteur termine d'être réglé alors que la grue se met en position, la mise à l'eau a lieu aussitôt le moteur calé.
Incroyable mais vrai, c'est réussi, ça marche, tout marche.
Le plaisir d'une réparation réussie

Je fais un tour sur la Rance en jubilant de bonheur. Je baptise le bateau en coupant son sillage comme le veut la tradition, et je vais prendre un mouillage pour ma première nuit à bord, sur l'eau. S'ensuit la récupération de mon jeune équipage à Saint-Cast puis une première croisière jusque Vannes avant des aventures salées. Cette rénovation mécanique m'a coûté quelques centaines d'euros, beaucoup de temps, de réflexions, de kilomètres et surtout de chance, mais quel bonheur !

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